« Quitter Berlioz » de Emmanuel Flesch : l’amitié à l’épreuve de la vie

Il y a beaucoup d’amour dans ce roman. Emmanuel Flesch cache peu ses sentiments. Il les aime ses personnages, il les défend mordicus, il ne les condamne pas. Ne leur trouve pas d’excuses, les voit comme ils sont, faibles et forts, comme tout un chacun. Peu importe les origines. Avec Quitter Berlioz, la cité de Bobigny, Emmanuel Flesch creuse le sillon de la chronique sociale avec beaucoup d’humanité. La banlieue ne le quitte pas. Puissante, magnétique, elle est au cœur d’une dynamique réaliste et parasite qui domine le destin de femmes et d’hommes pourtant désireux de s’en extraire.

Les deux copains Serge et Younes tentent de tordre le bras aux préjugés, de devenir amis, malgré les injonctions paternelles qui ordonnent le contraire. Les deux pères travaillent dans la même usine et ne se mélangent pas. Leurs fils doivent suivre la règle. Mais leur jeunesse l’emporte sur les conventions sociales. Serge est un cowboy, il prête son pistolet à Younes. Embrouille avec le grand frère, dérouillée, Serge subit la colère de l’homme fort de la maison. Younes vient à sa rescousse. Ce sera à la vie, à la mort avec ces deux-là.

Dans les romans. Parce que dans la vraie vie, les sentiments viennent cogner la réalité. La survie l’emporte. Elle inclut le clan, la race, la couleur de peau. Elle efface la jeunesse d’un coup de serpillière. Chacun retourne à sa place, une place imposée par un système toujours en alerte. « Les choses se sont faites ainsi, sans vagues ni reproches, comme si l’amitié n’était pas soluble  dans l’adolescence… La chaleur du clan, l’effet de clôture ».

Younes Cherkaoui, 23 ans, vient de sortir de prison. Il porte un bracelet électronique, ce qui lui a valu une liberté anticipée. Il doit justifier d’un emploi. Il retourne naturellement chez son ancien employeur, Panam’Express, une modeste compagnie de coursiers à moto. Vincent Sénéchal en est le patron. Ses employés le surnomment « Le Singe ». Il exploite ses coursiers et ses clients l’exploitent. La boucle est bouclée. Younes et Vincent ne se sont pas quittés en très bons termes. Avec un petit chantage à la clé, Younes rempile dans la boîte. Et retrouve Serge. Qui n’est jamais venu voir Younes en prison.

Et puis il y a Vanessa. La Vanessa, celle dont Younes était tombé amoureux avant de se faire arrêter. Hôtesse d’accueil qui rêve de faire du cinéma. La rencontre est nimbée d’une douceur inédite. Comment peut-on être un petit caïd et aimer une fille comme un adolescent un peu naïf. La jeune fille, plus téméraire, lui ouvre son cœur mais la case prison n’est pas dans son programme. Elle n’attendra pas. Qu’allait-il s’imaginer ? L’amour en filigrane, impossible, hors d’atteinte des habitants de Berlioz. La cité, ultime personnage du roman, symbole d’un défi existentiel. Là où Younes se doit de se rendre chaque soir s’il ne veut pas voir sa conditionnelle s’envoler. Comment échapper au déterminisme économique et social ? L’auteur n’apporte pas de réponses, mais il soulève le voile de l’espérance à travers Younes et Serge, et leur obstination à rester amis. Coûte que coûte. Quitter Berlioz est une très jolie allégorie de cette amitié. Avec la mer à l’horizon.

« Quitter Berlioz », de Emmanuel Flesch, Éditions Calmann-Lévy, 256 pages, 19.90 euros.

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