« Sécher tes larmes » de Meï Lepage : le passé en boomerang

Beaucoup de commissaires ou d’anciens flics (dont peu de femmes) ont pris la plume. Une fois n‘est pas coutume, une gardienne de la paix, Meï Lepage, s’est lancée dans le grand bain de l’écriture avec fougue et candeur, et sort un premier roman prometteur. Sécher tes larmes est un polar psychologique qui se déroule à Annemasse, la ville où elle fut en poste, à un moment, dans la vraie vie. Du terrain à la littérature réaliste, la jeune romancière a franchi le cordon.

Quelles sont les chances sur un million qu’une même personne disparaisse deux fois ? C’est pourtant ce qui arrive à Adèle Jezequel, fille du commandant de police Lionel Jezequel, à Annemasse, la ville natale d’Emma Fauvel, OPJ basée à Créteil dans la région parisienne mais que l’on envoie tenter de résoudre l’affaire. On devine d’emblée que le poids du passé va jouer un rôle essentiel dans la construction psy du personnage et la trame du récit. « Dans mon souvenir cette ville était immense. Pourquoi les lieux de notre enfance nous apparaissent ils si rétrécis, avec le temps ? Même les montagnes me semblent trop proches, oppressantes ». Pour rien au monde, Emma aurait voulu revenir sur le lieux d’une enfance malheureuse et d’un drame personnel. « Annemasse est maudite. Lorsqu’on aura retrouvé Adèle, jamais plus je ‘y remettrai les pieds ». Le retour va servir de déclencheur. Retrouver son amie d’enfance reviendra pour Emma à se trouver elle-même.

Un autre récit, une autre voix, celle de la victime, se développe en creux. Il fonctionne comme un écho entre le passé et le présent. On entrevoit le kidnappeur et sa cruauté, le calvaire qu’il impose à sa victime. « Le23 mars 2017 a été le dernier jour de ma vie d’avant…Tu as surgis en une fraction de seconde et tu m’as plaquée contre la camionnette…Tu as ouvert une trappe, tu m’as forcée à descendre…Puis tu es remonté et la seule chose qui est restée, c’était ton parfum. Des notes d’épices et de cèdre, que je connaissais si bien ».On se perd parfois dans un labyrinthe temporel qui exacerbe cette impression d’emprisonnement. On se sent pris au piège comme Adèle. L’autre unité de lieu majeur du roman est le village où tout le monde se fréquente de près ou de loin, où tous connaissent les secrets des uns et des autres. Le malaise est tout autant individuel que collectif.

Ce n’est pas avec un grand plaisir qu’Emma retrouve d’anciennes camarades comme Carène Sauveterre, policière comme elle. Mais elle devra s’en contenter et bosser en tandem. Le commandant Jezequel a été écarté de l’enquête étant trop proche de la victime mais cela ne l’empêche pas d’organiser des battues et d’empiéter sur le travail des enquêteurs. L’enlèvement d’Adèle est un copier-coller. Même endroit, même mode opératoire et même camionnette. Deux lettres anonymes sont parvenues au commissariat. En 2017, elle disait, «TU AS FAUTÉ, TU LE PAIERAS DE TON CORPS PUIS DE TA VIE». Le message actuel également tapé à la machine n‘est guère rassurant : «TES CICATRICES NE ME SUFFISENT PLUS ». La première fois, la jeune fille avait seize ans, aujourd’hui, elle en a vingt-trois. La question qui se pose d’emblée aux deux policières : a-t-on affaire à un individu identique ?

Plusieurs pistes sont suivies. Le journaliste Adam Becker est à nouveau soupçonné et entendu. Le passé d’Emma se télescope avec son travail. Ce qu’elle craignait par-dessus tout. Revivre des événements traumatiques personnels, exactement ce qu’elle redoutait. Un incendie, un enfant mort. Un trou noir. Mais le passé n’est-il jamais soldé si l’on n‘y fait pas face. Héroïne d’un terrain peu glamour, Emma Fauvel tangue, elle, la reine de la procédure carrée. Au fil du roman, Meï Lepage nous donne quelques éléments sur cet avant. Mère frivole puis « connard de service », ramassé on ne sait où et qui finit par la faire sombrer. Emma avait une demi-sœur, Noémie. Que le « connard » désirait. Il est mort. Mas qui est cette Noémie qui apparaît dans le premier PV d’audition d’Adèle ? Était ce lui le ravisseur, à l’époque ? Sécher tes larmes est sacrément maîtrisé. On est dans la police de proximité, dans la province française, dans les non-dits chez les gens qui se connaissent pour le meilleur et pour le pire. Il n’y a pas d’effet de manche, Meï Lepage a eu la sagesse de s’appuyer sur une réalité ordinaire où parfois l’extraordinaire dans ce qu’il a de plus horrible peut arriver. Le roman est déjà dans la sélection pour le Grand Prix des lectrices ELLE.

Sécher tes larmes de Meï Lepage, Seuil Éditions/Collection Verso, 432 pages, 19.90 euros.

 

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