« À la Chaîne » de Eli Cranor : la chaîne de destruction du rêve américain

Dès les premières lignes, on a compris que l’histoire allait mal se finir. Deux hommes que tout sépare vont s’affronter jusqu’à la mort. À la fin du roman de Eli Cranor, le rêve américain n’est plus qu’un slogan vide de sens qui pulvérise l’Amérique d’aujourd’hui, et en fait des confettis multicolores semblables à des bonbons pour grandes personnes. À la Chaîne est un roman noir sans concession.

Deux couples. L’un est mexicain, l’autre américain pur jus. Les Mexicains, Gabriela et Edwin, vivent dans une caravane. Les Américains, Mimi et Luke Jackson, possèdent une de ces jolies résidences de la classe moyenne supérieure dans la banlieue huppée de Springdale, Arkansas. Il faut bien comprendre où l’on est. On est dans l’Amérique profonde, celle des Blancs bigots. La capitale s’appelle Little Rock. Un certain Bill Clinton y a été gouverneur avant de devenir deux fois président du pays. Aujourd’hui, cet État du Sud accueille un village réservé aux Blancs. Vous cernez à peu près où vous êtes ?

Ici, il y a les maris et les épouses. La première scène du roman est digne d’un film de Tarantino. Un restaurant mexicain et cinq femmes, toutes jeunes mamans, sauf une. Toutes tirées à quatre épingles. Le miroir l’a confirmé le matin avant de venir. Mimi est à l’origine de cette mini fiesta. Son fils, Tucker, a six mois. Il est clair qu’elle souffre de dépression postpartum. Ça jacasse, ça se plaint beaucoup. La bande de Mexicains présente ce jour-là, se détourne même du match, afin d’observer « ces femmes blanches commander deux pichets de margarita, trois assiettes de fajitas au poulet et des chimicjangas avec supplément fromage ». Edwin est l’un d’entre eux. C’est le premier grain de sable de la tempête à venir.

Au mobile home, Gabriela Menchaca qui sort de dix heures de boulot non-stop, porte encore ses couches dans laquelle elle se soulage, faute d’avoir le droit de faire une pause pour aller aux toilettes. Elle vit avec Edwin Saucedo. Le couple travaille pour l’usine de poulets Detmer, principal fournisseur d’emplois de la région. Si Gabriel croit encore en un avenir plus clément, Edwin est en bout de course. Il taquine la bouteille et arrive de plus en plus souvent en retard, au travail. Le couple s’aime parce qu’il le faut, la passion vaine et stupide occupe peu de place dans la misère. Pourtant Gabriela et Edwin avaient un plan. Tenir encore cinq ans pour empocher vingt mille dollars et ficher le camp. «Notre vie commencera, enfin… », aime à croire Gabriela .

Mais Edwin est viré. Luke Jackson, directeur impitoyable, pour qui seuls les résultats comptent, se fout de ce Mexicain débraillé et jamais à l’heure. Il a une usine de poulets à faire tourner avec une promotion à la clé. Il ne veut pas de fausse note. Virer Edwin n’est qu’un jeu d’enfant. On n’est pas au pays des lois sociales. Le bonhomme a été engagé il y a sept ans, sur la base de «fausses déclarations». Imparable, et comme si Jackson ne le savait pas à l’époque. Edwin n’en revient pas. Ce ne sont même pas ses retards qui sont en cause mais cette vieille histoire. Qui pourrait coûter par ricochet son poste à Gabriela. Edwin vrille.

Un pick-up sous le soleil. Un enfant qui hurle à l’arrière, des années de frustration et d’humiliation, et c’est la mauvaise décision. Edwin s’empare de Tucker, le ramène dans le mobile home. Les souvenirs affluent. La fausse couche de Gabriela pour un verre d’eau refusé dans cette foutue chaîne de volailles. L’injustice de cette vie sans avenir le prend à la gorge. Il faut qu’ils payent les Jackson. La mécanique du point de non-retour se met en branle. Il y aura des morts.

Les masques tombent. Luke est un Blanc du cru classique. Pauvre à la base, Casanova local mais de la bonne couleur de peau, il a pu forcer son propre destin. La réussite américaine appartient à ceux qui embrassent à bras le corps le capitalisme sauvage. Sa vie exemplaire, femme et enfant, est aussi ordinaire de médiocrité. Tandis que son fils a été kidnappé, il va se consoler dans les bras d’une maîtresse pas si comblée que ça. Et puis, ici, on n’a pas besoin de shérif, les comptes se règlent au fusil. Malgré tout le mépris qu’il affiche envers Edwin, les deux hommes se ressemblent dans leur immaturité destructrice.

Et les femmes dans tout ça ? L’une a perdu son enfant, l’autre lui a été enlevée. Seules les circonstances dramatiques provoquent le face à face. Si la haine est perceptible, la raison va l’emporter et dans un final magistral, le romancier américain habité par son sujet démontre que la dignité n’est pas une affaire de couleur de peau ou de richesse. Elle appartient à tous ceux qui veulent bien s’en emparer.

À la Chaîne de Eli Cranor traduit de l‘anglais (États-Unis) par Emmanuelle Heurtebise, Éditions Sonatine, 320 pages, 22 euros.

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