What the fuck! C’est quoi cette histoire de dingue sur laquelle est tombé Antonin Varenne. Deux illuminés âgés d’une vingtaine d’années s’emparent du cargo américain SS Columbia Eagle qui transporte du napalm, en pleine guerre du Vietnam et demandent l’asile politique… au Cambodge. L’écrivain français en a tiré un roman fascinant où le courage individuel peut coûter très cher.
Comment un truc pareil a-t-il pu se produire ? Deux contre un équipage de quarante hommes. Pourquoi personne n’a-t-il essayé de les empêcher, de les désarmer ? Quel genre de mutinerie était ce ? Et qui se souvient de cet épisode rocambolesque ! Pour faire vivre son récit, Antonin Varenne a fait appel à tous les classiques du genre. On a le talentueux écrivain Karl Marlantes en rédacteur en chef, on a les citations de Michael Herr, les présences de Tim Page, le photographe, Sean Flynn, autre photographe et fils de l’acteur, tous des sources d’inspiration pour les générations à venir de correspondants de guerre, prêts à relever le combat de la couverture journalistique sur d’autres zones de conflits. Alvin Glatkowski et Clyde McKay quant à eux n’ont sûrement pas inspiré grand monde, leur aventure ayant échoué dans les poubelles des récits que l’Oncle Sam préfère voir disparaître corps et biens. Heureusement pour nous, l’écrivain français en a décidé autrement.
Fiction oblige, Antonin Varenne imagine pour nous conter cette aventure improbable un journaliste, Richard Linnett, un flic, le lieutenant Jim O’Brien (même nom de famille que l’écrivain qui fit la guerre du Vietnam, Tim O’Brien) et Bill, un patron de bar. Lorsque les trois se rencontrent, le verdict contre Alvin Glatkowski est attendu. Le journaleux qui bosse pour le LA Times a réussi à choper O’Brien, et les voilà en train de siroter whiskey Jameson et Painkiller, un cocktail maison au Tiki-Ti Bar de Bill. Richard a une idée précise en tête. Aller au-delà des faits connus et raconter dans le détail cette entreprise des deux pacifistes, vouée dès le départ à l’échec. Glatkowski lui a confié ses deux cahiers à spirale où tout y est. Comment la mutinerie leur est apparue comme LA solution, son organisation et bien plus encore. Linnett a fait son boulot de journaliste, il a interrogé Calvin en prison, les matelots, les diplomates… tous sauf les deux mamans qui refusent de lui parler. Pour Tim O’Brien, il est clair que Linnett s’est attaché au gamin. Mais lui, il est flic, il aime son pays et la loi, c’est la loi. Sauf que. Il a un fils qui se bat là-bas dans la jungle… Le journaliste n’est pas dupe, il sait que le lieutenant ne voit en lui qu’un liberal (gauchiste) sans morale ni conviction. Mais à la faveur de quelques verres, un homme en écoute un autre. Et Linnett qui a creusé son sujet, démontre à O’Brien que rien n’est jamais blanc ou noir et que le courage réside parfois dans l’accomplissement de ses propres convictions.
Les deux gamins avaient peu en commun, à part être des Juniors, comme l’explique Linnett. D’ailleurs, ils se connaissent depuis pas très longtemps quand ils décident de monter ce plan de branquignoles. Alvin qui est un jeune marié dont la femme enceinte a très vite envisagé le divorce, a exercé le métier de matelot. Le Vietnam, il en eu un aperçu lors d’une escale et s’est juré de ne plus jamais y mettre les pieds. Clyde a fait quatre mois de Légion étrangère avant de prendre la poudre d’escampette. Jusqu’au bout, il croira dans la justesse de leur aventure, et aux bienfaits du communisme face à cette Amérique capitaliste. Inutile de vous dire que les Cambodgiens ne seront guère sensibles au récit enflammé des deux mutins et les colleront directement au trou. Croupir dans une prison de cette partie du monde, pas vraiment ce qu’ils avaient imaginé. En toute logique, les deux complices s’éloignent l’un de l’autre tandis que l’ambassadeur américain fait des pieds et des mains pour qu’ils acceptent de se rendre et de rentrer aux États-Unis. Si Calvin accepte, Clyde s’y refuse, préférant prendre la tangente. On n’en dira pas plus.
Antonin Varenne a revu et corrigé à sa sauce cet épisode loufoque qui finit pas vraiment bien et le récit est captivant. En 1970, les pertes américaines sont grandes, l’opinion publique commence à renâcler, qu’est-ce qu’on est allé foutre là-bas, le gouvernement joue la montre en mentant de façon éhontée au public. Le geste fou et naïf de Alvin et Clyde pose la question de la désobéissance. Doit-on en son âme et conscience refuser de participer à une entreprise que l’on désapprouve ? Cette mutinerie a contredit le récit officiel de l’époque sur la guerre au Vietnam. Elle se devait d’être effacée de la mémoire collective. Alvin Glatkwoski a été condamné à dix ans de prison qu’il n’a pas purgé jusqu’au bout. Clyde McKay est devenu une légende avant de disparaître totalement. Mais la littérature a un pouvoir : exhumer ce que l’on a voulu enterrer. Antonin Varenne l’a fait.
Les Fils de l’aigle de Antonin Varenne, Éditions Gallimard (La Blanche), 283 pages, 21 euros.
