« Infierno » de Carmen Mola : le diable se cache à Cuba

Des planches de théâtre de Madrid à celles des plantations de la Havane, à Cuba. Avec Infierno, le trio espagnol Carmen Mola signe un roman furieusement romantique où la beauté et l’amour se disputent à la laideur et à la haine.

Il y a bien une reine d’Espagne mais celle qui règne dans le cœur du public chaque soir au Théâtre des Variétés s’appelle Leonor Morell. C’est une danseuse, une actrice, une suripanta. Le genre pour lequel les hommes se damneraient. Quand l’insurrection déchire la nuit madrilène, les soldats se déchaînent, et Leonor pense même en avoir tué un. Elle manque de mourir mais est sauvée par Mauro Mosqueira, un étudiant  en médecine. Malheureusement, quelqu’un a assisté à la scène. Il leur faut fuir. Chacun de leur côté, l’artiste et l’étudiant, vont prendre le bateau et se rendre à Cuba qui à cette époque représente la dernière colonie espagnole avec Porto Rico en Amérique du Sud. Mais derrière les bougainvilliers se cachent des meurtres sordides et une terre tropicale où ruisselle le sang des esclaves.

La jeune femme doit sa liberté à un riche planteur local, Candido Serra, qu’elle accepte d’épouser. Faire une croix sur l’amour, voilà ce dont elle se croit capable. Pendant ce temps, cet étudiant un peu fou a atterri dans une de ces plantations où femmes et hommes sont réduits en esclavage. Dans la plus grande des discrétions. Les auteurs dressent un tableau apocalyptique des conditions de vie des 400 000 esclaves d’origine africaine, auxquels s’ajoutent des Chinois de la province de Canton ainsi que de nombreux Galiciens à qui l’on a fait miroiter du travail dans une canneraie et une dette remboursable en deux ans. Tout cela n’étant qu’un atroce mensonge. Le royaume espagnol n’a donc pas été en reste en matière d’esclavagisme. Loin de tout, les pires horreurs ont ainsi pu être commises sans que les partisans de l’abolitionnisme n’aient été en mesure d’intervenir. Eleonor va comprendre que son sauveur est devenu un esclave.

Infierno est une fresque historique qui se déroule en 1867. Comme toujours dans les îles, le mimétisme avec la métropole est puissant. Malgré l’humidité, les femmes s’habillent avec autant de soin que celles qui fréquentent les salles de théâtre madrilènes. Elles boivent de l’eau de coco, et certaines y ajoutent une goutte de brandy pour tromper leur ennui. Les hommes eux parlent politique. Prendre son envol ou maintenir le lien avec la Couronne alors qu’un autre combat se dessine aussi, dangereux, l’abolitionnisme. Son étudiant en médecine en a déjà épousé la cause. Cela lui vaut des coups et un enfermement encore plus dur. « Il n’y a aucune pitié pour les esclaves, et encore moins pour ceux qui ont été punis. Il n’y a de pitié pour personne. » Tandis que Mauro souffre, Leonor entrevoit un autre chemin: celui de sa propre émancipation. Parce que c’est aussi cela Infierno, un formidable portrait de femme dans une époque où l’homme règne en maître et où souvent l’amour est synonyme de prison. Tout est romanesque dans ce roman, rien ne sera épargné aux amoureux, le méchant sera à la hauteur de sa cruauté. Mais à la fin, le Bien vaincra. Et l’amour aussi.

Infierno de Carmen Mola, traduit de l’espagnol par Anne Proenza, Éditions Actes Sud/Actes Noirs, 384 pages, 23 euros.

 

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