« Le Réseau Vogelmann » de Philippe Chapuis : l’art de ne jamais sortir du jeu

On vous le dit et redit, il n’y a rien de plus ennuyeux qu’une vie d’espion. James Bond n’existe que dans l’imaginaire de son créateur Ian Fleming, dans la vraie vie, celui qui espionne ne saute pas dans un train en marche ou d’un avion au milieu de l’océan. Le plus souvent, il ou elle, se contente de voir défiler sa propre vie sans relief en rêvant à un monde aussi meilleur que fantasmé. En ce sens, Le Réseau Vogelmann, le roman de Philippe Chapuis est une totale réussite. Il vient de remporter le Prix du Roman d’espionnage 2026, décerné par l’Amicale des anciens des services spéciaux.

Un cambriolage, son épouse enlevée, le passé de Paul Dugay lui revient en boomerang des années après sa trahison. Parce que c’est bel et bien d’un espion mais aussi d’un traître dont on nous parle. Certes, il y a longtemps, avant la chute du Mur de Berlin, à une époque où la jeunesse malléable de l’étudiant qu’il fut, en avait fait la recrue parfaite pour le HVA, les services extérieurs de la Stasi, en ex-RDA. Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts pour cet ancien traducteur auprès du ministère français des Affaires étrangères, son mentor agent recruteur est mort, le Mur est tombé et qui se soucie des Français passés chez l’ennemi du temps de la Guerre froide.

Forcément quelqu’un, puisqu’il s’est donné la peine de kidnapper Marion, la femme de Paul contre la liste de Vogelmann qui contiendrait tous les noms des traîtres français ayant émargé pour le bloc rouge. Commence alors une course contre la montre pour tenter de retrouver ces fameux documents qui permettraient la libération de Marion. Les vieux réflexes ont la vie dure. Paul se débarrasse de la puce de son téléphone et retourne à l’endroit où lui et Volkmann avaient l’habitude de se voir. Du côté des bords de Seine, dans un local encore verrouillé. Fouiller le lieu. En vain.

Un pion après un autre, voilà comment avance le roman sur deux temporalités, avant la chute du Mur et 2010. La CIA, les services français, tous sont là, le doigt sur la couture de la manipulation. Qui croire ? Il serait temps que Paul s’en préoccupe. Quel drôle de personnage. Aussi naïf que inconséquent. Comment a- t-il pu imaginer que ses actes passés n’aient pas de conséquences ? À peine politisé, il demeure facile à piéger. Une femme suffira, Dagmar Peiffer. Un jour d’une jeunesse sans boussole. Une fuite en France sans billet de retour. Pas de parents, pas de questions, rien. L’acceptation de son destin sans la moindre question. On en frémit.

Vogelmann avait affublé les membres de son réseau de noms d’oiseaux. Paul les découvre un à un. Des patronymes de grands maîtres espions sont aussi évoqués comme celui de Markus Wolf qui, le Mur à peine tombé, écrivit ses mémoires moyennant un gros chèque. Le capitalisme a du bon. Si Vogelmann croyait en cette idéologie d’un État protecteur des travailleurs (son père étant mort en camp de concentration), Paul Dugay ne possédait même pas cette colonne vertébrale. C’est ce qu’il y a de plus troublant dans le roman de Philippe Chapuis, ce profil d’espion passe-muraille sans conviction forte qui une fois la trahison digérée, s’entiche même de son agent traitant.

On apprend aussi que la réunification des deux Allemagnes ne fut pas du goût de François Mitterrand qui « considérait la division de l’Allemagne comme une garantie de sécurité en Europe. » En attendant, l’auteur relie les fils les uns aux autres. Chaque personnage est important et s’inscrit dans un récit manipulé par les espions. Marion est-elle même ce qu’elle prétend ? Et Christine Vergne en charge du dossier des frégates à vendre aux Russes. Une Russie dont la CIA se méfie au plus haut point. Atmosphère paranoïaque où tout le monde est sur le qui-vive, Le Réseau Vogelmann résonne de manière curieuse à l’heure où le Président des États-Unis en personne, Donald Trump, ouvre les vannes de son pays à un ancien du KGB, Vladimir Poutine.

Le Réseau Vogelmann de Philippe Chapuis, Éditions Konfident Noir, 504 pages, 24,90 euros.

Appel aux manuscrits pour l’édition 2027 en cours.

 

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