« Checkpoint China » de Charlotte Cahné et Cyrille Pluyette : la vérité sous haute surveillance

On connaît très bien chez Liana Levi l’auteur chinois dissident et grand amateur de mets fins chinois, Xia Xiaolong. La maison d’édition a ouvert ses portes à un tandem, Charlotte Cahné et Cyrille Pluyette, qui s’attaquent eux aussi au Céleste Empire et au traitement inhumain qu’elle réserve aux Ouïghours. Non sans un certain brio.

Le regard est plus moderne que leur célèbre confrère de plume. Nous sommes à Pékin. Le héros est un grand reporter classique, bougon, grande gueule et audacieux. Mais un journaliste français, Diego, plutôt pas mécontent de quitter le pays après trois années de correspondance. Il a dû faire face à la réalité : pas un scoop, pas une exclusivité, la Chine reste hermétique aux étrangers. Et surtout aux journalistes.

Jusqu’ici, Diego a eu comme fixeuse, Lingzhi, d’origine ouïghoure. La petite amie de cette dernière est très inquiète parce que son frère Erkin a disparu. En réalité, il n’est pas le seul. Une vague de disparitions mystérieuses frappe la province du Xinjiang, les terres ancestrales de cette minorité musulmane persécutée par le pouvoir communiste chinois. Si Diego se persuade un temps de partir pour le Tchad sur les traces de Boko Haram, il finit par bifurquer, prendre le train au lieu de l’avion et le duo se retrouve là où il ne devrait pas.

Le Xinjiang, « un laboratoire, l’incarnation ultime de la techno dictature. » Une enquête à hauts risques pour Diego et encore plus pour sa compagne de voyage. Parce que si lui, a toutes les chances d’être, au pire, expulsé, Lingzhi, elle, pourrait terminer dans les geôles du pays, sans que personne puisse lui venir en aide. Mais pour l’heure, les voilà sur zone, premier obstacle franchi, un tour de force alors que la ville de Kashgar est équipée de caméras à peu près partout. « Elles étaient omniprésentes : juchées sur les poutrelles métalliques, les lampadaires, les toits des immeubles; vissées sur les façades des maisons; à l’entrée des boutiques. » Kashgar ne ressemble en rien aux archives que Diego a pu consulter par le passé et une citation de Mao lui revient en tête : « Il faut dépasser les justes limites pour redresser un tort, sans quoi le tort ne peut être redressé. Xi Jinping, dont le père avait pourtant été persécuté par le même Mao, avait bien retenu la leçon, à l’opposé  de ce que professait Voltaire. »

À travers les personnages rencontrés dans le périple des deux enquêteurs, on découvre le sort de cette minorité musulmane que le pouvoir communiste n’a de cesse de maltraiter. Fiction oblige, ils sont aidés dans leur quête de vérité par Adil le libraire qui joue encore du rawap et déclame des poèmes, des activités normalement interdites. Par Hermann Ganz, spécialiste du régime chinois et Gavin Taylor, autre chercheur de nationalité américaine, très au courant de ce qui se passe dans le coin.

Il fallait bien au moins quatre étrangers pour découvrir ce que la Chine refuse de montrer. Comme cette mise en place d’un système hors norme qui classe les musulmans en deux catégories : ceux jugés « dignes de confiance » et les autres « non dignes de confiance ». Tous ont pour obligation de se rendre au commissariat afin de faire enregistrer numériquement leur visage, leur iris, leur voix et leur groupe sanguin. Un Big Brother made in China au-delà de toute imagination. Après bien des aventures, les informations sortent du pays. « Je n’imaginais pas que des hommes puissent encore faire ça à d’autres hommes au XXIe siècle. Ils veulent effacer notre culture, notre religion, notre histoire. Nous effacer », avait confié à Diego une ancienne détenue. Un témoignage qu’il retrouve à Une du quotidien allemand le Frankfurter Allgemeine Zeitung, alors qu’il finit par se faire arrêter. Parfois, le prix à payer pour un journaliste pour faire connaître la vérité.

Checkpoint China de Charlotte Cahné et Cyrille Pluyette, Éditions Liana Levi, 240 pages, 20 euros.

 

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