« Personne ne demandera rien » de Serhiy Jadan : Mais tous se souviendront

Ce sont douze nouvelles courtes et intenses. Serhiy Jadan parle de la guerre sur la pointe des pieds, hors champ des zones de combat. Nous sommes à Kharkiv, dans la vie de tous les jours d’un peuple où l’extraordinaire est devenu ordinaire. Où survivre est un souffle bruyant et volatile. Il fallait bien des mots en ukrainien pour poser cette souffrance imposée. L’écrivain et poète Serhiy Jadan les a écrits avec une douceur rouge sang.

Nous sommes les visiteurs d’une ville où plus grand chose ne marche mais où tout le monde s’obstine à faire comme si tout était normal. Aller chercher un cadavre, par exemple. Celui d’une petite vieille qui n’est pas sortie de chez elle depuis une semaine. L’immeuble est mal placé, trop proche des tirs ennemis qui ne sont pas nommés, la police n’y va plus. Nous sommes des visiteurs à qui on ne dit rien. Nous allons à la rencontre de gens inconnus. Lorsque nous découvrons Artem et le Crevard, nous les suivons d’emblée. Ils ramassent les corps oubliés. « Ils ont pris le plaid du salon, l’ont étalé sur le sol, y ont placé la grand-mère, l’ont sortie dans la rue. Ils l’ont chargée dans le minibus et klaxonné ». Le Crevard a emporté des photos. Une jeune fille, pauvre, dans une rue anonyme. Un regard tourné vers l’avenir. Et dans cet avenir, « il y avait la mort ».

Le choix de Kharkiv n’est pas anodin. Située à l’est du pays et à une trentaine de kilomètres de la Russie, la métropole a été attaquée par les Russes dès le début de la guerre, en février 2022 mais la résistance héroïque des habitants associée à celle de de son armée n’ont pas permis aux forces russes d’atteindre l’objectif fixé par le Kremlin : s’en emparer vite fait puis avancer. Bien au contraire. Puisqu’en septembre de la même année, une contre-offensive ukrainienne surprise est lancée dans l’oblast de Kharkiv qui repousse l’ennemi et donne au pays une de ses victoires les plus importantes.

Il n’y a pas pour autant de célébration malvenue chez Serhiy Jadan. Le bruit des armes continue de tout écraser. La guerre entrave les mouvements, elle se déploie plus dangereuse que jamais dans le ciel. Entre attaques de drones et bombardements, la pression russe ne faiblit pas. À défaut de gagner du terrain. Dans un style très sobre, à l’image de cette population, l’auteur poursuit sa visite des lieux à la rencontre d’anonymes. Cette fois, on va à l’église. Le couple est bizarre. La mariée semble s’en foutre. Le marié affiche une timidité de puceau. Et puis, il y a ce geste, une main posée sur un ventre encore plat mais où une nouvelle vie prend forme. Le marié relève la tête. Enfin. On comprend tout. Pas besoin de mots. Les saisons défilent, il fait très froid, puis chaud, puis le printemps revient têtu, indifférent à la destruction des hommes. Un bouquet de fleurs. Ce ne sont pas des marguerites. L’homme s’en réjouit, la femme ne le savait pas. Il n’y aura pas assez de soleil pour tout éclairer est sans doute la nouvelle la plus poignante et la plus cruelle de cet ouvrage. La femme parle beaucoup. Trop. L’homme a envie d’écouter les arbres, « mais il faut l’écouter, elle ». On devra parcourir les dernières lignes pour apprendre qu’elle s’appelle Nadia, qu’il ne lui téléphonera pas et qu’il est assis dans un fauteuil roulant.

Nous sommes toujours là, visiteurs incongrus, secoués par ces images de désolation. L’école, bombardée, abandonnée par la directrice qui a filé à Prague, l’école vidée de ses élèves et désormais gardée par Pal Ivanytch qui passe ses journées à effacer de ses contacts téléphones ceux qui sont morts. Il en est à la lettre D. Un couple qui s’est formé sur une application de rencontres, se retrouve à l’hôtel et s’endort sans avoir fait l’amour, mais sans cachet. Un soldat revenu du front blessé, passe un entretien d’embauche. Et puis les revoilà, Artem et le Crevard. C’est la fin de l’été. Artem se lamente. « Une ville vide. Des enfants qui demandent des conserves. Je ne m’y habitue pas ». Ce à quoi le Crevard répond : « Dans la vie il y a des choses plus importantes que les conserves. La dignité ». Nous quittons Kharkiv, nous nous souviendrons des ruines, de la résilience de ses habitants. De leur extraordinaire dignité. À travers douze éclats de vie emportés par la guerre, Serhiy Jadan dresse par petites touches le portrait de gens pétris d’humanité. De simples héros.

Personne ne demandera rien, nouvelles de Kharkiv, de Serhiy Jadan, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, Éditions Noir sur Blanc, 128 pages, pages, 19 euros.

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