« Beyrouth Paradise » de David Hury : le vice et la vertu

On l’a définitivement adopté l’ancien flic, Marwan Khalil. Désormais, il fait office de détective privé dans le dernier livre roman de David Hury, Beyrouth Paradise. Et il reste « l’irréductible amoureux » de la capitale libanaise où pourtant rien ne fonctionne jamais.

On ne peut pas dire qu’il roule sur l’or avec sa petite entreprise. À peine de quoi subsister. Jusqu’au jour où une étrangère de nationalité ukrainienne, Zoya Kostuyk, vient lui demander de retrouver Valentyna, sa très jolie sœur dont elle n’a plus de nouvelles depuis deux mois. Nous sommes au Liban, un plus un égal deux, pas besoin d’être un génie pour saisir le topo. D’autant que la cliente ajoute que sa sœur travaillait au Paradise. « Un super night-club » où, moyennant une cinquantaine de dollars, les hommes peuvent avoir bouteille de champagne et danseuse. Marwan se demande si Zoya a la moindre idée du métier de Valentyna. Peu probable. Mais que viendrait faire une Ukrainienne à Maameltein, le quartier rouge de Beyrouth ? Voir comment on s’en sort après l’arrêt des combats? Peu probable.

Le voilà avec sept cents dollars en poche et une enquête à mener dans son tout nouveau costume de privé. Il n’a pas changé, Marwan, toujours aussi bougon et fauché. Mais toujours aussi amoureux de cette ville meurtrie. Sa ville. Le suivre dans les ruelles d’Achrafieh, c’est parcourir une topologie hantée par les guerres. On passe du quartier chrétien à la banlieue sud, fief du Hezbollah, nouvelle version. C’est-à-dire ravagé par les forces israéliennes en décembre 2024, dans leurs efforts de dégommer le chef de la milice chiite, Hassan Nasrallah. Ce qui a le mérite de surprendre Marwan, quand même un peu, lui qui pourtant est revenu de tout. Se promener  à ses côtés, c’est tenter de comprendre ce qui se joue sans cesse dans cette partie du monde. Avec en sous-titres, les savoureux commentaires d’un Libanais pur jus qui voue une haine sans limite aux Syriens, et qui aimerait bien qu’on laisse enfin tranquille, ce petit pays chauffé par un soleil généreux.

Le Paradise, Marwan connaît bien. Le patron, Joe Shapira, est une crapule locale d’envergure moyenne que l’ancien flic a fréquenté dans son autre vie. Mais sa marche de manœuvre est plus limitée qu’avant. Pas de badge officiel à brandir en cas de pépin. Et des pépins, il va lui en arriver un paquet. À croire qu’il paie pour tous ses péchés passés. Comme d’avoir tué son ancien chef, mari de Roula et qui lui refuse le moindre pardon. Dès que l‘on parle de filles venues de l’Est, des ajnabyé (étrangères) il y a de fortes chances que l’on tombe sur prostitution ou pire trafic sexuel. Les jobs de bonnes à tout faire réduites en esclaves, étant réservés en grande partie aux Éthiopiennes ou autres femmes originaires de la Corne de l’Afrique.

Marwan n’est pas né de la dernière pluie mais il n’était pas non plus aux mœurs, quand il officiait encore dans la police. Il va lui falloir identifier les véreux. Parce qu’il y en a toujours, il le sait très bien. Il découvre aussi une hiérarchie sordide où les Syriennes, moins chères, ont remplacé les Occidentales parties s’exiler dans les pays du Golfe où le vrai argent scintille comme le phare dans la nuit noire. Celles qui restent à Beyrouth feraient plutôt dans l’hôtel de luxe ou dans les delivery. Les quoi demande, Marwan. Les delivery comme les pizzas que l’on commande sur des applications type Grindr ou Massage Republic. Des freelance du sexe. Enfin, pas tout à fait. Les mafieux veillent au grain. Un petit tour dans la banlieue chiite où il se fait proprement dérouillé lui apprend que le ratissage israélien a eu ses limites. On apprend au passage que vers la fin des années 2.000, le Hezbollah à l’apogée de sa période nuisible, avait embarqué par mégarde la femme de l’ambassadeur de France et sa copine, avant de les relâcher devant les grilles de l’ambassade. Marwan poursuit son enquête têtu comme une mule et malgré les conseils de ses amis qui lui suggère lourdement d’abandonner l’affaire. Comme son grand pote Mike Chidiac. Ce personnage élargit la problématique des disparus. Il s’agit cette fois des Libanais ensevelis dans les geôles syriennes, que ce soit en Syrie ou même au Liban.

Il a un autre souci, l’ancien flic. Sa fille vient passer les fêtes de Noël à Beyrouth, après plusieurs années d’absence. De quoi le rendre nerveux. Il demande à chaque personne croisée ce qu’il pourrait bien lui offrir. Elle a largement passé l’âge des poupées. Le Liban, c’est aussi ça. Le déchirement des familles. Entre celles qui ont un perdu un être cher ou celles qui ont envoyé leurs enfants loin de ce bordel oriental, toutes ont été touchées par la guerre. Marwan, le flic ne fait pas exception. David Hury aime Beyrouth. Il a su créer un personnage, véritable porte-parole d’un peuple dont on piétine les aspirations et les droits. Marwan a choisi de rester. Une résistance qui résonne  fortement aujourd’hui, au-delà de la Méditerranée.

Beyrouth Paradise de David Hury, Éditions Liana Levi, 320 pages, 22 euros.

 

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