James Robert Baker est venu grossir la liste d’auteurs envoûtés par la cité des Anges avec ses romans dont Diables Blancs. Œuvre devenue culte et jamais publiée, on la découvre aujourd’hui grâce aux Éditions Monsieur Toussaint Louverture qui ont déniché ce trésor et réhabilité un auteur rayé de la carte mémoire du monde littéraire américain depuis des années. Hommage.
L A. La Mecque du cinéma. Le couple que Tom et Beth Dunbar forment est typique de cette ville survoltée et branchée. Fatigué et fatiguant. Le narrateur, Tom Dunbar, se confie sous forme de cassettes (sept au total) qu’il envoie à l’auteur. Du moins, c’est ce que dit le prologue. On suit ainsi le cheminement psychologique, intellectuel et parfaitement hypocrite de ce qui va conduire à un acte final et tragique. En mode, Ray Liotta chargé à bloc comme dans le film de Martin Scorsese, Les Affranchis. En méga speedé.
Évidemment, tout est une question de pognon. Tom en a gagné beaucoup avec un True Crime à la Truman Capote, Insensibles, et le téléfilm qui va avec, six ans auparavant. Problème. Il en a aussi dépensé un max. Enfin, surtout sa femme. Cette Beth sociopathe qui ne dort que dans des draps de coton égyptien et qui fait l’unanimité contre elle. Mais Tom la perçoit encore comme cette chose fragile, borderline, fâchée avec son paternel. Ce père lui aussi auteur mais auteur à succès qui ne donne pas un rond à cette fille bien-aimée. Comment régler les dettes qui s’amoncellent désormais et qui les obligeraient à quitter West Hollywood ? Chose impensable pour cette snobinarde de Beth.
Dans un brouillard de substances toxiques absorbées à un rythme soutenu, Beth émerge avec une idée de la mort. Celle de son papa, justement. Bud Sturges qui « ressemble à un Charlton Heston hargneux », marié à Hélène, vingt-trois ans, Française du Cap-Ferret. Paraît-il. La tragique farce commence par un dîner humiliant où le couple s’abaisse à demander de l‘argent au bonhomme qui bien évidemment refuse. Alors Beth se souvient d’abus que papa lui aurait fait subir, enfant, et qu’elle avait jusqu’ici refoulés. Si Tom est abasourdi et tente mollement de savoir si c’est vrai ou non, la mécanique du crime se met lentement en place. Aussi grotesque qu’implacable.
Le roman de James Robert Baker est une ballade cinématographique à l’ère Reagan, avant et après. Quand le couple se réconcilie, l’acte sexuel devient « une montée lente, inexorable vers un immense cri de jouissance, un Crépuscule des dieux orgasmique ». Quand Tom se perd dans ses pensées et qu’il visionne Les Nerfs à vif, avec Robert Mitchum, ou qu’il se déplace dans cette ville tentaculaire, on le suit et l’on passe d’un film à l’autre. On se retrouve dans un immense théâtre où chacun joue son rôle, l’important étant d’être toujours visible. Los Angeles, c’est le narcissisme puissance mille. Que ne ferait-on pas pour être de nouveau visible ?
Diables Blancs est présenté aux éditeurs en 1994, soit un an après Tim and Pete, un roman incandescent à l’époque du sida et qui laisse les critiques littéraires en état de choc. Cette fois, pour eux, l’auteur est allé trop loin. On ne lui fait pas de cadeau. Il est ostracisé. Il ne s’en remettra jamais, boit comme un trou et se suicide à 50 ans. À la lecture de l’ouvrage aujourd’hui, on se dit que l’auteur a sans doute payé davantage pour son mode de vie de gay enragé dans cette Amérique furieusement puritaine que pour cette histoire pas très morale de parricide crapuleux.
Diables Blancs, de James Robert Baker, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 288 pages, 20.90 euros.
