C’est sans doute le plus politique des romans de Attika Locke. Celui où elle ne mâche pas ses mots à l’encontre du président de son pays. Pas de faux-semblants, pas de politically correct, la romancière texane dénonce avec force le racisme systémique qui frappe encore et encore les États-Unis d’Amérique. Mais elle va bien au-delà. Elle se sert de son Texas natal pour étendre son message : celui d’un appel aux citoyens à se réveiller, à sortir activement de ce cauchemar avant d’atteindre un point de non-retour.
Darren Matthews, son personnage principal et récurrent de la trilogie, n’est pas en très grande forme. Il a quitté les Texas Rangers, emberlificoté dans un procès dont Bell, sa propre mère, a joué un rôle crucial. Elle est celle qui pourrait bien l’envoyer derrière les barreaux. Aussi est-il estomaqué lorsque sa génitrice surgit un jour, après des années d’absence, et lui demande de l’aide. Ayant accumulé des décennies de rancœur à son égard, il ne l’accueille pas les bras ouverts. Loin s’en faut. Mais elle insiste, affirme qu’elle ne boit plus depuis deux ans. Lui, le fils, a pitoyablement pris le relais et le bourbon Jim Beam est devenu son plus fidèle compagnon.
Attica Locke pose ainsi les fondations de son dernier roman policier. Sera Fuller, étudiante noire d’origine modeste, faisait partie de la sonorité entièrement blanche de l’université du Texas. Selon Bell qui fait le ménage dans la résidence, la jeune fille a disparu. Il lui est sûrement arrivé quelque chose parce qu’elle a retrouvé ses affaires en vrac, dans la poubelle derrière le bâtiment. À partir de là, la romancière tisse la toile de l’intrigue, la réconciliation chaotique du tandem mère/fils, avec un oncle, le frère de la maman, qui remplit les blancs de bien d’interrogations. Et qui surtout change dramatiquement le récit familial des deux autres oncles toujours très critiques envers Bell et son mari. Ce sont des pans entiers de vérités supposées qui explosent comme si Darren avait marché sur des mines anti personnelles. Le duo bancal examine la piste raciste, après tout on est au Texas, que faisait la jeune fille dans une sororité blanche ? Les parents vivent et le père travaille dans l’entreprise Thornville. Sur le papier, l’employeur idéal qui offre logement, sécurité sociale, une forme de philanthropie capitaliste bon teint qui interpelle.
En réalité, la rencontre d’une femme et d’un homme. Carey-Ann Thorn et E. J. Hill, deux héritiers de l’aristocratie texane, bien décidés à imposer leur vision de la société. Et qui inclue une curieuse prise en charge de leurs employés regroupés dans une ville sortie de terre, jouxtant l’usine de viande du couple. « Une ville représentant toutes les caractéristiques d’une version XXIe des villes-scieries d’antan ». C’est là que Darren et sa mère rencontrent Joseph, le père de Sera qui ne semble pas s’inquiéter de la disparition de sa fille. « Il s’agit d’une de nos familles modèles; l’une de nos plus grandes réussites », explique Carey-Ann Thorn, comme si elle vantait les mérites d’une voiture dernier cri. D’ailleurs, Joseph rêve de raconter son histoire au gala de Keep America Working, qui souligne la générosité et réussite de la vision du couple texan. Joseph est prêt à se renier lui-même afin de garder son travail et tout ce qui va avec. Mais au-delà, c’est son identité qu’il dissout au profit d’une utopie qui n’est même pas la sienne. Joseph incarne clairement l’inverse de la romancière, guerrière en marche. Une sorte de soumission instrumentalisée par les Blancs depuis des années. Thornville est le piège parfait, il offre puis reprend. Sans pitié et avec méthode. Le parallèle avec ce qui se passe aujourd’hui en Amérique est flagrant.
La destruction interne du Ranger démissionnaire se confond avec le tournant tragique que le pays a pris depuis l’arrivée de Donald Trump sur la scène politique américaine. Attica Locke ne se cache derrière aucun artifice littéraire et se montre volontairement parfois irrévérencieuse. « Un charlatan avait pris le volant, et atteint la Maison Blanche… La réalité elle-même ne semblait plus réelle, le sol se dérobait sous nos pas. Nous flottions sans garde-corps dans un monde en plein délire ». Le roman est un constat sans appel mais aussi un cri d’alarme pour ne pas dire un hurlement. « Il fallait accepter que les Pères fondateurs, cette bande de types grandiloquents, intarissables dès qu’ils buvaient un coup de trop, avaient griffonné des lois et des idéaux qui se contredisaient une fois sur trois, et qu’ils s’imaginaient pouvoir édifier un monument de liberté sur des fondations creusées par des esclaves. Ce n’était qu’un château de cartes. Un écran de fumée ». Attica Locke aime cet État du Sud qui ne fut jamais une terre amicale pour les Noirs d’Amérique. Lorsqu’elle l’évoque ou le décrit par le menu, l’amour est là. Sans couleur si ce n’est celle d’une nature torturée par des hommes que l’on croyait au fil du temps peu à peu maîtrisés. Mais qui dernièrement sous l’impulsion de vents mauvais, reviennent en force, cette fois à visage découvert, ivres d’un retour qu’ils estiment légitimes. Sous couvert de distraire un lecteur avide d’intrigues complexes, le roman d’Attica Locke relève quasiment du manifeste politique. Courageux et nécessaire .
« Il est long le chemin du retour » d’Attica Locke, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Paul, Éditions Liana Levi, 304 pages, 21 euros.