Vladimir Poutine est un ancien officier du KGB. Il a sûrement une grande connaissance des expériences de manipulations psychologiques orchestrées par son pays dans un lointain passé ou présent récent. Il devrait savoir, malgré tous les moyens qu’il s’obstine à mettre en œuvre pour le détruire, qu’un peuple n’oublie jamais. Ou à défaut, je lui recommanderai de lire le roman de Damien Igor Delhomme, La Chance rouge, histoire d’essayer de comprendre les limites des projets hors les clous. Thriller scientifique qui fait froid dans le dos, mais piqûre de rappel salutaire par les temps qui courent, le roman de ce natif des bocages de Normandie impressionne sévèrement. Ne pas passer à côté !
Année 70. Le monde est divisé en deux blocs ennemis. L’Amérique et l’URSS. Il y a le nucléaire, méthode bruyante et radicale pour anéantir l’autre et attention au backlash. Alors, des deux côtés, on fait appel à la science et on tripatouille le cerveau des gens. Les scientifiques laissent tomber les souris et exercent leurs délires sur les êtres humains dans des programmes officieux et beaucoup moins avouables. Les Américains semblent avoir une longueur d’avance avec le projet MK-Ultra dirigé par la CIA et qui porte sur la manipulation mentale. Le centre Mayak Severa prend les allures folles d’un Disneyland polaire de la recherche scientifique soviétique avec à sa tête un gars brillant, méthodique et carré, le docteur Viktor Petrov. Sa mission dans cette ville expérimentale créée de toutes pièces, avec comme seule lumière dans une étendue de blanc immaculé, un phare de soixante-dix mètres de haut, « symbole du soleil soviétique perpétuel » : tenter de démontrer que l’on peut modéliser puis contrôler la chance dont le but a été fixé par Léonid Brejnev, en personne. «L’objectif est la maîtrise des mécanismes de la pensée collective ». Inutile de dire que tout sera supervisé par le Comité pour la sécurité de l‘État, le KGB.
Pouvoir, délire de toute puissance, reconnaissance. On pourrait résumer en ces trois mots ce qui caractérise le docteur Petrov et les autres savants réunis au fin fond de la Sibérie pour concurrencer l’ennemi américain. Réussir reviendrait alors à briller au firmament de la patrie. Échouer vous enverrait croupir oublié, dans les geôles du régime. Leur cobaye vedette s’appelle Saskia. Elle incarne le sujet zéro qui deviendra par la suite, le sujet 27. Elle a été choisie pour participer à ce concours de Probabilités appliquées qui consiste à s’emparer du bon verre parmi tous ceux disposés sur une table. Prendre le mauvais signifie la mort. Un professeur du centre a l’habitude de leur seriner : « La chance est une putain capricieuse, mais on peut la dresser si on est assez cruel ». Saskia appartient à la communauté autochtone Evenk. Elle a été séparée de ses parents. Les enfants l’ont tous été à un moment donné. Elle a 9 ans. Elle est celle qui perçoit les lignes lumineuses qui dansent autour des verres empoisonnés. Don ou chance ? Parce que comme l’écrit l’auteur, « un voyant perd la vue n’est plus un oracle. C’est une proie ».
Matière scientifique oblige, Igor Damien Delhomme a construit son roman en chapitres courts (dossier numéroté) qui vont de la genèse à l’élimination du projet. On passe de l’installation aux expériences préliminaires qui s’appuient sur des notes, des rapports confidentiels de tout ce que compte le régime soviétique, des passages de journaux personnels, d’extraits d’interrogatoires ou encore du carnet de Saskia qu’elle cache sous son oreiller parce qu’elle ne veut pas que quelqu’un le découvre. Saskia le grain de sable dans cette belle tentative de « reconstruction d’un peuple qui ignore qu’il va devenir la variable d’une équation ». Les écrits de la fillette montrent que si les débuts dans cette nouvelle vie et ville l’enthousiasment, la suite se transforme en calvaire. Qui finit même par interpeller le docteur Petrov. « Qu’est-ce qui nous différencie de ces chercheurs allemands qui testaient des hypothèses sur des enfants dans les camps ? L’idéologie ? La méthodologie ? L’intention ? ». Le sujet 27 se rebelle. Il devient la première fissure dans cette bataille du contrôle du déterminisme. Il incarne la preuve vivante que l’humain reste le plus fort dans toutes les tentatives de prise de contrôle de sa conscience. Mais pour combien de temps ?
La Chance rouge est une fiction sidérante qui s’appuie sur une intrigue décortiquée froidement : comme un théorème de mathématiques velu. On vacille. Et si c’était possible ? La réponse est dans l’actualité aujourd’hui. Plus besoin de se cacher en Sibérie, dans l’Oural, le Nevada ou encore la province du Wuhan. Il suffit d’un clic.
La Chance rouge de Igor Damien Delhomme, Éditions Agullo, 480 pages, 21.90 euros.
