« La Fin du voyage » de Arnaldur Indridason : poésie et mystère

La brutalité de la vie dans les mains d’un poète qui s’est dissimulé pendant des années derrière Erlandur, son personnage de roman noir. Ce n’est pas la première fois que Arnaldur Indridason utilise le genre pour nous raconter une histoire dont le dénouemet de l’intrigue n’est pas forcément l’objectif final. La Fin du voyage lutte contre l’oubli et les silences du passé. C’est aussi une métaphore des grandes illusions qui disparaissent dans la brume islandaise rugueuse. Un envoûtement nordique, austère et fiévreux. Le romancier creuse le sillon de sa propre obsession : la domination coloniale danoise envers son pays. Il a reçu le Prix de littérature islandaise en 2024. Consécration méritée.

Jónas Hallgrimsson est un poète romantique et naturaliste ancré dans son époque. Il ne vit que pour les mots, ceux qu’il couche sur une feuille de papier lorsqu’il est en état de le faire. Abusant de l’alcool, en mauvaise santé, il dépend de la générosité de mécènes qui vénèrent sa poésie. Le soir où il se casse la jambe après une soirée arrosée, le poète scelle son propre destin, hanté par la disparition d’un jeune homme dans son île d’origine. Le poète a vraiment existé. Il a défendu la langue islandaise contre l’envahisseur danois.

Alors qu’il gît sur son lit d’hôpital, Jónas se souvient de ce jeune Keli, fils de fermier, avide de connaissances, désireux d’aller étudier à Copenhague comme le poète qu’il prend comme modèle. Désormais Keli a disparu et la culpabilité ronge Jónas. Il se souvient.  « Il débordait de regrets, tapis dans les recoins de son âme après qu’il avait reçu la dernière lettre de sa sœur où elle lui exposait le fin mot de l’affaire« . C’est bel et bien une nouvelle enquête imaginée par l’auteur de Reykjavik. Mais elle prend une forme floue et diffuse, elle émerge par à-coup dans les moments de fièvre aiguë et les délires du poète. Elle se fond dans le paysage minéral de l’Islande où tout est plus âpre et violent. Le poète a aimé cette campagne difficile où le jeune Keli semble y avoir été absorbé. Jonas s’interroge, « Il ne possédait que sa pauvreté. Il nous a regardés partir en sachant que jamais il n’emprunterait la route par laquelle nous quittions la vallée ».  Keli est-il vraiment parti ? A-t-il été tué ? Le jeune homme devient une source d’inspiration douloureuse dans la psyché tourmentée du poète. « Au fond de la vallée, le jeune homme se languit… » Que peut-il faire d’autre, à part lui rendre un hommage mystérieux dans un de ses poèmes dont il a le secret.

À cette époque, l’Église luthérienne d’Islande est encore sous tutelle du Danemark. Elle impose l’ordre social et moral. Elle étouffe la contestation. Indridason souligne avec force son hypocrisie abyssale. On se laisse bercer par le style velouté, on en oublie presque l’intrigue. Elle nous revient en boomerang dans les derniers chapitres comme un condamné qui marche vers l’échafaud. Le romancier islandais serait donc un grand romantique.

La Fin du voyage de Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Éric Boury, Éditions Métailié/Noir/Histoire, 256 pages, 21 euros.  

 

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