C’est un beau personnage de fiction, le sous-inspecteur Julián Soria. Il fume des Ducados puantes mais cela ne déplaît pas au commissaire Ramón Pino qui a un bon fond. Pourtant, le nouvel arrivant est estampillé radioactif. Il y a eu cette affaire il y a trois ans, à Barcelone, Soria en a énervé plus d’un. Alors, Pino le prévient : « Ici, vous ne pourrez pas vous permettre d’aller au-devant des ennuis ni de compliquer la vie à qui que ce soit ». S’il savait…
Lanzarote, soleil et calamars. Le premier dossier est assez simple. Un peu trop si vous demandez à Soria. Une personne a été percutée sur la route avec délit de fuite. La victime, une jeune fille d’une vingtaine d’années et sans papiers. Mais on peut faire confiance à Victor del Árbol pour nous concocter une intrigue justement pas si simple et nous faire voyager. Si Le Temps des bêtes féroces commence sur l’île des Canaries, le romancier espagnol nous emmène aussi au Venezuela, en Bosnie ou encore au Texas et au Mexique. Une manière assez fine d’aborder de graves événements historiques comme le génocide de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, en 2008. En attendant et comme si cela ne suffisait pas, on envoie Soria régler aussi une histoire de vandalisme dans une église. « Vous êtes en pénitence », lui rappelle mi-figue, mi-raisin, le commissaire Ramon.
Le Bien et le Mal. Confrontation récurrente chez Victor del Árbol. Tout comme la filiation, lui homme blessé, dominé par un père violent et tout-puissant. Dans son roman, la figure paternelle s’appelle Armando Ortiz. Il a une fille. Virginia s’avère être une ancienne policière revenue dans le giron familial sous la pression du père. Soria s’en souvient avec plaisir. Leurs chemins vont donc se recroiser parce que Armando possède une usine située cette île et qu’elle est sur le point de licencier cent quarante-quatre employés. Par un de ces affreux hasards, le bâtiment vient d’être détruit par un incendie, causant la mort de huit personnes. Virginia est coincée. Elle doit quitter les États-Unis où elle a tenté d’échapper à l’emprise familiale depuis son départ de la police parce que Armando Ortiz ne demande pas, il ordonne. Il rappelle à sa fille les fondamentaux de l’existence : «Il fut un temps où nous étions des proies. Mais un jour nous avons été capables d’inventer le cycle de la vie et de la mort. Ça s’est produit quand nous avons accepté ce que nous étions. Nous chassons parce que nous sommes les bêtes féroces, pas eux. C’est nous les prédateurs ».
Les fils sont tirés, il nous reste plus qu’à avancer dans ce roman construit quasiment en écran de fumée. Prenez Vesna, par exemple. Drôle de victime. En réalité une sorte de Lisbeth Salander, geek géniale en cavale, reconvertie en femme de chambre pour échapper à des méchants. Virginie en quête de justice, de réparation et désormais redevenue le bras armé de son père qui en veut toujours plus pour agrandir l‘empire familial. Mario, l’inspecteur au look surfer californien, qui assiste Soria, pas si casher que ça le bonhomme. On a aussi quelques figures criminelles locales, le vieux Tobías qui affirme, « je suis un homme tranquille. J’aime les choses simples, le café corsé et l’eau claire ». On a les frères Malik et Hassan Driss, pas des tendres mais leur mort atroce suscite un poil d’empathie parmi ses pairs. Comme chez Tobías, homme d’honneur à l’ancienne qui leur rendra hommage. À sa façon.
Le Mal a toujours été le personnage ultime chez le romancier ibérique. Il a de multiples racines. Au Mexique, en 1976. Dans les montagnes de Volujak, en Bosnie, pendant l’hiver 1993. C’est là qu’une sœur voit son frère mourir. Le passé explique toujours le présent. Le Mal pourrait être un certain Konstantin Kresno, une gâchette, un psychopathe. Un mercenaire amateur de chasse. Comme Armando Ortiz. Mais leurs proies ne sont pas des bestioles. Vesna en sait quelque chose. Elle a piraté leurs ordinateurs. Il est question d’honneur, de trahison et d’âme noire au Temps des bêtes féroces. Il est question d’innocence perdue, de triste fin. L’aridité de la terre volcanique de Lanzarote épouse une humanité à bout de souffle tandis qu’un vieux flic tente de réparer le monde. En vain.
Le Temps des bêtes féroces de Victor del Árbol, traduction de l’espagnol par Alexandra Carrasco, Éditions Actes Sud, Actes Noirs, 400 pages, 23,80 euros.
