Il aura fallu un peu de temps à Abir Mukherjee pour revenir à ces deux personnages fétiches, Sam Wyndham et Satyendra Banerjee. Et on est bien content. Dans ce sixième opus d’une série aussi géniale qu’originale, on renoue avec une Calcutta toujours aussi moite et collant, on assiste à des retrouvailles chargées de rancune entre deux personnes qui avaient pourtant su se comprendre et s’apprécier, au-delà de leurs différences.
Chacun à sa façon, Sam et Satyen ont connu une sorte d’exil. Tandis que Banerjee a fui en Europe, le capitaine Wyndham a été rétrogradé au sein de la police impériale. Un meurtre va le remettre en selle. Celui J.P. Mullick, un richissime homme d’affaires indien, est retrouvé égorgé près des bûchers de la ville. À la grande surprise de Sam, on lui demande d’enquêter. Et nous voilà repartis dans les quartiers de la ville de feu Mère Teresa. «Calcutta, c’est les bidonvilles, le choléra, les palaces, la culture, la crasse, le blanc et le marron… c’est une serre dans laquelle vos sens sont mis à mal ». Mais c’est aussi « une satanée ville, ni britannique ni indienne, mais une union profondément imparfaite des deux».
La crémation en Inde n’est pas une chose à prendre à la légère. Il y a des règles immuables. Ce sont les Doms, l’une des castes les plus basses du pays, « qui sont les gardiens de la flamme sacrée et qui sont les seuls autorisés à entretenir les bûchers ». Sam se demande pourquoi les assassins de Mullick ont transporté son corps à cet endroit précis au risque de se faire arrêter par la police ou de braquer la population locale. Mais il est temps pour lui d’aller boire un verre. S’il a enfin arrêté l’opium, le policier de plus en plus misanthrope, ne néglige pas un bon whisky. Et c’est dans un bar, qu’il la voit pour la première fois. Estelle Morgan, une créature hors norme, incandescente. Une actrice. Qui se souvient de Merle Oberon? Une star d’Hollywood qui a eu son heure de gloire dans les années 30-40 mais qui cachait un très gros secret. C’est en découvrant sa biographie glamour que l’auteur a eu l’idée de construire son roman et de créer cette femme à la peau mate et qui ose porter le sari. « Le genre dont la beauté est susceptible d’arrêter le temps, de provoquer la chute des empires et l’appareillage d’un millier de navires« .
Un meurtre, une femme hors de sa portée. Et Satyen Banerjee qui débarque chez lui ce même soir après trois ans d’absence et sans avoir laisser un mot, une lettre ou envoyer un télégramme. Sam ne fait même pas semblant. Son accueil est glacial. D’autant que son ancien adjoint a le culot de lui demander de l’aide. Sa cousine Dolly a disparu. Au nom de leur complicité, voire même de leur amitié passée, Sam cède. Il sait y faire Abir Mukherjee, rebondissements, suspense, faux-semblants, amours contrariés, tout y passe.
On a l’habitude avec lui. La nouveauté dans ce dernier roman est ailleurs. Dans le ton, le regard des deux personnages percutés par la vie et qui se sont radicalisés. L’Anglais est plus que jamais critique de l’Empire, l’Indien qui fut pourtant le produit d’une colonisation « réussie » s’est retourné et n’essaie même plus de ménager cet ordre colonial auquel il avait adhéré avec une candeur troublante. Les deux anciens amis se révèlent plus cyniques, moins enclins à pardonner. Satyen est un peu comme un adolescent qui après avoir adoré son père, le rejette violemment pour mieux exister par lui-même. On a un peu mal pour eux. On avait tellement aimé leurs facultés à transcender les différences, imperméables et stoïques face à la pression sociale et politique de leur culture respective. Heureusement, l’amour va les sauver. Le Vieux continent recèle-t-il la clé du bonheur d’un nouveau monde ? La suite possible d’une nouvelle aventure…
Les Bûchers de Calcutta de Abir Mukherjee, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, 416 pages, 22 euros.
