« L’Amérique était tombée dans un caniveau de faux espoirs et de consumérisme. Un gouvernement qui se servait des impôts d’honnêtes travailleurs pour financer ses projets perso mais ne faisait rien pour aider la classe ouvrière ». Frank Bill revient, enragé, jusqu’au-boutiste dans sa défense des laissés-pour-compte du pays. Mordre la poussière est d’une violence sans concession où la survie de tous les jours est devenue la norme.
Prenez Miles Knox, vétéran du Vietnam, shooté aux stéroïdes pour continuer à avancer dans la vie, le bonhomme s’accroche à son boulot d’ouvrier comme à une dernière bouée de sauvetage, tout en luttant contre ses propres accès de rage nourris par les traumatismes de la guerre. Sa petite amie Shelby, strip-teaseuse en apparence déglinguée juste ce qu’il faut, tente de composer avec cet homme qui vacille. Mais l’irruption du frère de Shelby, Wylie, un tox en cavale après avoir tué son dealer pourvoyeur et sa femme, met le feu aux poudres . Complètement défoncé, il kidnappe Shelby, part se terrer dans la planque rurale de Miles et fait exploser un équilibre déjà précaire.
« Une poêle noire en fonte. Un carré de beurre, deux steaks, un enfant, Shadrack, en tee shirt Batman… un enfant qui vient de voir ses deux parents tués sous ses yeux ». Dans ce maelstrom de violence, ce récit au napalm, un voile d’humanité se lève, incertain et volatile, incarné par un petit bonhomme qui aime les super héros et récupéré par son oncle, le frère de l’un des deux défunts. Il représente l’avenir, celui que l’on veut protéger à tout prix. Le roman de Frank Bill est personnel. Il rend hommage à son père, soldat de première classe de l’US Marine Corps, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, de la Corée et du Vietnam. Quand il rentra à la maison, il se débattit comme bien d’autres avec les démons qu’il avait emportés dans ses bagages : le PTSD, le Syndrome de Stress Post-Traumatique.
Frank Bill se souvient de lui et de ses potes buvant des bières et regardant des photos d’un passé commun. « À dix, douze ans, je n’y accordais pas beaucoup d’importance, pourtant ces moments et ces personnes en viendraient à tenir une place chère dans mon cœur, et à ce jour mon écriture en est irrémédiablement empreinte. C’étaient des vrais gens, la colonne vertébrale et le cœur de la classe ouvrière rurale américaine ». Ces mêmes gens que le romancier décrit aujourd’hui broyés par une société sans pitié, labourés par un marché lucratif de drogues en tout genre et qui leur fait mordre la poussière jusqu’à la mort. Toutes ces femmes et tous ces hommes qui rêvaient de rentrer chez eux pour trouver la paix et qui n’ont découvert qu’un nouveau champ de bataille plus insidieux où la misère et les opioïdes achevaient ce que les balles avaient commencé. C’est un roman hanté et habité par la souffrance. Miles a fini par aimer une femme devenue folle. Quel sens donner à tout ça, se demande-t-il. « C’est peut-être comme la guerre qu‘il a combattue. Elle vous tatoue l’âme de cicatrices qui, à ce jour, continuaient d’offrir plus de questions que de réponses ».
Mordre la poussière de Frank Bill, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour, Éditions Plon, 346 pages, 23 euros.
