Les Fidji ! Ses plages de sable blanc, ses palmiers, son soleil, le paradis sur terre, la destination iconique des jeunes mariés. Le premier roman de Nilima Rao, australienne indo-fidjienne, est aux antipodes de cette magnifique carte postale. Sombres plantations, Enquête aux Fidji, nous ramène en des temps coloniaux honnis où le racisme n’épargne personne.
En 1914, les îles Fidji sont britanniques. L’ Empire est bien embêté. L’esclavage a été aboli. Mais l’Empire est malin. Il met sur pied un nouveau système, l’engagisme (indentured servitude) qui repose sur l’envoi d’Indiens dans toutes les colonies impériales afin de suppléer aux populations locales. En l’occurrence, les Fidjiens. Munis d’un contrat leur promettant monts et merveilles, des femmes, des hommes et des enfants débarquent en territoires inconnus, en quête d’un véritable avenir. Ce que nous raconte Nilima Rao nous montre exactement l’inverse.
Akal Singh est un magnifique Sikh du Penjab qui a échoué sur cette île (colonie paumée selon ses propres termes) après avoir quelque peu cafouillé lors de son précédent poste, à Hong Kong. Une histoire de femme… Son nouveau chef ne rate pas une occasion de lui rappeler et ne se gêne pas pour lui montrer au passage combien il le déteste. Un exhibitionniste pollue la vie des Blancs et le sergent Singh semble bien incapable de mettre la main dessus sur celui que la presse a surnommé « Le rôdeur nocturne ». La disparition d’une coolie dans la plantation Henry Perkins, à une heure de journée de la ville principale Suva, représente une deuxième chance. Celle de le voir briller auprès de ce chef irascible et de repartir à Hong Kong dont il se languit tous les jours, depuis six mois.
« Je suis le sergent Akal Singh de la maréchaussée fidjienne, division de Suva ». C’est ainsi qu’il aime se présenter à ses interlocuteurs. En l’occurrence, Susan Perkins qui est la première des personnes interrogées sur la disparition de Kunti, l’engagée, comme ils disent dans le coin. L’accueil qu’elle lui réserve est des plus désagréable. Elle lui claque la porte au nez. S’adresser à une femme blanche, vouloir entrer chez elle pour la questionner, non mais sur quelle planète vit le sergent ! Il lui faut donc se rendre à la plantation de sucre où le mari de la dame passe le plus clair de son temps. Il y subit le même accueil. Pas question qu’il pénètre lieux, que ce soit pour y manger et encore mins pour y dormir. Mais cette fois, il est venu accompagné du docteur Robert Holmes chez qui le venin du racisme ne semble pas avoir bouché les artères. Par souci de ne pas se désolidariser du sergent, Holmes choisit de dormir avec lui, dans la maison du contremaître Brown, soi-disant parti rejoindre les troupes dans une Europe. D’autres diront que le gars a abusé de Kunti, la coolie, ou qu’ils se sont enfuis tous les deux. Personne n’imagine un seul instant que leur disparition est due à une mort violente. Et surtout pas Singh pour qui cela pourrait tourner au véritable casse-tête.
S’il existe une morale à ce roman, c’est que le racisme n’a ni couleur, ni frontière. Singh est méprisé par les Blancs et lui-même se croit supérieur aux Fidjiens et surtout aux « engagés », ces Indiens de caste inférieure. On s’arrache les cheveux. C’est quoi un Sikh lui demande son ami, le policier Taviti. « Nous sommes des guerriers », répond pompeusement Akal. « Nous sommes réputés pour notre bravoure et notre cruauté sur le champ de bataille. Rien à voir avec les coolies ». Taviti rétorque : « N’empêche que vous êtes indien et que vous travaillez pour les Britanniques. Comme un coolie ». Akal très perturbé tient à rappeler qu’il est un policier, pas un ouvrier agricole. Donc un homme libre. Fichtre. Il peut donc aller partout. En réalité, pas vraiment. Taviti conclu : « En fait vous êtes un sergent coolie ».
Nilima Rao s’est inspirée de l’histoire de ses arrières grands parents. Elle parle d’identité culturelle embrouillée. Qu’elle magnifie avec ce superbe personnage de ce sergent qui débarque dans cette île, avec les mêmes préjugés que n’importe quelle personne persuadée d’appartenir au clan des êtres supérieurs. Mais la réalité le rattrape. Il découvre les conditions lamentables, quasi esclavagistes, de ses compatriotes indiens. Réveil identitaire pour cet homme qui ne se sentait pourtant pas très proche de ces gens de caste inférieure, il y a encore peu.
Le ton du roman est un brin suranné. Il colle à cette élite blanche coloniale qui se croyait au-dessus des autres et qui vivait encore à cette époque dans une bulle artificielle. Dans ce huis clos tropical, on comprend que tous sont coincés dans le même système de violence produit par cette colonisation à trois bandes. Les Anglais occupent une terre qui n’est pas la leur, ils y amènent des ouvriers dont ils gèrent la terre d’origine. Cela donne un personnage comme Akal Singh dont l’identité et surtout le sens de la loyauté ressortent sacrément secoués de cette aventure. Les choix se dressent là devant lui, cruels et insurmontables : s’il fait son métier de policier et affronte le système qui veut enterrer l’affaire, il peut dire adieu à sa carrière. S’il renonce, il trahit les siens, ces travailleurs indiens. La lecture de Sombres plantations ressemble au sable chaud que l’on foule à midi, l’heure la plus chaude. On se brûle les pieds et on se dépêche d’avancer. Pour ne pas en rater une miette.
Sombres plantations, Enquête aux Fidji, de Nilima Rao, traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignole, Éditions Au Vent des îles, 244 pages, 21 euros.
