L’envers du décor. Un filon inépuisable. La ville de Los Angeles en Californie est parfaite pour le rôle. Jordan Harper y vit. Un insider qui connaît toutes les turpitudes de la cité californienne. L’écrivain américain signe un roman clin d’œil, truffé de références à celui qui tient encore les clés imaginaires de la Mecque du cinéma, le grand James Ellroy. Un roman noir tellement glauque sur la perte de l’innocence que l’on se demande même si une telle chose n’a jamais existé.
Mae Pruett, originaire des Monts Ozarks, n’a pas toujours été comme ça. Communicante payée pour faire le sale boulot, sans scrupules, robotique dans son approche de la nature humaine, une sorte de pitbull qui ne lâche jamais sa proie, « une balle » en plein cœur de l’adversaire. Un talent de battante inégalé pour celle qui sait tout mais ne dis jamais rien, comme le lui a appris son patron Dan Hennigan qui l’avait embauchée dans son entreprise de relations presse de gestion de crise. Mais Dan vient de mourir. Tué soi-disant par John Montez, un hispano-américain connu pour être affilié à un gang. Entre le management de l’actrice déglinguée Hannah Heard et celle de Ward Parker, un salopard champion toute catégorie, Mae décide d’enquêter sur la mort d’un patron qu’elle aimait bien. Si tant est que ce sentiment existe réellement dans cette ville corrompue jusqu’à la moëlle.
On retrouve tous les thèmes « ellroyens », antihéros meurtris et touchants, corruption du LAPD, prédateurs sexuels, politicards véreux, dope à gogo, sexe débridé, chacun à son niveau se débattant pour arracher un tout petit bout de ce rêve en technicolor. Chacun tenant quelqu’un d’autre sous sa coupe. Force est de constater que rien n’a vraiment changé par rapport au L.A. de l’auteur du Black Dahlia. Même la vague MeToo se casse les dents dans cette usine à plaisirs immédiats. Filles et garçons rêvent de crever l’écran, peu importe le prix. La petite différence vient de ces agences de relations publiques prêtes à déminer le moindre scandale qui pourrait gâcher la réputation de leurs célèbres clients. Le niveau de compromission de ces communicants est stratosphérique. Et on finit par se demander qui sont vraiment les bad guys dans tout ce bazar clinquant, ceux qui ne veulent pas payer pour leurs saloperies ou ceux qui les couvrent moyennant des sommes à mille zéros.
Tous le savent, l’amour à L.A. est surcoté et il est toujours plus safe de le vivre à l’écran. Mae a vécu une histoire avec Chris, ancien flic qui bosse désormais pour BlackGuard, une boîte de sécurité et de nettoyage en tout genre. La version gore du boulot de Mae mais dont l’objectif est identique : sortir les huiles du pétrin dans lequel elles se sont fourrées. La mort de Dan va les rapprocher de nouveau. Mae découvre que Dan fréquentait une certaine Katherine Sparks et qu’elle pourrait bien être la cause de sa mort. Une jeune fille va bouleverser l’horloge interne de Mae qui en réalité crève de trouver la rédemption. Cette mineur enceinte, une de ces red neck de l’Oklahoma, au joli minois qui rêve de devenir star devient le catalyseur d’une situation qui va partir en sucette. Tout le monde sait qu’une grossesse peut être la plus grande des galères à Hollywood. Mais personne ne dit rien. Ce sont des gens dangereux qui règlent le problème. Mae voit en cette adolescente le pardon de Dieu et la possibilité de faire justice. La pourriture de L.A. ne l’aurait donc pas complètement dévoré.
Chez Harper, on passe de l’incontournable Château Marmont aux campements de homeless de la cité des anges déchus. Entre la pollution, les embouteillages, les overdoses et la méchanceté de son prochain, le rêve américain prend encore une fois du plomb dans l’aile. Le niveau de cynisme de l’auteur est vertigineux. À la hauteur d’une dérive que rien ni personne ne semble être en mesure ou avoir envie d’arrêter. À commencer par le président américain lui-même. Los Angeles ville miroir de tout un pays qui part à vau-l’eau. Jordan Harper, digne héritier du grand James qu’il avoue vénérer, a saisi la cité par les cojones dans ce troisième ouvrage. Pas l’ombre d’un début d’espoir dans ce roman noir où les morts-vivants peuplent les rêves de ceux qui ne croient déjà plus en rien. Awsome.
Tout le monde le sait de Jordan Harper, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau, Éditions Actes Sud/actes noirs, 432 pages, 23.50 euros.
