« Code bleu » de Jake Adelstein : une chaîne de commandement silencieuse et complice

L’affaire est passionnante. Un ange de la mort dans un hôpital militaire dans l’État du Missouri. Le récit qu’en fait Jake Adelstein l’est tout autant. L’auteur du génialissime Tokyo Vice a délaissé ses terres nippones pour celles de son enfance en Amérique, et a enquêté sur un cold case vieux de plus de trente ans et bien profondément enterré par la direction hospitalière de l’époque et autres autorités sanitaires. Code Bleu est certes un True Crime mais c’est aussi un vibrant hommage d’un fils à son père.

Jake Adelstein n’a pas oublié qu’il est avant tout un formidable journaliste enquêteur. Alors qu’il en a fini avec les Yakuzas, son père lui offre un nouveau défi qu’il a lui-même tenté de relever en 1992, lorsqu’il est alerté par une infirmière qui s’inquiète du nombre anormalement élevé de code bleu, à l’hôpital Harry S. Truman Memorial où il exerce comme pathologiste. Si dans un premier temps, Eddie Adelstein accueille l’information avec méfiance, il se sent dans l’obligation morale de vérifier les terribles affirmations de l’infirmière. Un code bleu n’est jamais anodin. Il signifie au personnel soignant qu’il y a une mort imminente dans le service. Lorsqu’il est déclenché la première fois dans l’aile 4 Est, personne n’imagine la suite. Melvin Carver, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale ne souffre d’aucune pathologie majeure. Il a juste un ulcère au pied, conséquence d’une complication causée par le diabète. Il est prévu qu’il sorte le jour même. Cela n’arrivera jamais. Il sera la première victime. Un infirmier est présent. Jeune, e léger surpoids, il souffle un « merci » au Dr Jan Swaney qui est en charge du patient. Le commentaire de l’infirmier lui paraît pour le moins étrange.

En cinq gros chapitres, Jake Adelstein mène l’enquête. Il s’apppuie sur celle de son père à l’époque, sur ses souvenirs, ses archives, celles du journaliste Terry J. Ganey du Saint-Louis Post Dispatch qui avait bel et bien travaillé sur l’affaire. En vain. Sans oublier sa propre équipe, sorte de garde rapprochée de l‘auteur. Le chiffre 4 ne pouvait que interpeller Adelstein. Seul journaliste à avoir travailler dans un grand quotidien nippon, et vivant toujours au Japon, il sait que si le nombre quatre est bien vu en Occident (trèfle à quatre feuilles), ce n’est pas le cas dans son pays d’adoption. «Il a toujours été vu comme un mauvais œil. La raison est simple : en japonais, le mot « quatre » se prononce presque pareil que le mot « mort ». Les deux sont phonétiquement identiques ». Qui a envie d’être hospitalisé à l’étage de la « mort ». C’est ce qui fait aussi tout le sel de ce livre, ce va et vient permanent entre le Japon et l’Amérique. Une multitude d’anecdotes sur les différences entre les deux pays rythment le récit.

Entre dix à quarante décès suspects. L’enquête de Jake et son père porte sur une dizaine de cas où des preuves d’empoisonnement au pavulon (relaxant musculaire) ont été envisagés. Un homme a été dans le collimateur de la justice, l’infirmier Richard Williams. L’auteur qui commencera par travailler du Japon avant de se rendre dans le Missouri, tentera de l’interviewer mais il se fera claquer la porte au nez. Au fil de ses recherches, il découvre aussi avec effarement la très mauvaise volonté des institutions médicales administratives à vouloir éclaircir cette histoire de morts inattendues. Ajoutez à cela des problèmes de conflit de juridiction entre le FBI, le Département des Anciens Combattants ou encore le Bureau du Procureur du Comté local, cela donne une série de ratages, d’omissions pour ne pas dire de mensonges destinés à protéger des directeurs successifs prêts à tout pour protéger leur réputation et surtout les finances de leur établissement qu’un scandale de ce genre ne manquerait pas de faire sombrer.

Les chiens ne font pas des chats, dit-on souvent. Eddie Adelstein fut une sorte de lanceur d’alerte qui a bien failli être broyé par le système. Son fils s’est exilé à l’autre bout du monde mais est devenu un journaliste enquêteur hors pair, célèbre pour avoir infiltré les Yakuzas. Code Bleu est à la fois une quête de la vérité et de justice envers ceux qui sont décédés à cause de cet infirmier psychopathe mais aussi une réflexion sur la filiation face à un «homme complexe», comme Jake Adelstein l’écrit si joliment, en parlant de son père. « On connaît tous nos parents sous un seul jour. On n’a pas souvent l’occasion de découvrir une autre facette : la personne qu’ils sont au travail. Ce n’est qu’une fois adulte que j’ai découvert qui était le Dr Eddie Adelstein« . Les deux hommes ont souvent peu parlé. Grâce au Code bleu, ils se sont trouvés une langue commune et sans danger : l’enquête. Une autre façon de dire que l’on s’aime.

Code Bleu de Jake Adelstein, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, Éditions Marchialy, 400 pages, 23 euros.

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