« Un loup dans la ville » de Jo Nesbø : « Je suis un taxidermiste »

Se faire justice. Hors de tout cadre légal. Après tout, Donald Trump ne se gêne pas. Le romancier Jo Nesbø a bien compris quelles étaient les règles du jeu d’une Amérique accrochée à son gun comme d’autres à leur bible. Un loup dans la ville a raflé le prix Riverton 2026, du meilleur polar norvégien. La quatrième fois pour le créateur de Harry Hole.

Il fallait bien une excuse à l’écrivain pour aller traîner ses guêtres de l’autre côté de l’Atlantique, à Minneapolis. Créer son double, qu’il appelle Holger Rudi et qui partirait enquêter sur une série de crimes qui se sont déroulés en 2016, par exemple. Son objectif : se mettre dans la tête d’un sniper qui a tué. Pas n’importe comment mais méthodiquement. Une sorte de chaîne alimentaire du crime qui irait du dealer au politique. Holger Rudi veut aussi pénétrer le cerveau du policier qui en a fait une affaire quasi personnelle. Une affaire qui le concerne aussi un peu. Il y avait un cousin dans ce true Crime.

Et c’est parti. Du bon Jo Nesbø. Un brin taquin, se permettant d’utiliser cette technique si chère au page Turner, celle des rebondissements. Sans oublier une profondeur quasi cinématographique qui rappelle le film de Scorsese, Shutter Island avec une intrigue tordue destinée à faire fonctionner le cerveau du lecteur. Un loup dans la ville n’échappe pas aux obsessions de l’auteur avec l’inspecteur cabossé et alcoolique, Bob Oz, version américaine de Harry Hole, et l’éternel affrontement entre le bien et le mal. Ça tombe bien, l’Amérique fonctionne au manichéisme depuis toujours. Minneapolis, c’est le Middle West, la Bible Belt et les guns. Mais Jo Nesbø a voulu faire dérailler l’argument. Un tueur, apparemment un monstre, et un flic colérique qui laisse des messages atroces à son ex-femme. Le méchant et le gentil mais pas forcément dans cet ordre, avec l’écrivain scandinave.

Nous sommes à l’approche de la convention annuelle de la NRA (National Rifle Association) et ce tireur d’élite qui sème la terreur dans la ville, ce n’est pas le bon timing. D’emblée, on nous donne son nom et son origine : Tomas Gomez, immigré mexicain, surnommé « El Lobo », le loup, un tueur sanguinaire que l’on croyait disparu et qui émargeait dans le passé pour les gangs de la ville. Puis, très vite, Bob Oz comprend que ses victimes ne semblent pas avoir été choisies au hasard. Ce sont toutes des figures liées au fameux lobby des armes américain. Très vite aussi, l’inspecteur est mis à pied. Anti-héros parfait, le bonhomme qui est loin d’être irréprochable, décide malgré tout de continuer l’enquête. Il a gardé pour lui une information cruciale : le tueur aimait son chat, au point de vouloir le faire empailler. Bob se rend à la boutique de Mike l’empailleur et se lie d’amitié avec cet artiste d’un genre particulier. Les deux hommes se retrouvent dans une douleur qui les rapproche. Bob se confie. Il est séparé de sa femme et leur fille est morte. Depuis, il carbure au whiskey et à la colère. « Qu’est-ce que dans l’affaire Gomez, le poussait à venir…  Était-ce parce qu’il avait compris ce que ressentait Gomez ? » Si ce n’est qu’un était passé à l’acte tandis que l’autre, dépositeur de la loi, se retenait encore.

On se balade dans Minneapolis qui n’est pas un simple décor. La ville porte les stigmates d’une société où les inégalités, les tensions raciales, les trafics et la violence armée dessinent un paysage quotidien. Personne ne se souvent de ce sniper mais George Floyd, tué par un policier en 2020, n’a pas été oublié. Sa mort violente a fait sortir les gens dans la rue. La révolte a grondé dans la ville jumelle de Saint-Paul, et ailleurs dans le pays. Enough is enough. L’écrivain Holger constate que les traces du défunt sont partout alors que celles de son sniper ont disparu. Les villes américaines relèvent d’un quadrillage géométrique qui ne ressemblent en rien aux agglomérations européennes. Elles sont conçues pour surligner la démesure, mais aussi la séparation. D’un quartier à l’autre, parfois d’une rue à l’autre, on passe de l’extrême richesse à l’absolue pauvreté. La dramaturgie de ce roman noir repose aussi dans cette géographie des inégalités et du crime, dans cette volonté pathologique d’invisibiliser les plus démunis.

Jo Nesbø construit son intrigue en faisant dialoguer l’enquêteur et le taxidermiste. Leurs discussions racontent une histoire, celle de la violence endémique incarnée, cette fois, par un tueur, et celles de ses motivations. Jusqu’à l’excuser, peut-être. Équation insoluble dans ce pays où le Deuxième amendement est roi. Au nom de la protection de soi, chacun peut contribuer à fabriquer le danger qu’il redoute chez son voisin. Et l’animal empaillé fonctionne comme une métaphore de l’impossibilité à faire son deuil. Avec Un loup dans la ville, Jo Nesbø livre un roman à double détente. Il interroge le processus littéraire avec cette fiction dans la fiction. Et il livre une réflexion sur le processus de la vengeance basé sur une transformation: celle de la souffrance en violence, et celle de la violence en légitime défense.

Un loup dans la ville de Jo Nesbø, traduit du norvégien par Alain Gnaedig, Éditions Gallimard/Série Noire, 432 pages, 21 euros.

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