Ils sont trois. Trois ministres danois. L’Intérieur, les Ressources naturelles et l’Industrie et du Commerce. Pour faire simple et court, des colonisateurs, des pollueurs et des exploiteurs. Leur terrain de chasse : le Groenland. Ça tombe bien. Leurs ravisseurs les ont lâchés dans ses eaux glaciales. Nuna, cinquième volet des Enquêtes de Qaanaaq Adriensen, le chef de la police de Nuuk, la capitale du Groenland, tombe pile poil avec l’actualité.
L’indépendance du Groenland fut l’un des psychodrames qui a accompagné le début du second mandat de Donald Trump. Mo Malø s’appuie sur cette question géopolitique bien réelle pour bâtir un roman percutant. Et la réalité rejoint la fiction dans un de ces tours dont elle a le secret. Le 22 septembre dernier, les États-Unis, le Danemark et le Groenland ont signé un nouvel accord de défense qui prévoit l’extension de la base américaine de Pituffik et la possibilité d’établir deux nouvelles zones de défense, à Narsarsuaq et Mestersvig. Alors, certes, l’homme des deals n’a pu s’emparer de ce territoire par la force mais par cette approche musclée, il a renforcé la présence militaire américaine grâce à la négociation et à la menace. Méfiants, et ils ont bien raison, les parlementaires groenlandais viennent aussi d’adopter à l’unanimité une loi pour interdire l’exploitation minière en eaux profondes jusqu’en 2029. Comment faire confiance à l’homme qui un jour, dit blanc, puis le lendemain dit noir, et pactise avec Vladimir Poutine, devenant ainsi le traître en chef de la nation américaine.
Dans Nuna, nous sommes dix jours avant le référendum qui porte sur l’indépendance de ce territoire, puis neuf, huit, sept et ainsi de suite. Le moment est historique. Le Groenland s’apprête à voter pour ou contre son indépendance totale vis-à-vis du Danemark alors que le roi, comme par hasard, est venu au dernier moment en visite officielle, afin de défendre le camp du non. « USA, USA », braillent trois manifestants qui portent la fameuse casquette rouge des MAGA (Make America Great Again), le slogan culte du président américain. Soudain, ils plongent la main dans un sac et se mettent à distribuer des billets de cent dollars. Une scène surréaliste à plus d‘un titre.
Qaanaaq Adriensen, mi-inuit, mi-danois, rentre tout juste d’un voyage de noces et pensait prendre un congé sabbatique mais les disparitions successives de ces trois ministres vont l’amener à reprendre du service. Le policier a reconnu ses propres adolescents. Il est estomaqué par leur activisme soudain et radical. Il lui semble impensable que sa progéniture ait le moindre rapport avec tout ce bazar. S’il savait. Adriensen qui lui n’est pas dans les secrets des grands de ce monde, comprend aussi que le référendum sur Nuna, cette « terre » ancestrale, ne se résume pas à un scrutin mais aussi à une volonté de ne plus dépendre d’une grande puissance. Son parcours personnel se confond avec cette quête de souveraineté.
Alors, à qui profite cette série d’enlèvements ? Comment se sont recomposés les groupes radicaux ? Et quel jeu trouble jouent les Chinois et les Russes ? Situation confuse. « Durant toute sa carrière de flic, il avait tordu la réalité, pour faire jaillir -pensait-il-, la vérité. » Mo Malø a construit un personnage à l’identité double comme celle du Groenland aujourd’hui à qui l’on force la main pour qu’il aille d’un côté ou de l’autre. Tout comme Adriensen à qui l’on propose de monter en grade. Mais parfois, rien n’est à vendre. Ni la terre, ni les hommes.
Nuna de Mo Malø, Éditions de La Martinière, 400 pages, 21 euros.
