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« Les bûchers de Calcutta » de Abir Mukherjee : l’ombre de Merle Oberon

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Il aura fallu un peu de temps à Abir Mukherjee pour revenir à ces deux personnages fétiches, Sam Wyndham et Satyendra Banerjee. Et on est bien content. Dans ce sixième opus d’une série aussi géniale qu’originale, on renoue avec une Calcutta toujours aussi moite et collant, on assiste à des retrouvailles chargées de rancune entre deux personnes qui avaient pourtant su se comprendre et s’apprécier, au-delà de leurs différences.

Chacun à sa façon, Sam et Satyen ont connu une sorte d’exil. Tandis que Banerjee a fui en Europe, le capitaine Wyndham a été rétrogradé au sein de la police impériale. Un meurtre va le remettre en selle. Celui J.P. Mullick, un richissime homme d’affaires indien, est retrouvé égorgé près des bûchers de la ville. À la grande surprise de Sam, on lui demande d’enquêter. Et nous voilà repartis dans les quartiers de la ville de feu Mère Teresa. «Calcutta, c’est les bidonvilles, le choléra, les palaces, la culture, la crasse, le blanc et le marron… c’est une serre dans laquelle vos sens sont mis à mal ». Mais c’est aussi « une satanée ville, ni britannique ni indienne, mais une union profondément imparfaite des deux».

La crémation en Inde n’est pas une chose à prendre à la légère. Il y a des règles immuables. Ce sont les Doms, l’une des castes les plus basses du pays, « qui sont les gardiens de la flamme sacrée et qui sont les seuls autorisés à entretenir les bûchers ». Sam se demande pourquoi les assassins de Mullick ont transporté son corps à cet endroit précis au risque de se faire arrêter par la police ou de braquer la population locale. Mais il est temps pour lui d’aller boire un verre. S’il a enfin arrêté l’opium, le policier de plus en plus misanthrope, ne néglige pas un bon whisky. Et c’est dans un bar, qu’il la voit pour la première fois. Estelle Morgan, une créature hors norme, incandescente. Une actrice. Qui se souvient de Merle Oberon? Une star d’Hollywood qui a eu son heure de gloire dans les années 30-40 mais qui cachait un très gros secret. C’est en découvrant sa biographie glamour que l’auteur a eu l’idée de construire son roman et de créer cette femme à la peau mate et qui ose porter le sari. « Le genre dont la beauté est susceptible d’arrêter le temps, de provoquer la chute des empires et l’appareillage d’un millier de navires« .

Un meurtre, une femme hors de sa portée. Et Satyen Banerjee qui débarque chez lui ce même soir après trois ans d’absence et sans avoir laisser un mot, une lettre ou envoyer un télégramme. Sam ne fait même pas semblant. Son accueil est glacial. D’autant que son ancien adjoint a le culot de lui demander de l’aide. Sa cousine Dolly a disparu. Au nom de leur complicité, voire même de leur amitié passée, Sam cède. Il sait y faire Abir Mukherjee, rebondissements, suspense, faux-semblants, amours contrariés, tout y passe.

On a l’habitude avec lui. La nouveauté dans ce dernier roman est ailleurs. Dans le ton, le regard des deux personnages percutés par la vie et qui se sont radicalisés. L’Anglais est plus que jamais critique de l’Empire, l’Indien qui fut pourtant le produit d’une colonisation « réussie » s’est retourné et n’essaie même plus de ménager cet ordre colonial auquel il avait adhéré avec une candeur troublante. Les deux anciens amis se révèlent plus cyniques, moins enclins à pardonner. Satyen est un peu comme un adolescent qui après avoir adoré son père, le rejette violemment pour mieux exister par lui-même. On a un peu mal pour eux. On avait tellement aimé leurs facultés à transcender les différences, imperméables et stoïques face à la pression sociale et politique de leur culture respective. Heureusement, l’amour va les sauver. Le Vieux continent recèle-t-il la clé du bonheur d’un nouveau monde ? La suite possible d’une nouvelle aventure…

Les Bûchers de Calcutta de Abir Mukherjee, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, 416 pages, 22 euros.

 

 

« Code bleu » de Jake Adelstein : une chaîne de commandement silencieuse et complice

L’affaire est passionnante. Un ange de la mort dans un hôpital militaire dans l’État du Missouri. Le récit qu’en fait Jake Adelstein l’est tout autant. L’auteur du génialissime Tokyo Vice a délaissé ses terres nippones pour celles de son enfance en Amérique, et a enquêté sur un cold case vieux de plus de trente ans et bien profondément enterré par la direction hospitalière de l’époque et autres autorités sanitaires. Code Bleu est certes un True Crime mais c’est aussi un vibrant hommage d’un fils à son père.

Jake Adelstein n’a pas oublié qu’il est avant tout un formidable journaliste enquêteur. Alors qu’il en a fini avec les Yakuzas, son père lui offre un nouveau défi qu’il a lui-même tenté de relever en 1992, lorsqu’il est alerté par une infirmière qui s’inquiète du nombre anormalement élevé de code bleu, à l’hôpital Harry S. Truman Memorial où il exerce comme pathologiste. Si dans un premier temps, Eddie Adelstein accueille l’information avec méfiance, il se sent dans l’obligation morale de vérifier les terribles affirmations de l’infirmière. Un code bleu n’est jamais anodin. Il signifie au personnel soignant qu’il y a une mort imminente dans le service. Lorsqu’il est déclenché la première fois dans l’aile 4 Est, personne n’imagine la suite. Melvin Carver, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale ne souffre d’aucune pathologie majeure. Il a juste un ulcère au pied, conséquence d’une complication causée par le diabète. Il est prévu qu’il sorte le jour même. Cela n’arrivera jamais. Il sera la première victime. Un infirmier est présent. Jeune, e léger surpoids, il souffle un « merci » au Dr Jan Swaney qui est en charge du patient. Le commentaire de l’infirmier lui paraît pour le moins étrange.

En cinq gros chapitres, Jake Adelstein mène l’enquête. Il s’apppuie sur celle de son père à l’époque, sur ses souvenirs, ses archives, celles du journaliste Terry J. Ganey du Saint-Louis Post Dispatch qui avait bel et bien travaillé sur l’affaire. En vain. Sans oublier sa propre équipe, sorte de garde rapprochée de l‘auteur. Le chiffre 4 ne pouvait que interpeller Adelstein. Seul journaliste à avoir travailler dans un grand quotidien nippon, et vivant toujours au Japon, il sait que si le nombre quatre est bien vu en Occident (trèfle à quatre feuilles), ce n’est pas le cas dans son pays d’adoption. «Il a toujours été vu comme un mauvais œil. La raison est simple : en japonais, le mot « quatre » se prononce presque pareil que le mot « mort ». Les deux sont phonétiquement identiques ». Qui a envie d’être hospitalisé à l’étage de la « mort ». C’est ce qui fait aussi tout le sel de ce livre, ce va et vient permanent entre le Japon et l’Amérique. Une multitude d’anecdotes sur les différences entre les deux pays rythment le récit.

Entre dix à quarante décès suspects. L’enquête de Jake et son père porte sur une dizaine de cas où des preuves d’empoisonnement au pavulon (relaxant musculaire) ont été envisagés. Un homme a été dans le collimateur de la justice, l’infirmier Richard Williams. L’auteur qui commencera par travailler du Japon avant de se rendre dans le Missouri, tentera de l’interviewer mais il se fera claquer la porte au nez. Au fil de ses recherches, il découvre aussi avec effarement la très mauvaise volonté des institutions médicales administratives à vouloir éclaircir cette histoire de morts inattendues. Ajoutez à cela des problèmes de conflit de juridiction entre le FBI, le Département des Anciens Combattants ou encore le Bureau du Procureur du Comté local, cela donne une série de ratages, d’omissions pour ne pas dire de mensonges destinés à protéger des directeurs successifs prêts à tout pour protéger leur réputation et surtout les finances de leur établissement qu’un scandale de ce genre ne manquerait pas de faire sombrer.

Les chiens ne font pas des chats, dit-on souvent. Eddie Adelstein fut une sorte de lanceur d’alerte qui a bien failli être broyé par le système. Son fils s’est exilé à l’autre bout du monde mais est devenu un journaliste enquêteur hors pair, célèbre pour avoir infiltré les Yakuzas. Code Bleu est à la fois une quête de la vérité et de justice envers ceux qui sont décédés à cause de cet infirmier psychopathe mais aussi une réflexion sur la filiation face à un «homme complexe», comme Jake Adelstein l’écrit si joliment, en parlant de son père. « On connaît tous nos parents sous un seul jour. On n’a pas souvent l’occasion de découvrir une autre facette : la personne qu’ils sont au travail. Ce n’est qu’une fois adulte que j’ai découvert qui était le Dr Eddie Adelstein« . Les deux hommes ont souvent peu parlé. Grâce au Code bleu, ils se sont trouvés une langue commune et sans danger : l’enquête. Une autre façon de dire que l’on s’aime.

Code Bleu de Jake Adelstein, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, Éditions Marchialy, 400 pages, 23 euros.

« L’alliance » de Aslak Nore : l’anneau de la discorde

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Retour chez les Falck. Le romancier norvégien Aslak Nore qui avait laissé tomber cette famille dysfonctionnelle dans son roman précédent Piège à loup, renoue avec elle et règle une bonne fois pour toutes les mauvaises fréquentations qu’elle entretient depuis des années avec le voisin russe dans une Alliance devenue bien malheureuse.

Dans cette région scandinave où il est bon ton de brandir en étendard une vertu sans faille, le mariage que la Norvège s’apprête à célébrer pose problème. Sverre Falck, directeur de l’entreprise familiale SAGA, considérée comme un véritable État profond dans le pays, est sur le point d’épouser Ingebord Johnsen, la plus jeune ministre de la Défense et fille d’une autre puissante famille politique norvégienne. Le pauvre Sverre fait confiance à sa future épouse pour régler l’affaire. En sa faveur. Bien évidemment. Il a tort.

Mais cela pourrait être là le plus petit de ses soucis. Sa fille au pair Sonya Malnyk, ukrainienne originaire de Kharkiv, est retrouvée morte dans le logement qu’elle occupait au chalet de la ministre, avec deux balles dans le corps. La victime semble avoir découvert une arme d’origine russe cachée dans le domaine des Falck. Dans le contexte de la guerre en Ukraine et des tensions entre Moscou et l’OTAN, la découverte devient explosive. Le capitaine de corvette John Omar Berg qui a été nommé conseiller spécial d’une unité de contre-espionnage dédiée aux menaces russes, est chargé d’enquêter. Dans un premier temps et avant d’être accusé de trahison et de devenir l’ennemi numéro 1 du royaume.

On a en quelques chapitres bien torchés la dynamique du nouveau thriller de l’écrivain norvégien. Il mêle comme toujours politique nationale et internationale avec pour dynamiser le tout une fiction où les gentils tentent de triompher des méchants. Berg appartient au camp des good guys, et cela fait des années qu’il cherche à épingler Sverre qu’il soupçonne d’être un agent de Moscou. Son statut de mari de ministre devenant d’autant plus problématique. Il pourrait être aux premières loges pour transmettre au voisin encombrant des dossiers classés secret défense. D’autant qu’un complot venu de ce même belliqueux voisin plane sur la Norvège.

En parallèle, le couple Falck/Johnsen se délite au fil des pages. Connaît-on jamais vraiment ceux que l’on aime ? Le thème de la confiance est disséqué. La nouvelle ministre doit se battre sur plusieurs fronts : l’ennemi extérieur et intérieur. Et maintenant celui de la sphère intime. Comment a-t-elle pu aimer les caresses de Sverre, s’interroge-t-elle, désormais. Secrets d’État et secrets d’alcôve, le soupçon de la trahison imprègne le roman. À qui se fier ?

L’Alliance est un thriller politique plus que jamais d’actualité. La saga des Falck incarne l’ombre et la lumière des puissants. L’autre dynastie, celle des Johnsen, se veut vertueuse, voire exemplaire. Mais ambition et amour font rarement bon ménage. Et quand la raison d’État s’en mêle, rien ne va plus. Alors que la Russie a lancé plus de mille missiles dernièrement sur l’Ukraine, la plongée d’Aslak Nore dans les liaisons dangereuses qu’entretiennent parfois certaines personnes avec la nation de Vladimir Poutine, fait froid dans le dos. Parce que bien réelles.

L’alliance de Aslak Nore, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, Éditions Le Bruit du monde, 448 pages, 25 euros.

 

« Le Temps des bêtes féroces de Victor del Árbol : oui mais lesquelles ?

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C’est un beau personnage de fiction, le sous-inspecteur Julián Soria. Il fume des Ducados puantes mais cela ne déplaît pas au commissaire Ramón Pino qui a un bon fond. Pourtant, le nouvel arrivant est estampillé radioactif. Il y a eu cette affaire il y a trois ans, à Barcelone, Soria en a énervé plus d’un. Alors, Pino le prévient : « Ici, vous ne pourrez pas vous permettre d’aller au-devant des ennuis ni de compliquer la vie à qui que ce soit ». S’il savait…

Lanzarote, soleil et calamars. Le premier dossier est assez simple. Un peu trop si vous demandez à Soria. Une personne a été percutée sur la route avec délit de fuite. La victime, une jeune fille d’une vingtaine d’années et sans papiers. Mais on peut faire confiance à Victor del Árbol pour nous concocter une intrigue justement pas si simple et nous faire voyager. Si Le Temps des bêtes féroces commence sur l’île des Canaries, le romancier espagnol nous emmène aussi au Venezuela, en Bosnie ou encore au Texas et au Mexique. Une manière assez fine d’aborder de graves événements historiques comme le génocide de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, en 2008. En attendant et comme si cela ne suffisait pas, on envoie Soria régler aussi une histoire de vandalisme dans une église. « Vous êtes en pénitence », lui rappelle mi-figue, mi-raisin, le commissaire Ramon.

Le Bien et le Mal. Confrontation récurrente chez Victor del Árbol. Tout comme la filiation, lui homme blessé, dominé par un père violent et tout-puissant. Dans son roman, la figure paternelle s’appelle Armando Ortiz. Il a une fille. Virginia s’avère être une ancienne policière revenue dans le giron familial sous la pression du père. Soria s’en souvient avec plaisir. Leurs chemins vont donc se recroiser parce que Armando possède une usine située cette île et qu’elle est sur le point de licencier cent quarante-quatre employés. Par un de ces affreux hasards, le bâtiment vient d’être détruit par un incendie, causant la mort de huit personnes. Virginia est coincée. Elle doit quitter les États-Unis où elle a tenté d’échapper à l’emprise familiale depuis son départ de la police parce que Armando Ortiz ne demande pas, il ordonne. Il rappelle à sa fille les fondamentaux de l’existence : «Il fut un temps où nous étions des proies. Mais un jour nous avons été capables d’inventer le cycle de la vie et de la mort. Ça s’est produit quand nous avons accepté ce que nous étions. Nous chassons parce que nous sommes les bêtes féroces, pas eux. C’est nous les prédateurs ».

Les fils sont tirés, il nous reste plus qu’à avancer dans ce roman construit quasiment en écran de fumée. Prenez Vesna, par exemple. Drôle de victime. En réalité une sorte de Lisbeth Salander, geek géniale en cavale, reconvertie en femme de chambre pour échapper à des méchants. Virginie en quête de justice, de réparation et désormais redevenue le bras armé de son père qui en veut toujours plus pour agrandir l‘empire familial. Mario, l’inspecteur au look surfer californien, qui assiste Soria, pas si casher que ça le bonhomme. On a aussi quelques figures criminelles locales, le vieux Tobías qui affirme, « je suis un homme tranquille. J’aime les choses simples, le café corsé et l’eau claire ». On a les frères Malik et Hassan Driss, pas des tendres mais leur mort atroce suscite un poil d’empathie parmi ses pairs. Comme chez Tobías, homme d’honneur à l’ancienne qui leur rendra hommage. À sa façon.

Le Mal a toujours été le personnage ultime chez le romancier ibérique. Il a de multiples racines. Au Mexique, en 1976. Dans les montagnes de Volujak, en Bosnie, pendant l’hiver 1993. C’est là qu’une sœur voit son frère mourir. Le passé explique toujours le présent. Le Mal pourrait être un certain Konstantin Kresno, une gâchette, un psychopathe. Un mercenaire amateur de chasse. Comme Armando Ortiz. Mais leurs proies ne sont pas des bestioles. Vesna en sait quelque chose. Elle a piraté leurs ordinateurs. Il est question d’honneur, de trahison et d’âme noire au Temps des bêtes féroces. Il est question d’innocence perdue, de triste fin. L’aridité de la terre volcanique de Lanzarote épouse une humanité à bout de souffle tandis qu’un vieux flic tente de réparer le monde. En vain.

Le Temps des bêtes féroces de Victor del Árbol, traduction de l’espagnol par Alexandra Carrasco, Éditions Actes Sud, Actes Noirs, 400 pages, 23,80 euros.

 

« La Colline » de Mathilde Beaussault : rompre le cycle du désamour

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Un bébé jeté à la poubelle. Une mère qui se vide de son sang, couchée sur un matelas imbibé. Une autre qui ferme à clé le lieu de toutes ces souffrances. Ne comptez pas sur Mathilde Beaussault pour nous épargner. La nature est brutale, la nature ne fait pas de cadeau. La vraie vie, encore moins. Après la sortie fracassante des Saules l’année dernière, la romancière revient avec La Colline, un deuxième roman au nœud coulant où la lumière se dispute la noirceur. Une ode aux femmes qu’elles soient malheureuses, maltraitées, maltraitantes, toutes coincées dans une spirale de violence sans fond. Mais qu’un nourrisson conduira, peut-être, vers la rédemption.

Rennes. Cité des Quatre Tours. Misère sociale. Un bruit sourd, puis un autre plus aigu. Celui d’un chaton? Non, celui d’un nouveau né dans une benne à ordures. Une première pour Étienne et Romane, tous deux pompiers dans le secteur. Un premier procès verbal indique que le capitaine Jakaj et le lieutenant Clarisse Hénin de la brigade criminelle de la ville estudiantine ont pris l’affaire en main. Le duo fait aussi état de la présence d’un « second sac poubelle comportant des détritus ménagers« . Entre la prose étouffante de la romancière et la sécheresse des écrits de la police, le ton est donné. Il n’y aura pas de place à la niaiserie dans cette tragédie urbaine sociale, pas de fantasme politico-estudiantin sur un avenir plus soyeux. La fille d’agriculteurs devenue enseignante nous conte une fable moderne qui se déroule chez les laissés-pour-compte d’une société qui marginalise les plus faibles. Une alliance toumentée de la beauté et de la douleur.

Tandis que les policiers tentent de comprendre ce qui s’est passé, Mathilde Beaussault nous prend par la main, intraitable et cruelle. La mère, monstrueuse, rance, pétrie de colère, dépourvue d’amour pour sa fille. Elle lui préfère (et encore), le fils, Édouard, un teigneux, un incapable, selon le voisinage. Dans cet océan de malheur et de cruauté, une grand-mère, Madeleine, une guérisseuse, accueille sa petite fille le temps de la grossesse. Dix-sept ans, c’est bien trop jeune, non, pour avoir un enfant. Mais tel est le sort de toutes ces femmes de La Colline. Dans leur monde, il n’y a pas de béatitude, pas de Baby Shower, il n’y a que du postpartum en flux tendu.

Le récit est raconté par les protagonistes dans une langue aussi lourde et savonneuse qu’une terre imbibée de pluie. « La mère avait vomi une grimace… Elle, elle reste muette, docile, brave bête, de son corps sort un mûrissement, ses entrailles éruptent…Une nouvelle coulée de lave enflamme ses reins« … Il nous faut respirer. On y parviendra grâce aux procès-verbaux désincarnés de Jakaj et Hénin. Il sera question d’une enquête, de coupables et de victimes et de sauvetage. Celui d’un nourrisson autant sauvé par la loi que par l’amour de sa mère. Monroe Brunet, maman, écrasée par un déterminisme social, mais transcendée par une maternité bousculée et qui finira par offrir une jonquille à son fils. Un fils bien vivant « avec dans les yeux un bonheur radieux« .

La Colline de Mathilde Beaussault, Éditions Seuil/Cadre Noir, 336 pages, 19,90 euros.

 

« Mordre la poussière » de Frank Bill : pas de repos pour les braves.

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« L’Amérique était tombée dans un caniveau de faux espoirs et de consumérisme. Un gouvernement qui se servait des impôts d’honnêtes travailleurs pour financer ses projets perso mais ne faisait rien pour aider la classe ouvrière ». Frank Bill revient, enragé, jusqu’au-boutiste dans sa défense des laissés-pour-compte du pays. Mordre la poussière est d’une violence sans concession où la survie de tous les jours est devenue la norme.

Prenez Miles Knox, vétéran du Vietnam, shooté aux stéroïdes pour continuer à avancer dans la vie, le bonhomme s’accroche à son boulot d’ouvrier comme à une dernière bouée de sauvetage, tout en luttant contre ses propres accès de rage nourris par les traumatismes de la guerre. Sa petite amie Shelby, strip-teaseuse en apparence déglinguée juste ce qu’il faut, tente de composer avec cet homme qui vacille. Mais l’irruption du frère de Shelby, Wylie, un tox en cavale après avoir tué son dealer pourvoyeur et sa femme, met le feu aux poudres . Complètement défoncé, il kidnappe Shelby, part se terrer dans la planque rurale de Miles et fait exploser un équilibre déjà précaire.

« Une poêle noire en fonte. Un carré de beurre, deux steaks, un enfant,  Shadrack, en tee shirt Batman… un enfant qui vient de voir ses deux parents tués sous ses yeux ». Dans ce maelstrom de violence, ce récit au napalm, un voile d’humanité se lève, incertain et volatile, incarné par un petit bonhomme qui aime les super héros et récupéré par son oncle, le frère de l’un des deux défunts. Il représente l’avenir, celui que l’on veut protéger à tout prix. Le roman de Frank Bill est personnel. Il rend hommage à son père, soldat de première classe de l’US Marine Corps, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, de la Corée et du Vietnam. Quand il rentra à la maison, il se débattit comme bien d’autres avec les démons qu’il avait emportés dans ses bagages : le PTSD, le Syndrome de Stress Post-Traumatique.

Frank Bill se souvient de lui et de ses potes buvant des bières et regardant des photos d’un passé commun. « À dix, douze ans, je n’y accordais pas beaucoup d’importance, pourtant ces moments et ces personnes en viendraient à tenir une place chère dans mon cœur, et à ce jour mon écriture en est irrémédiablement empreinte. C’étaient des vrais gens, la colonne vertébrale et le cœur de la classe ouvrière rurale américaine ». Ces mêmes gens que le romancier décrit aujourd’hui broyés par une société sans pitié, labourés par un marché lucratif de drogues en tout genre et qui leur fait mordre la poussière jusqu’à la mort. Toutes ces femmes et tous ces hommes qui rêvaient de rentrer chez eux pour trouver la paix et qui n’ont découvert qu’un nouveau champ de bataille plus insidieux où la misère et les opioïdes achevaient ce que les balles avaient commencé. C’est un roman hanté et habité par la souffrance. Miles a fini par aimer une femme devenue folle. Quel sens donner à tout ça, se demande-t-il. « C’est peut-être comme la guerre qu‘il a combattue. Elle vous tatoue l’âme de cicatrices qui, à ce jour, continuaient d’offrir plus de questions que de réponses ».

Mordre la poussière de Frank Bill, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour, Éditions Plon, 346 pages, 23 euros.

« Toute l’infortune du monde » de Thomas Bronnec : le scénario du pire

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Thomas Bronnec est un sorcier. À chaque roman, il anticipe des événements historiques et politiques qui auraient dû rester dans le domaine de la fiction. Cette fois, il imagine Paris terrorisée par des attaques de drones. Qui en veut à ce point à la France ?

Deux grandes puissances. L’Amérique et la Russie. Rien que ça. Si dans un autre monde, ces pays se détestaient cordialement, le président américain Roy Patterson qui rappelle l’actuel locataire de la Maison Blanche, Donald Trump, et le président russe Nikita Malishev qui lui évoque sans conteste Vladimir Poutine, sont désormais totalement sur la même longueur d’onde. À cause d’eux, Paris se vide, les habitants fuyant les attaques mortelles de ces petits objets volants. La première attaque constituée de six drones survolant la cour du Louvre a fait deux morts et une dizaine de blessés. L’enquête a très vite révélé que les deux pilotes impliqués, Tim Cowell et Angel Barnett, étaient américains et que Patterson ne jure que par eux. Zéro chance qu’ils soient extradés. La seconde attaque vient de la Russie et a été encore plus meurtrière. Treize morts pour une quinzaine de drones kamikazes Oleniok. Mais cette fois, le Russe, fidèle à lui-même, ne lève pas le petit doigt lorsque les trois hommes arrêtés. Les deux anciens ennemis n’ont qu’un objectif: affaiblir l’Europe jusqu’à la vassaliser. Mais un pays a pris la tête de la résistance. La France avec sa présidente Émilie Cornelly.

Une dure à cuir qui sacrifie sa vie de famille à l’Etat français. Isolée par le pouvoir, elle n’a confiance qu’en un seul homme. Ce n’est ni son amant, ni son ex, ni son futur. La meilleure des combinaisons pour que cela fonctionne. Mathieu Mondolonian, conseiller spécial, homme à tout faire, homme de l’ombre qui ne vit que pour servir L’État français et sa présidente. Mais que l’amour va rattraper. En attendant, Paris courbe l’échine. Émilie Cornelly redoute que les Parisiens ne cèdent à la vassalisation. Faut-il subir ou organiser une riposte soudaine et brutale ? Elle a aussi proposé à l’Allemagne et à la Pologne de monter une armée commune. Mais elle a besoin de l’adhésion des Français, donc du vote des députés à l’Assemblée. Et la route est semée d’embûches.

L’intrigue est géniale, le contexte politique tout autant. La campagne militaire conjointe des États-Unis et d’Israël sur l’Iran de ces derniers jours, donne raison au romancer journaliste, Thomas Bronnec. Et répond à une angoissante question : à quel moment la loi du plus fort ne fait plus nos affaires. C’est aussi un roman à clé comme toujours chez cet auteur français. Que ce soit avec les têtes d’affiche ou les seconds couteaux, la vie politique française avec ses intrigues, ses compromissions est passée au scalpel de l’écrivain. On adore!

Toute l’infortune du monde de Thomas Bronnec, Éditions Gallimard Série Noire, 448 pages, 20 euros.

« Sahara Rouge » de Alissa Descotes-Toyosaki : sur la piste des territoires contaminés

Une aventurière, une vraie. Voilà ce que dit une amie de Alissa Descotes-Toyosaki. Et quand il faut, une journaliste. Avec une curieuse passion : les Touaregs et l’uranium. Sahara Rouge ne raconte pas autre chose.

Ce n’est pas donné à tout le monde de  traverser clandestinement la frontière algérienne avec six chameaux et parcourir neuf cents kilomètres avec un chamelier fraudeur qui ne boit pas de thé. Cette aventure de dingue, quasi initiatique, la demoiselle l’a racontée dans un livre précédent, La Caravanière, qui lui a valu le Prix Terres d’ailleurs en 2025. Sahara Rouge est davantage une compilation de reportages menés dans des territoires souvent interdits, contaminés et dangereux : Fukushima, Niger ou encore Mali et camps de réfugiés du Sahel. Au fil de ces enquêtes, la journaliste constate que ces zones qui regorgent de ressources naturelles sont prises en otage par la géopolitique, par les rivalités entre États, les multinationales et les mercenaires. Obligeant les populations locales à passer en mode survie.

Fukushima est sans doute l’événement fondateur de cette fascination pour les terres empoisonnées où l’histoire industrielle du monde pénètre les sols et les corps. Franco-japonaise, Alissa se trouve justement au Japon lorsque survient la catastrophe nucléaire de Fukushima. On aime beaucoup le coup de fil de la rédactrice en chef adjointe du journal  Libération qui l’appelle en avril 2011, la félicite et lui propose une pige comme « envoyée spéciale » dans une zone de menace nucléaire pour la somme de 148 euros, photo comprise mais sans prise en charge des frais. Alissa décline la proposition. Mais ne lâche pas l’affaire et travaille pour d’autres médias. La voilà donc dans cette zone ultra radioactive, ultra contaminée de Futaba peu touchée par le tsunami mais où règne un silence de mort. Le village en contrebas a, quant à lui, été avalé par la vague. Les villageois ont été évacués. Ceux qui n’ont pas voulu ou pu partir sont morts d’abandon, les secours n’étant jamais venu en raison du degré de radiation. Alissa ne flanche pas et se rapproche aussi près que possible du centre de Fukushima. Au point d’entrer dans la zone interdite du bourg d’Iitate. « Les autorités avaient laissé les six mille habitants baigner pendant plus de six semaines dans une radioactivité équivalente à celle qui sévissait autour de la centrale avant de les évacuer ».

En 2013, elle est encore là et suit le scénario surréaliste concocté par le gouvernement conservateur japonais qui lui permet d’annoncer que « la situation à Fukushima est sous contrôle ». Mensonge éhonté qui a pour but d’aider les autorités à décrocher les JO de 2020, à la stupeur générale de la population japonaise. Ces jeux Olympiques seront placés sous la bannière de la « Reconstruction et de la Résilience ». Las, un méchant virus met la planète à l’arrêt. Les JO sont reportés d’un an et se dérouleront à huis clos. Le coronavirus semble davantage effrayer les habitants peu enclins à accueillir la flamme olympique, remarque-t-elle, non sans malice.

Il lui suffit d’un coup de fil pour changer de braquet. Alissa Descotes-Toyosaki quitte l’archipel nippon et se rend au Niger parce qu’un ami touareg de longue date, l’appelle au secours. « Viens voir ce qui se passe chez moi, les animaux et les gens sont tous malades ». Alissa va couvrir la route de l’uranium et se frotter au passage au gouvernement français qui n’aime guère que des journalistes traînent leurs guêtres du côté de chez Areva. Et ne parlons pas de la mine chinoise, la China National Nuclear Corporation. Que des structures qui se trouvent sur les routes nomades de ses amis Touaregs.

Le récit de cette reporter aventurière est intéressant à plus d’un titre. Les régions de prédilection qu’elle couvre ne font pas franchement la Une de la presse occidentale et quand on en parle, le narratif dominant est bien rodé. L’origine franco-japonaise d’Alissa Descotes-Toyosaki constitue un avantage. Il permet une autre lecture des événements. Souvent salutaire et parfois décevante. Lorsqu’une prise d’otages sanglante se déroule en Algérie où des citoyens japonais sont tués, sa double nationalité lui permet de constater que le Japon n’échappe malheureusement pas au discours dominant. De quoi rendre furieuse cette journaliste clairement militante. Ce qui la conduit au Mali après le départ des troupes françaises et l’arrivée du groupe paramilitaire Wagner. Elle n’a pas de programme, de budget ou de fixeur. Elle veut juste percer le black-out sur cette région où tout le monde sait et personne ne parle des massacres qui se déroulent à l’abri des regards. Un modèle  du genre pour les apprentis journalistes et photoreporters.

Sahara Rouge est incarné. Alissa Descotes-Toyosaki écrit à la première personne, explique sa démarche, et nous livre ses émotions. Par petites touches. Juste comme il faut. Histoire de nous rappeler que le métier de reporter est de parler des autres et d’expliquer le monde. Ce qu’elle fera le en personne le 10 mars au bar culturel du 61, à Paris.

Sahara Rouge de Alissa Descotes-Toyosaki, Éditions Payot Voyageurs, 240 pages, 20 euros.

« Diables Blancs » de James Robert Baker : un roman culte sorti de l’oubli

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James Robert Baker est venu grossir la liste d’auteurs envoûtés par la cité des Anges avec ses romans dont Diables Blancs. Œuvre devenue culte et jamais publiée, on la découvre aujourd’hui grâce aux Éditions Monsieur Toussaint Louverture qui ont déniché ce trésor et réhabilité un auteur rayé de la carte mémoire du monde littéraire américain depuis des années. Hommage.

L A. La Mecque du cinéma. Le couple que Tom et Beth Dunbar forment est typique de cette ville survoltée et branchée. Fatigué et fatiguant. Le narrateur, Tom Dunbar, se confie sous forme de cassettes (sept au total) qu’il envoie à l’auteur. Du moins, c’est ce que dit le prologue. On suit ainsi le cheminement psychologique, intellectuel et parfaitement hypocrite de ce qui va conduire à un acte final et tragique. En mode, Ray Liotta chargé à bloc comme dans le film de Martin Scorsese, Les Affranchis. En méga speedé.

Évidemment, tout est une question de pognon. Tom en a gagné beaucoup avec un True Crime à la Truman Capote, Insensibles, et le téléfilm qui va avec, six ans auparavant. Problème. Il en a aussi dépensé un max. Enfin, surtout sa femme. Cette Beth sociopathe qui ne dort que dans des draps de coton égyptien et qui fait l’unanimité contre elle. Mais Tom la perçoit encore comme cette chose fragile, borderline, fâchée avec son paternel. Ce père lui aussi auteur mais auteur à succès qui ne donne pas un rond à cette fille bien-aimée. Comment régler les dettes qui s’amoncellent désormais et qui les obligeraient à quitter West Hollywood ? Chose impensable pour cette snobinarde de Beth.

Dans un brouillard de substances toxiques absorbées à un rythme soutenu, Beth émerge avec une idée de la mort. Celle de son papa, justement. Bud Sturges qui « ressemble à un Charlton Heston hargneux », marié à Hélène, vingt-trois ans, Française du Cap-Ferret. Paraît-il. La tragique farce commence par un dîner humiliant où le couple s’abaisse à demander de l‘argent au bonhomme qui bien évidemment refuse. Alors Beth se souvient d’abus que papa lui aurait fait subir, enfant, et qu’elle avait jusqu’ici refoulés. Si Tom est abasourdi et tente mollement de savoir si c’est vrai ou non, la mécanique du crime se met lentement en place. Aussi grotesque qu’implacable.

Le roman de James Robert Baker est une ballade cinématographique à l’ère Reagan, avant et après. Quand le couple se réconcilie, l’acte sexuel devient « une montée lente, inexorable vers un immense cri de jouissance, un Crépuscule des dieux orgasmique ». Quand Tom se perd dans ses pensées et qu’il visionne Les Nerfs à vif, avec Robert Mitchum, ou qu’il se déplace dans cette ville tentaculaire, on le suit et l’on passe d’un film à l’autre. On se retrouve dans un immense théâtre où chacun joue son rôle, l’important étant d’être toujours visible. Los Angeles, c’est le narcissisme puissance mille. Que ne ferait-on pas pour être de nouveau visible ?

Diables Blancs est présenté aux éditeurs en 1994, soit un an après Tim and Pete, un roman incandescent à l’époque du sida et qui laisse les critiques littéraires en état de choc. Cette fois, pour eux, l’auteur est allé trop loin. On ne lui fait pas de cadeau. Il est ostracisé. Il ne s’en remettra jamais, boit comme un trou et se suicide à 50 ans. À la lecture de l’ouvrage aujourd’hui, on se dit que l’auteur a sans doute payé davantage pour son mode de vie de gay enragé dans cette Amérique furieusement puritaine que pour cette histoire pas très morale de parricide crapuleux.

Diables Blancs, de James Robert Baker, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 288 pages, 20.90 euros.

 

 

« Les Fils de l’aigle » de Antonin Varenne : les mutins du Vietnam

What the fuck! C’est quoi cette histoire de dingue sur laquelle est tombé Antonin Varenne. Deux illuminés âgés d’une vingtaine d’années s’emparent du cargo américain SS Columbia Eagle qui transporte du napalm, en pleine guerre du Vietnam et demandent l’asile politique… au Cambodge. L’écrivain français en a tiré un roman fascinant où le courage individuel peut coûter très cher.

Comment un truc pareil a-t-il pu se produire ? Deux contre un équipage de quarante hommes. Pourquoi personne n’a-t-il essayé de les empêcher, de les désarmer ? Quel genre de mutinerie était ce ? Et qui se souvient de cet épisode rocambolesque ! Pour faire vivre son récit, Antonin Varenne a fait appel à tous les classiques du genre. On a le talentueux écrivain Karl Marlantes en rédacteur en chef, on a les citations de Michael Herr, les présences de Tim Page, le photographe, Sean Flynn, autre photographe et fils de l’acteur, tous des sources d’inspiration pour les générations à venir de correspondants de guerre, prêts à relever le combat de la couverture journalistique sur d’autres zones de conflits. Alvin Glatkowski et Clyde McKay quant à eux n’ont sûrement pas inspiré grand monde, leur aventure ayant échoué dans les poubelles des récits que l’Oncle Sam préfère voir disparaître corps et biens. Heureusement pour nous, l’écrivain français en a décidé autrement.

Fiction oblige, Antonin Varenne imagine pour nous conter cette aventure improbable un journaliste, Richard Linnett, un flic, le lieutenant Jim O’Brien (même nom de famille que l’écrivain qui fit la guerre du Vietnam, Tim O’Brien) et Bill, un patron de bar. Lorsque les trois se rencontrent, le verdict contre Alvin Glatkowski est attendu. Le journaleux qui bosse pour le LA Times a réussi à choper O’Brien, et les voilà en train de siroter whiskey Jameson et Painkiller, un cocktail maison au Tiki-Ti Bar de Bill. Richard a une idée précise en tête. Aller au-delà des faits connus et raconter dans le détail cette entreprise des deux pacifistes, vouée dès le départ à l’échec. Glatkowski lui a confié ses deux cahiers à spirale où tout y est. Comment la mutinerie leur est apparue comme LA solution, son organisation et bien plus encore. Linnett a fait son boulot de journaliste, il a interrogé Calvin en prison, les matelots,  les diplomates… tous sauf les deux mamans qui refusent de lui parler. Pour Tim O’Brien, il est clair que Linnett s’est attaché au gamin. Mais lui, il est flic, il aime son pays et la loi, c’est la loi. Sauf que. Il a un fils qui se bat là-bas dans la jungle… Le journaliste n’est pas dupe, il sait que le lieutenant ne voit en lui qu’un liberal (gauchiste) sans morale ni conviction. Mais à la faveur de quelques verres, un homme en écoute un autre. Et Linnett qui a creusé son sujet, démontre à O’Brien que rien n’est jamais blanc ou noir et que le courage réside parfois dans l’accomplissement de ses propres convictions.

Les deux gamins avaient peu en commun, à part être des Juniors, comme l’explique Linnett. D’ailleurs, ils se connaissent depuis pas très longtemps quand ils décident de monter ce plan de branquignoles. Alvin qui est un jeune marié dont la femme enceinte a très vite envisagé le divorce, a exercé le métier de matelot. Le Vietnam, il en eu un aperçu lors d’une escale et s’est juré de ne plus jamais y mettre les pieds. Clyde a fait quatre mois de Légion étrangère avant de prendre la poudre d’escampette. Jusqu’au bout, il croira dans la justesse de leur aventure, et aux bienfaits du communisme face à cette Amérique capitaliste. Inutile de vous dire que les Cambodgiens ne seront guère sensibles au récit enflammé des deux mutins et les colleront directement au trou. Croupir dans une prison de cette partie du monde, pas vraiment ce qu’ils avaient imaginé. En toute logique, les deux complices s’éloignent l’un de l’autre tandis que l’ambassadeur américain fait des pieds et des mains pour qu’ils acceptent de se rendre et de rentrer aux États-Unis. Si Calvin accepte, Clyde s’y refuse, préférant prendre la tangente. On n’en dira pas plus.

Antonin Varenne a revu et corrigé à sa sauce cet épisode loufoque qui finit pas vraiment bien et le récit est captivant. En 1970, les pertes américaines sont grandes, l’opinion publique commence à renâcler, qu’est-ce qu’on est allé foutre là-bas, le gouvernement joue la montre en mentant de façon éhontée au public. Le geste fou et naïf de Alvin et Clyde pose la question de la désobéissance. Doit-on en son âme et conscience refuser de participer à une entreprise que l’on désapprouve ? Cette mutinerie a contredit le récit officiel de l’époque sur la guerre au Vietnam. Elle se devait d’être effacée de la mémoire collective. Alvin Glatkwoski a été condamné à dix ans de prison qu’il n’a pas purgé jusqu’au bout. Clyde McKay est devenu une légende avant de disparaître totalement. Mais la littérature a un pouvoir : exhumer ce que l’on a voulu enterrer. Antonin Varenne l’a fait.

Les Fils de l’aigle de Antonin Varenne, Éditions Gallimard (La Blanche), 283 pages, 21 euros.

Une Main vers le ciel de Jean-Christophe Boccou : survivre envers et contre tout

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Le génocide et la littérature. Jean-Christophe Boccou s’est lancé. Une Main vers le ciel aborde celui du Cambodge. Pol Pot, deux millions de morts. Une révolution au nom de l’égalité entre les hommes. Qui commence par une mise au pas sans merci de tout un peuple. Le Brestois interroge. Comment survivre à la torture et ne pas sombrer dans la vengeance ?

1975, Phnom Penh, Cambodge. Il n’y a plus d’Américains en ville, les nouveaux maîtres ont pris possession des lieux. Khieu Saran n’a pas 20 ans, il a été recueilli par un vieil oncle bourru qu’il considère néanmoins comme son père. Mais les soldats se moquent de ce genre de détail, ils ont une révolution à mener. L’oncle est tué et le jeune homme envoyé dans un camp de rééducation où l’Angkar, organisation révolutionnaire dont personne ne connaît encore les dirigeants, affirme pouvoir même réparer cette anomalie génétique chez Saran… des yeux vairons.

Sa nouvelle famille, telle qu’elle lui est présentée dans ce camp de rééducation, porte les traits de l’officier khmer, le camarade Vorn, qui se vante de préférer tuer un innocent plutôt que de laisser vivre un coupable. Le vieux pistolet que son oncle lui avait donné est confisqué. Vorn s’en empare. Des mois de travaux forcés. Et des slogans répétés ad nauseam : « L’Angkar ne fait jamais d’erreur, L’Angkar est le maître du territoire,  L’Angkar est tout ». Dans ce cauchemar bien réel, Khieu tombe sur Prak, un élève de son ancien lycée. Il y a aussi Soon, la militante de L’Angkar, la fille du gouverneur. L’amour se glisse dans le camp. L’amour interdit entre un prisonnier à rééduquer et la fille d’un éminent membre du Parti. Ce sera la fuite, le pied sur une mine antipersonnel. La mort. Fin de la première époque.

Khieu a survécu. Il est passé de l’autre côté de la force. Il est devenu magistrat pour le Tribunal international de la Paix et poursuit tous les anciens criminels khmers. Il est dans la vengeance cadrée, légale. Il n’a jamais pu mettre la main sur Vorn. Jusqu’à cette invitation de la part d’un des anciens Khmer, devenu le chef de la Triade. Il sait où est Vorn. Il propose un marché que Khieu Saran ne peut refuser.

La tentation. Celle de la vengeance. Sortir des clous, se défaire de ses habits de la justice légale. Se remettons jamais des séances de torture ou d’humiliation ? Khieu Saran avait trouvé un semblant de paix lorsqu’il a adopté la petite Sokha. Mais elle a fui, adolescente en colère, et aux talents peu conventionnelles. C’est une excellente tireuse. Elle fréquente les mauvaises personnes, ils vont en tirer part. La mafia entre dans la danse et Khieu embrasser la vie des hors la loi.

On comprend que le duel Khieu /Vorn aura bien lieu. Vorn a survécu, ces mecs-là survivent toujours. La Révolution n’est plus qu’un lointain souvenir. L’ancien tortionnaire se vautre dans le pire des capitalismes, celui du trafic de drogue. Il n‘a rien perdu de sa cruauté. Mais il ne bénéficie plus de la même impunité, il n’a plus tout un système politique totalitaire derrière lui, il y en a un autre, celui de la jungle. Et celui-là, il ne l’a pas vu venir. Jean-Christophe Boccou a été musicien dans une première vie. Il n’y a pas de fausse note dans cette Main vers le ciel dont on ne sait pas si elle implore un dieu quelconque où si elle incarne la liberté retrouvée.

Une Main vers le ciel de Jean-Christophe Boccou, Éditons La Manufacture de livres, 232 pages, 23.90 euros.

« Personne ne demandera rien » de Serhiy Jadan : Mais tous se souviendront

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Ce sont douze nouvelles courtes et intenses. Serhiy Jadan parle de la guerre sur la pointe des pieds, hors champ des zones de combat. Nous sommes à Kharkiv, dans la vie de tous les jours d’un peuple où l’extraordinaire est devenu ordinaire. Où survivre est un souffle bruyant et volatile. Il fallait bien des mots en ukrainien pour poser cette souffrance imposée. L’écrivain et poète Serhiy Jadan les a écrits avec une douceur rouge sang.

Nous sommes les visiteurs d’une ville où plus grand chose ne marche mais où tout le monde s’obstine à faire comme si tout était normal. Aller chercher un cadavre, par exemple. Celui d’une petite vieille qui n’est pas sortie de chez elle depuis une semaine. L’immeuble est mal placé, trop proche des tirs ennemis qui ne sont pas nommés, la police n’y va plus. Nous sommes des visiteurs à qui on ne dit rien. Nous allons à la rencontre de gens inconnus. Lorsque nous découvrons Artem et le Crevard, nous les suivons d’emblée. Ils ramassent les corps oubliés. « Ils ont pris le plaid du salon, l’ont étalé sur le sol, y ont placé la grand-mère, l’ont sortie dans la rue. Ils l’ont chargée dans le minibus et klaxonné ». Le Crevard a emporté des photos. Une jeune fille, pauvre, dans une rue anonyme. Un regard tourné vers l’avenir. Et dans cet avenir, « il y avait la mort ».

Le choix de Kharkiv n’est pas anodin. Située à l’est du pays et à une trentaine de kilomètres de la Russie, la métropole a été attaquée par les Russes dès le début de la guerre, en février 2022 mais la résistance héroïque des habitants associée à celle de de son armée n’ont pas permis aux forces russes d’atteindre l’objectif fixé par le Kremlin : s’en emparer vite fait puis avancer. Bien au contraire. Puisqu’en septembre de la même année, une contre-offensive ukrainienne surprise est lancée dans l’oblast de Kharkiv qui repousse l’ennemi et donne au pays une de ses victoires les plus importantes.

Il n’y a pas pour autant de célébration malvenue chez Serhiy Jadan. Le bruit des armes continue de tout écraser. La guerre entrave les mouvements, elle se déploie plus dangereuse que jamais dans le ciel. Entre attaques de drones et bombardements, la pression russe ne faiblit pas. À défaut de gagner du terrain. Dans un style très sobre, à l’image de cette population, l’auteur poursuit sa visite des lieux à la rencontre d’anonymes. Cette fois, on va à l’église. Le couple est bizarre. La mariée semble s’en foutre. Le marié affiche une timidité de puceau. Et puis, il y a ce geste, une main posée sur un ventre encore plat mais où une nouvelle vie prend forme. Le marié relève la tête. Enfin. On comprend tout. Pas besoin de mots. Les saisons défilent, il fait très froid, puis chaud, puis le printemps revient têtu, indifférent à la destruction des hommes. Un bouquet de fleurs. Ce ne sont pas des marguerites. L’homme s’en réjouit, la femme ne le savait pas. Il n’y aura pas assez de soleil pour tout éclairer est sans doute la nouvelle la plus poignante et la plus cruelle de cet ouvrage. La femme parle beaucoup. Trop. L’homme a envie d’écouter les arbres, « mais il faut l’écouter, elle ». On devra parcourir les dernières lignes pour apprendre qu’elle s’appelle Nadia, qu’il ne lui téléphonera pas et qu’il est assis dans un fauteuil roulant.

Nous sommes toujours là, visiteurs incongrus, secoués par ces images de désolation. L’école, bombardée, abandonnée par la directrice qui a filé à Prague, l’école vidée de ses élèves et désormais gardée par Pal Ivanytch qui passe ses journées à effacer de ses contacts téléphones ceux qui sont morts. Il en est à la lettre D. Un couple qui s’est formé sur une application de rencontres, se retrouve à l’hôtel et s’endort sans avoir fait l’amour, mais sans cachet. Un soldat revenu du front blessé, passe un entretien d’embauche. Et puis les revoilà, Artem et le Crevard. C’est la fin de l’été. Artem se lamente. « Une ville vide. Des enfants qui demandent des conserves. Je ne m’y habitue pas ». Ce à quoi le Crevard répond : « Dans la vie il y a des choses plus importantes que les conserves. La dignité ». Nous quittons Kharkiv, nous nous souviendrons des ruines, de la résilience de ses habitants. De leur extraordinaire dignité. À travers douze éclats de vie emportés par la guerre, Serhiy Jadan dresse par petites touches le portrait de gens pétris d’humanité. De simples héros.

Personne ne demandera rien, nouvelles de Kharkiv, de Serhiy Jadan, traduit de l’ukrainien par Iryna Dmytrychyn, Éditions Noir sur Blanc, 128 pages, pages, 19 euros.