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« L’Homme du Sud » de Greg Iles : le grand embrasement

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Il faut lire Grégoire Iles. L’homme du Sud américain poursuit son autopsie cruelle et douloureuse des rapports entre Noirs et Blancs dans un pays où la démocratie est taillée en pièces. Avec son personnage fétiche, l’avocat Penn Cage, le romancier mène une intrigue survitaminée d’où l’on ressort essoré, comme après un cent mètres avalés par un Usain Bolt en lévitation.

Nous sommes toujours dans le Sud profond entre Natchez et Bienville, Mississippi. En 2023, à un an de la présidentielle américaine qui voit Donald Trump briguer un second mandat. La région est hautement inflammable. Dans tous les sens du terme. Deux manoirs ont pris feu à Natchez. Les Fils bâtards de la Confédération ont revendiqué les incendies. Il y en aura d’autres. À l’échelle nationale, une bavure policière a mis le feu aux poudres à Memphis, une dizaine de jours auparavant, déclenchant des manifestations dans les grandes villes du pays. Ici, un concert de rap est organisé en soutien au drame de Memphis. La fille de Penn Cage, Annie, devenue avocate et militante (les chiens ne font pas des chats) supplie son père de venir y faire un saut. Ne serait-ce parce qu’un homme auquel on se s’attendait pas est déjà sur place à serrer la main de politiciens noirs.

Il s’appelle Robert (Bobby) E. Lee White, il a 43 ans. D’une beauté hollywoodienne, cet ancien des forces spéciales anime un talk-show radiophonique qui attire près de douze millions d’auditeurs et cartonne tout autant sur le réseau social Tik Tok. Conservateur et blanc, il a fait irruption sur la scène politique américaine après la publication d’un livre d’un ancien membre de la Delta Force, révélant que ce Bobby avait tué le second du djihadiste Abou Moussab al- Zarquaoui, au cours du fameux raid 2008, en Afghanistan. Il y a même laissé un bras. De quoi intéresser certains donateurs du Parti républicain, attirés par le profil moins tapageur que celui de Donald Trump. Petit gars du Sud, diplômé en droit de l’université Vanderbilt et auteur de deux ouvrages sur le Sud et la Cause perdue, le personnage est suffisamment fascinant pour que l’auteur lui consacre le premier chapitre de ce tome de plus de mille pages. «L’idée que l’une des campagnes les plus importantes du XXIe siècle puisse décoller d’un petit coin du Mississippi n’était pas moins probable qu’elle l’avait été en 1980, quand Ronald Reagan avait lancé le message politique allusif le plus controversé de tous les temps depuis la foire du comté de Neshoba, non loin de là. Et qui était donc Reagan, à l’époque ? Un ancien gouverneur, un acteur au chômage». Dans l’univers de Iles, ce candidat natif de la région a bien l’intention de reléguer le chef de la meute MAGA, dans les accidents de l’histoire électorale de cette jeune nation.

Parce que si l’on retrouve Penn Cage toujours plus malade, sa fille Annie et toute la galaxie des personnages des précédents tomes, l’individu à suivre est bel et bien Bobby White. Puissant, roué, mystérieux, suffisamment anguille pour troubler, voire rallier un électorat normalement hors de sa portée. Qui est-il ? Beaucoup se posent la question dans le coin. Penn Cage le connaît depuis longtemps mais a du mal à le cerner. Les vieux Blancs suprémacistes bon teint (les autres ont bien compris) de la région s’interrogent également. Est-il des leurs ? Peut-on parier sur cet outsider et lui refiler de quoi mener une campagne digne de ce nom. Bobby White est le visage d’une Amérique virile, patriotique et guerrière. Il est autant le Mal que Penn Cage représente le Bien. Ancré dans son époque, il domine les réseaux sociaux mais ne renonce pas aux bonnes vieilles combines et les coups tordus de la politique sudiste. Le meurtre ne lui fait pas peur. C’est un condensé de l’Amérique blanche d’aujourd’hui qui ne s’est pas remise de l’élection de Barack Obama. Bobby White pourrait se définir en trois mots : virilité, spectacle et domination. Un Hulk à qui il fallait bien opposer un autre personnage, Penn Cage ne se suffisant pas, à lui tout seul.

Il s’agit de Kendrick Washington. Héros malgré lui, réminiscence de Martin Luther King, ce musicien saisit à bras le corps cette nouvelle destinée, embarqué dans les convulsions historiques d’un Sud qui ne guérit pas. Il incarne un courage qui n‘est pas basé sur le culte de la violence et de la division, au contraire, il en appelle à une forme de résistance pacifique que ce Sud malade repousse de toutes ses forces, comme s’il guerroyait avec l’Antéchrist en personne. L’homme du Sud consacre la fin de Penn Cage. On l‘a suivi de nombreuses années. On le laisse, perclus de douleurs, bourré de médicaments qui défoncent (autre maladie américaine). Et l’on comprend que le romancier n’a pas du tout chercher à nous rassurer. L’Homme du Sud marche sur un brasier colossal dont les ombres du passé enflamment encore le présent. Crépusculaire et incandescent.

L’Homme du Sud de Greg Iles, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jessica Shapiro, Éditions Actes Sud/Actes noirs, 1312 pages, 21.99 euros.

« Braquage à Belfast » de Richard O’Rawe : À la croisée de l’IRA et du grand banditisme

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Le roman de Richard O’Rawe est un fil d’acier, tendu à l’extrême avec en toile de fond Belfast, une ville fière et sombre encore marquée par le conflit nord-irlandais. Une histoire de braquos ultra réaliste avec un héros irrésistible coincé entre les flics et les gars de l’IRA, prêts à tout pour avoir une part du gâteau.

Le 9 décembre 2004, une banque de Belfast est attaquée et les voleurs repartent avec un butin de 26.5 millions de livres qu’ils chargent dans un camion. L’auteur, ancien membre de l’Ira, n‘a pas participé à cet audacieux braquage mais fut lui aussi un voleur pour le compte de l’organisation, dans un passé tumultueux. De solides connaissances qui l’ont sûrement aidé pour la construction au scalpel de ce formidable roman.

Le plan. Préparation quasi militaire. James O’Hare, alias «Ructions», n’est pas un type qui rigole. Cela fait deux ans qu’il travaille sur ce casse du siècle de la National Bank de Belfast. Tout seul. Parce qu’il n’a confiance en personne. Même son oncle, Johnny «Panzer» O’Hare, qui est dans la boucle, est traité de façon soupçonneuse. Pour réussir, Ructions utilise la technique du tiger kidnapping qui consiste à prendre en otage les familles des employés de la succursale bancaire à qui l’on veut soutirer les codes, afin d’ouvrir les coffres et sans alerter la police. Pas de sang, pas de cow-boys, de la haute voltige, du travail d’orfèvre. Ructions possède le génie d’un Einstein. Panzer dit de lui qu’il est son «Uri Geller». Il ne croit pas si bien dire.

Prise d’otages méthodique. Deux équipes pour choper les deux cadres qui vont leur servir de sésame. Ructions n’est pas en reste. Il s’occupe de l’une des familles dont l’une des femmes est déjà séquestrée, quelque part. Précieux moyen de levier auprès du mari. Description clinique de l’auteur qui veut faire passer un message : c’est un job, juste un job. « Du point de vue de Liam et de Declan, le chaos le plus total semble régner, un véritable pandémonium. Mais la réalité est différente. Chaque gifle, chaque coup de poing, chaque humiliation, chaque mot d’agression et d’insulte sert le même objectif : briser toute velléité de résistance et les amener à un point où ils se comporteraient comme des chevaux sur un manège, un point où ils obéiraient aux ordres sans réfléchir». Le vol spectaculaire est raconté de l’intérieur. Par les protagonistes à la manœuvre et par les victimes. Des dialogues au cordeau, des hommes (des vrais) dont la violence est le métier et des pauvres malheureux qui ont assez de jugeote pour ne pas jouer les héros. Sans pathos, avec autant de lucidité que de cynisme. Hormis le butin – soit « quarante millions de sterling, sept millions de d’euros et deux millions en devises étrangères, principalement des dollars américains. Sur cette somme faramineuse, seuls vingt-huit millions de livres sterlings sont utilisables, le reste état de la monnaie neuve. Il leur resterait la bagatelle de trente-cinq millions » -, bandits et otages ont paradoxalement un but commun : sauver leur peau. Parce que dehors, il va faire froid, tout le monde les attend.

Les femmes. Parce qu’il en faut toujours. Fatales, forcément. Il y a Maria, la future ex de Ructions. Et Eleonor, l’insider, celle dont le chef va tomber amoureux. Le facteur humain de Graham Greene. Le grain de sable qui change la donne. Comme ce petit con de Finbarr O’Hare, l’impulsif, et fils de Dunbar. Mais à l’échelle du crime, il y a un ordre à ne pas transgresser. Voler c’est bien, tuer aussi, se taper des gamins, pas bon du tout. Les Provos, les types de l’IRA, vont sans souvenir. Billard à mille bandes. Laisser les flics dans le noir, oui possible, mais berner ceux de l’IRA, jamais. Ils sauront que ce n’est pas eux qui ont fait le coup et ça va pas le faire. Pas question que Murdoch, «cet enculé mais un enculé de l’IRA» laisse passer un tel butin, sans prélever sa part. C’est-à-dire, tout. Lutte fratricide entre les membres de l’organisation dont certains ont clairement relégué leurs beaux idéaux dans les poubelles de l’enfer. Braquage à Belfast vaut bien plus que le montant braqué. Braquage à Belfast est une pépite trempée dans un réalisme noir à faire aimer les bad guys for ever.

Braquage à Belfast de Richard O’Rawe, traduit de l’anglais (Irlande) par Dominique Jeannerod, Éditions Gallimard Série Noire, 416 pages, 22 euros.

« Les Fantômes de San Diego » de Alain Decker : une légende meurtrière

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L’amour donne des ailes. Le dernier roman de Alain Decker en est la preuve éclatante. L’auteur a longtemps vécu en Amérique, il s’est imprégné de ce pays fascinant. San Diego n’a pas de secret pour lui. Moins utilisée que Los Angeles, la ville de Californie du Sud est largement mise en valeur par ce connaisseur qui a construit une jolie petite intrigue où les morts ont l’air d’être bien vivants.

Le roman s’ouvre au cœur de l’automne, une saison où San Diego qui s’étend le long de la côte de l’océan Pacifique, offre une lumière plus déprimante. « L’océan et le ciel se confondaient en un magma grisâtre et triste, si loin de l’image de carte postale paradisiaque qui collait habituellement à la cité californienne ». Elvis Cochran est de retour. Le lieutenant un peu cabossé de la criminelle a réintégré le SDPD, le San Diego Police Department, après une affaire éprouvante. Son chef direct l’a pris en compte et le charge de s’occuper d’un cold case vieux de deux ans, histoire de se mettre en jambe, gentiment. Une affaire à priori « d’une banalité affligeante ». Un homme de 43 ans, Wayne Lewis, est retrouvé mort écrasé par sa voiture, une Ford Mustang 1967, qu’il était en train de rénover dans son garage.

Le collectionneur de véhicules anciens était en procédure de divorce avec sa femme, Wanda. Le couple habitait au sud de La Jolla, l’un des quartiers les plus riches de San Diego. Alain Decker décrit longuement le quartier huppé de La Jolla, là où est découvert le corps de la victime. « Les cliniques privées y côtoyaient les villas pseudo hollywoodiennes, le tout baigné par les vagues de l’océan Pacifique, dont le bleu cinglant étincelait en toile de fond. Un véritable sanctuaire pour les grosses fortunes de la ville ». La Jolla, c’est le vrai argent, pas celui des stars d’Hollywood mais les autres, plus discrètes mais ultra fortunés. En attendant, le lieutenant Cochran se dit qu’il va pouvoir rentrer chez lui retrouver sa douce, la journaliste Sue Baker, à des heures de fonctionnaire. Un changement positif. Un deuxième meurtre va anéantir ses petits plans sur la comète.

Celui de Wanda Lewis. Dingue. Deux ans après celui de son époux et alors qu’elle semblait avoir refait sa vie avec un ponte de la marie. Les affaires sont-elles liées? Pour Wayne et sa coéquipière Gill Green, il ne fait aucun doute. Le couple était marié depuis dix ans. Leurs corps sont découverts au même endroit et un masque du Fantôme de l’Opéra couvre leur visage respectif. Qu’est-ce que c’est que ce bazar! On connaît bien Los Angeles. Mais Alain Decker a préféré privilégier une ville passée au crible par de grands noms du roman policier comme Don Winslow, Raymond Chandler ou encore Jefferson T Parker. Sa vision reste celle d’un outsider autant émerveillé que réaliste. Baptisée depuis quelques années, Fentanyl City, en référence à la crise dévastatrice provoquée par les opioïdes, San Diego possède de multiples facettes que l’on découvre au fil des itinéraires empruntés par le lieutenant. La topographie de la ville joue un rôle important dans le déroulé de l’enquête. Les trajets de Cochran à travers la ville mettent en scène une Californie moins carte postale. La réalité transfrontalière avec Tijuana en face, lui donne aussi une couleur spécifique.

Alors que vient faire ce conte à dormir debout de malédiction du Fantôme de l’Opéra dans ce conte moderne ? Aidé par sa compagne journaliste et sa coéquipière, Gill Green, Cochran va tenter de démêler le vrai du faux dans ces crimes où le surnaturel semble vouloir prendre le dessus.

Les Fantômes de San Diego de Alain Decker, Éditions Plon, 400 pages, 211 euros.

« Et Athènes brûlait » de Nikos Nikolopoulos : l’écologie sacrifiée sur l’autel de l’argent

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Depuis quelques années, les Grecs et le reste du monde regardent, effarés, les incendies ravager les terres et les forêts du pays de Socrate. Les feux incontrôlables s’aventurent de plus en plus souvent jusqu’aux portes de la capitale. Nikos Nikolopoulos, écrivain suisse d’origine hellénique, en a tiré un thriller politico-écologique sacrément réaliste et flippant.

Dix chapitres, dix jours, un compte à rebours implacable du 9 au 19 septembre 2024. Athènes est en feu et un attentat se prépare. Les services de l’unité spéciale antiterroriste, la redoutable EKAM, sont sur les dents. Avant, du temps du régime dictatorial des colonels, ils ciblaient les opposants politiques parce que la Grèce nageait dans le progrès. « Onassis frétait des pétroliers, les armait, les Américains se sentaient chez eux, Olympic Airways étincelait dans l’azur, les atterrissages frôlaient la mer sur le rivage d’Helliniko après un survol de l’Acropole« . Aujourd’hui, le progrès a gagné et les services traquent les écologistes, « radicaux » ou encore les « écoterroristes » dans « un immeuble ingérable sur le plan énergétique ». Une qualification douteuse, selon Popi qui appartient à cette unité spéciale. À titre personnel, elle-même est totalement réceptive aux thèses du changement climatique. Au point de ne pas vouloir d’enfant. Alors quand son chef sort de son chapeau le nom du militant, Stamatis Toundas, elle est plus que septique. Non seulement, elle serait plutôt d’accord avec lui mais en plus, elle voit mal comment un type qui est coincé dans une chaise roulante, pourrait fomenter un attentat. Elle se trompe.

Le roman de Nikos Nikolopoulos met en scène des femmes fortes. Si Popi est du côté des forces de l’ombre, il y a aussi Evguenia d’origine russe, comme ne cessent de lui rappeler ses collègues lourdingues de la police. Elle se trouve aux premières loges de la corruption au plus bas de l’échelle des autorités. Voire pire. Comme lui aurait sûrement soufflé sa grand-mère, récemment décédée. “Tu n’aurais pas imaginé rejoindre une association de malfaiteurs”. L’incendie qui fait rage aux portes d’Athènes est criminel. Et justement, ces flics n’en démordent pas, les jeunes afghans d’un campement qu’ils ont démantelé, en sont responsables. Bien évidemment.

Mais que pèsent les flammes aussi violentes soient-elles face à un risque d’attentat contre le ministre de l’Environnement, Takis Starkos, l’ami des Chinois. Promoteur d’un projet désastreux d’extension du port du Pirée, Starkos semble privilégier l‘économie à la protection de l’environnement. Il est très controversé. Et que vient faire Evangelos, ex- super agent, désormais à la retraite. Pourquoi ce jeune paraplégique veut-il le rencontrer ? Les antennes des services sont en alerte, trop de signaux inquiétants parce que peu lisibles. Ils le savent tous, ce ministre est corrompu jusqu’à la moëlle mais la raison d’État n’est pas une notion abstraite. Rien de bon à ressusciter cet Evangelos. Personnage trait-d’union être le passé et le présent, il est le seul connaître le ministre et ses cadavres dans le placard.

Au fur et mesure de l’enquête, l’air devient irrespirable. Il semble que la Grèce peine à se relever. Après la crise économique des années Merkel, le pays subit les coups de butoir d’une nature impitoyable aidée dans son entreprise de reconquête par des hommes sans scrupules. Et Athènes brûlait est un roman crépusculaire où Hadès a déployé ses forces au-delà des portes des Enfers. Quitte à asphyxier le monde des vivants.

Et Athènes brûlait de Nikos Nikolopoulos, Éditions L’Aube Noire, 352 pages, 22 euros.

« Mission Langley » de David McCloskey : La CIA infiltrée

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Jesus Angleton. Tous à la CIA savent qui était cet ancien directeur du contre-espionnage totalement paranoïaque et persuadé qu’il y avait des agents doubles au sein de la célèbre agence de renseignements américaine, œuvrant pour l’Union soviétique à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Dans le roman de David McCloskey, c’est une femme, Artemis Procter, cheffe des opérations et écartée après un fiasco avec l’un de ses agents à Singapour, qui endosse le rôle de l’obsédée, chasseuse de taupes.

Mission Langley est le troisième roman de l’auteur américain. On retrouve les mêmes personnages mais ces derniers occupent désormais des postes différents. On avait laissé Samuel Joseph à Damas, on le revoit dans les geôles soviétiques où il passe un très mauvais moment. Mais il tient bon, ne livre rien. Même quand il est débriefé par les siens, les agents à son retour sur le sol américain à Langley, il ne lâche pas un mot. Parce qu‘il a compris et qu’il n’a confiance en personne. Ou presque.

Artemis Procter, son ancienne patronne, est particulière. À elle, il peut confier ce qu’il a deviné lors de son incarcération. Il y a une taupe à la CIA et elle occupe même un très haut poste. La trouver et la neutraliser est en substance le thème central du livre. McCloskey est un insider. Il a été analyste à la CIA. On reconnaît cette patte particulière du romancier qui sait de quoi il parle. Si Mission à Damas était un monument dans son genre, les scènes de filatures resteront l’une des meilleures de la littérature d’espionnage, Mission à Langley est d’un autre tonneau. Plus psychologique, avec la descente aux enfers d’Artemis Procter qui boit comme un trou et jure comme un charretier. Et qui n’aime pas les traîtres. Bien que débarquée de La Firme, tout comme Sam d’ailleurs, elle décide de mettre la main sur le salopard qui cause la mort des agents de la CIA. Un crève-cœur pour elle parce que le traître compte sûrement parmi l’un de ses anciens amis, du temps de l’Afghanistan.

Des amis tous très hauts placés désormais, issus de la Maison Russie, une antenne spécifique de l’agence de renseignements qui fit les quatre cents coups en son temps.. Alors, elle quitte son mobil home de Floride où elle avait trouvé une sorte de refuge. Et un job. Celui de nourrir des alligators. Passionnant. Elle doit donc à Sam de l’avoir sortie de cette retraite prématurée, et passé le premier instant de méfiance et de sidération, elle laisse derrière elle le Sunshine State pour cette enquête explosive. À eux deux, les lignes sont franchies sans remords aucun. La fin justifiant les moyens.

Les services secrets russes sont redoutables. Ils excellent à placer des rezidents en territoire ennemi. Un travail de longue haleine, fastidieux et onéreux, mais indispensable pour faire tomber cette Amérique décadente. Cette fois, les maîtres espions de Moscou ont fait très fort, ils ont le top du panier de la CIA dans leurs filets et ils sont prêts à tout pour le protéger. Dans la vraie vie, Donald Trump facilite la vie de Poutine. Qu’il soit réellement un agent dormant du Kremlin ou un crétin qui s’est fait piéger par les services russes, le président américain ne cache même pas son respect des hommes forts et dynamite à lui tout seul cette méfiance quasi congénitale des Américains vis – à – vis de ce pays. Au point de déstabiliser le reste de la planète. Existe-t-il une Procter comme dans Mission Langley ? Who  knows. En attendant, dans le roman, cette agente aux mille vices va tenir la dragée haute aux services secrets de Vladimir et débusquer l’agent double.

David McCloskey a changé de style. Finis les passages un peu mièvres de certaines scènes d’amour dans ses romans précédents. C’est comme si l’auteur s’affranchissait des bonnes manières en se rappelant que le monde de l’espionnage relève plutôt de Dirty Harry que de Blanche Neige. Ses personnages sont tous barrés. Alcoolisme et tutti quanti. Cela donne un récit musclé, cynique où les héros sont perclus de coups et de trous. Avec une palme d’or à Artemis Procter, femme à poigne, droite dans ses bottes, patriote et sans pitié pour ceux qui ont oublié leur serment de servir l’Amérique.

Mission Langley de David McCloskey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Johan – Frédérik  Hel Guedj, Éditions Verso, 496 pages, 22,90 euros. 

« La Conjuration de Tokyo » de Cédric Bannel : entre honneur, tradition et complotisme

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Une nouvelle héroïne est née. Elle nous vient du Japon. Cédric Bannel l’a construite au fil des ans. Quarante longues années à parcourir le Pays du Soleil Levant et un jour, c’est la révélation, le moment de fictionnaliser tout ce que la rétine a capturé. Pas mal du tout, cette Conjuration de Tokyo.

Ren Kido-san est officier au BSCI des Nations-Unies qui s’occupe d’enquêtes financières. Lorsqu’on la découvre, la jeune femme aux cheveux bleus couvre son premier meurtre. Impassible, comme une vieille routière. De quoi impressionner le chef d’enquête criminelle Watanabe de la police de Tokyo dépêché sur le lieu du crime. Un couple dont le mari travaillait aussi pour l’ONU est mort. De la drogue est retrouvée sur place. Il y a eu aussi un vol. Mais Kido est formelle, son confrère n’était pas un drogué.

Un homme observe le va et vient de la police. Il s’appelle Zan Neko ou le Chat qui tranche. C’est un soldat de l’ombre qui s’est transformé en prédateur par obéissance et conviction morale. Il vient d’accomplir la première partie d’un vaste plan. Il ne craint pas la police. Mais la fille aux cheveux bleus ? Il s’interroge, qui est-elle, va-t-elle compliquer la mission qu’il a à accomplir? Il a cinq jours devant lui et il a bien raison de s’inquiéter.

Cédric Bannel revient un peu sur ses amours de jeunesse. Il y a 22 ans, il sortait Elixir, un roman qui se déroulait déjà en partie, en terres nippones. Cette fois, il le dit lui-même, il a poussé le curseur au maximum, en situant l’intégralité de son intrigue là-bas. Ce qui lui permet de nous parler de la société japonaise, de son fonctionnement et dysfonctionnement, de sa face publique et cachée. De ses codes illisibles pour nous autres, Occidentaux. On va inévitablement faire un tour chez les Yakuzas mais l’auteur a su aussi introduire un personnage fascinant, Masaki l’ancien champion de sumo. Ces hommes sont de véritables dieux au Japon. Même si ce dernier a subi un grave accident qui l’a renvoyé dans le monde des enfants, son imposante stature et son mode de vie restées immuables, sont fascinants.

Vous l’aurez compris, Kido possède donc tous les attributs d’une Wonder Woman. La force, l’intelligence et l’opiniâtreté. On lui demande de lâcher l’affaire mais la jeune femme a des petits soucis avec l’autorité. Alors, elle creuse, aidée dans cette enquête par sa mère, Sanae, qui elle-même, a gardé des liens avec l’un des Yakuzas les plus célèbres et dangereux de Tokyo. Ce qui lui vaudra une rafale de questions de la part de Kido qui est troublée par le passé de sa génitrice. Le duo mère/fille est sympathique. On devine que ce ne sont que le début de leurs aventures. Thriller très cinématographique, La Conjuration de Tokyo nous parle d’un Japon moderne et ancien où l’obéissance est aveugle et dangereuse. Où le poids des traditions corsète une société encore régie par le contrôle, l’honneur et le non-dit.

La Conjuration de Tokyo de Cédric Bannel, XO Editions, 400 pages, 21,90 euros.

« Dans le désert du Nevada » de Gabriel Urza : le mirage de la justice américaine

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Quand on parle de tribunal américain, on pense immédiatement au maître du genre, Michael Connelly. Quand on se souvient de l’incarnation cinématographique de Mickey Haller, avocat emblématique de ses romans, on voit le très sexy Matthew McConaughey.  Avec Gabriel Urza, on est loin de tout ça. Et c’est super.

Dans le désert du Nevada, la justice dont s’occupe Santi Elcano ne parle ni du running back, O J Simpson, ni du fils perturbé de Rob Reiner. Sa justice à lui est incarnée par les avocats commis d’office, ces soutiers de la justice, ceux qui à peine sortis de fac, sont jetés dans la fosse aux lions, face à des criminels en tout genre et des vieux briscard des rouages judiciaires. Santi Elcano en fait partie. Il est un peu le double de l’auteur qui exerça lui aussi pendant cinq ans avant de tout arrêter à cause d’un burn-out. Les semaines de quatre-vingt heures, il a connu. Le jeune avocat est aidé dans cet apprentissage par C. J. Howard, une avocate qui pratique l’exercice depuis seize ans déjà. Cynique à souhait, elliptique la plupart du temps. À l’exception de cette fois, quand elle déconseille à Santi de garder le costume qu’il porte pour aller plaider. « C’est un très joli costume, ne le gaspille pas pour cette audience ». Même les plus coriaces ont leur angle mort.

Au bout de deux ans et de consommation régulière de Xanax, Santi recherche ce que C. J. appelle de bons perdants : des prévenus aux casiers bien chargés et aux chefs d’inculpation indéfendable. Pourquoi ? Parce que ces affaires sont parfaites pour acquérir de l’expérience devant un jury. La balance de la justice américaine ne penche que d’un côté. Celui des riches. Les autres, les nécessiteux, on les met dans les pattes de baveux qui font souvent comme ils peuvent. Santi pige assez vite comment le système fonctionne. Il se trouve aussi, il le découvre peu à peu, qu’il a une conscience. Le sentiment de culpabilité suinte à chaque page. Il y a tous ces gens qui l’appellent et qu’ils ne rappellent jamais. Comme Ruth Walton, l’un de ses premiers cas. Trop de travail, trop de trop. Mais la ville de Reno n’est pas si grande que ça pour ceux qui savent. Alors, il la rencontre un soir, bien longtemps après, alors qu’il picole tout seul dans son coin, dans un de ces casinos tristounets qui pullulent en bordure de cette agglomération dédiée aux jeux, aux mariages et aux divorces expéditifs. « J’ai reçu vos messages, je voulais vous rappeler, j’allais le… » Et Ruth de répondre : « C’est pas grave, c’est pas votre boulot, hein, vous n’êtes pas ma nounou ». Le roman de Gabriel Urza est constamment traversé de ces petits moments, véritables pépites visuelles d’une Amérique cachée aux touristes et si présentes dans le cinéma indépendant américain. « Nous regardions ensemble les gouttes de condensation sur le verre qu’elle tenait à la main, les glaçons à l’intérieur reflétant le halo bleuté de la télévision, comme si nous savions l’un et l’autre ce que signifiait vraiment cette scène ».

Anne Weston est la victime. Michael Keith Atwood est l’accusé. Le dossier atterrit à la Neuvième section du Bureau de la défense publique. Une anomalie. Mais C.J. s’en empare et Santi sera son adjoint. Il renâcle puis cède. Le meurtre a été brutal. La jeune femme a souffert. Une trace infime d’ADN, des aveux et la certitude qu’affiche C. J. que « tu peux bien mettre un chat au four, ça n’en fait pas pour autant un biscuit ». Comprenez, les aveux ont été extorqués et le boulot de Santi, c’est de le faire comprendre au jury. Après tout, Atwood risque la peine de mort. Le crime et ses criminels sont un puits sans fond. Et la nuit, ils viennent réclamer leur dû.

C’est une descente aux enfers d’ordre moral. Il n’y a pas de héros dans ce roman, juste des gens piégés par un mauvais jeu de cartes. Dès le début, on comprend que Santi est l’incarnation du type normal et naïf. S’il s’améliore au cours du temps, ce n’est pas pour sauver la veuve et l’orphelin mais bien pour savoir naviguer dans un système judiciaire américain saturé où un bon plaider-coupable négocié, évite au client un procès à l’issue incertaine. Et tout ça marche à peu près, jusqu’au cas Atwood. C. J. croit avoir trouvé le dossier qui va racheter sa  conscience. Prouver que le coupable est innocent, le graal de tout avocat. Le début de la fin pour Santi. Dans le désert du Nevada est un pur thriller noir. Une tragédie où l’innocence est un mirage qui clignote comme les loupiotes des machines à sous. Ensevelie par des tornades de sable.

Dans le désert du Nevada de Gabriel Urza, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Reignier, Éditions Liana Levi, 352 pages, 21 euros.

 

« Gestapo Berger » de Pierre Olivier : le Noir et l’Histoire

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Friedrich Berger, le chef de la Gestapo de la rue de la Pompe à Paris, pendant l’Occupation. Le gars a laissé de sinistres traces. Mais pour l’heure, il est en cavale et la police française est à ses trousses. Gestapo Berger de Pierre Olivier lève le voile sur une période délicate : celle de l’après-guerre, et comment les vainqueurs ont priorisé la chasse aux nazis selon des critères bien à eux.

Alors, qui de mieux qu’un lascar du même profil pour retrouver le présumé responsable du massacre de la cascade du Bois de Boulogne où trente-cinq jeunes résistants furent assassinés. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les grandes puissances ont des tas de préoccupations. Faire en sorte d’assurer la paix en mettant les nazis hors d’état de nuire est l’une d’entre elles. La seconde, moins connue parce que peu avouable, est en réalité de faire main basse sur ceux qui ont une sorte de valeur marchande : les scientifiques, les politiques, bref, tous ceux qui apportent un Plus aux Alliés vainqueurs, et qui peuvent surtout damner le pion au géant émergeant, Joseph Staline. La Guerre froide est enclenchée, pas question pour l’Ouest et surtout pour les Américains de laisser se propager « ce fléau rose/rouge ». Pour cela, les balances sont les bienvenues.

Le narrateur en est une. Et une belle dans le genre, un ancien sous-lieutenant de la Légion des volontaires français, la VLF. Arrêté à la fin de la guerre, il est pris en charge par le capitaine Dumont, un “type des services”. Qui s’interroge : « Alors, vous ne nous êtes d’aucune utilité ». La trahison, un concept un peu flou pour ce narrateur qui se justifie ainsi : « Je ne suis pas un traître, un indic, un mouchard ou une donneuse ». Pourtant, il lui en reste un de ces patronymes, « qu’il peut lâcher sans se renier vraiment, sans trop s’éloigner de sa ligne de conduite ». Tiens donc, laquelle ? Celle d’avoir cru au régime nazi ? En tout cas, pour les autorités françaises, il doit répondre aux faits d’intelligence avec l’ennemi et il risque la mort. Le capitaine Dumont lui offre un sursis.

Alors, il aide, trie. Un premier nom, Roland Nosek, officier de liaison auprès du PPF en Allemagne, le Hauptsturmführer. Les Américains sont après lui. « Pas question qu’ils nous le piquent », lâche, Dumont. Le narrateur n’a guère le choix. Puis Dumont lui parle de Friedrich Berger. Dumont a un outil de persuasion, calibre de force nucléaire.  Stytch : janvier 1943. Opérations anti partisans, en Biélorussie. Le bataillon du narrateur. Deux villages rares de la carte, aucun survivant. « Je n’y étais pas. On sécurisait la ville à l’extérieur ».

C’est pas joli, joli, ce que nous conte Pierre Olivier, 1er lauréat du Prix du roman d’espionnage l’an dernier, avec Lorsque tous trahiront chez Konfident, Noir/La Manufacture de livres, roman qui a ouvert le bal d’une série dont le troisième ouvrage est prévu, en 2027. On n’est pas dans le noir et blanc d’un conflit manichéen à l’américaine, d’un côté les gentils et de l’autre, les méchants, on est dans la phase d’après, celle de la paix naissante où les ennemis d’hier doivent être écrasés comme des cafards. Quitte à utiliser des méthodes peu ou prou les mêmes que ces derniers. Mais au fond, pourquoi devrait-on se gêner alors qu’il s’agit de traiter avec ces infâmes collaborateurs français qui ont choisi le mauvais camp.

On va donc suivre les méandres psychologiques de ce narrateur anonyme, un beau salopard qui utilise la trahison comme bouée de sauvetage. Pas beaucoup de relief ce gars-là. La philosophe Hannah Arendt aurait sûrement parlé de monstre ordinaire. La chasse pour retrouver Berger lui est offerte sur un plateau, prouver qu’il est prêt à se racheter une conduite n’est pas si compliquée, face à ces nouveaux maîtres pour qui rendre la justice passe au deuxième plan lorsque la raison d’État l’emporte. Roman à clé où a violence des armes s’est tue et a été remplacée par celle non moins tragique, de l’effondrement de tous les curseurs moraux. Mais n’est-ce pas toujours le cas ?

Gestapo Berger de Pierre Olivier, Éditions Konfident Noir, 256 pages, 18,90 euros.

 

 

« Ce cri que personne n’entend » de JØrn Lier Horst et Jan-Erik Fjell : un cold case norvégien à l’heure du numérique

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Le coup du podcast, on nous l’a déjà fait. Les romanciers anglo-saxons ne sont pas mauvais dans le genre. Les Scandinaves allaient-ils faire aussi bien ? Eh ben oui ! Avec Ce cri que personne n’entend, Jørn Lier Horst a joint ses forces à celles de Jan-Erik Fjell et nous embarque dans le van de Markus Heger et de son blog radiophonique, Krimcasten, qui revient sur certains cold cases.

Le roman débute en mode diesel. On installe l’intrigue et les personnages, sans se presser. Du Horst tout craché. Puis, un incident fait basculer le tempo, la mort de Mathilde Wold, jeune journaliste qui voulait rouvrir l’histoire de la disparition de Leah Forsberg, à Fagernes, petit bourg norvégien isolé de la vallée de Valdres. Le corps de la fillette de sept ans n’a jamais été retrouvé mais le père, Mathias, a été jugé et reconnu coupable. Il croupit en prison et ne cesse depuis toutes ces années de clamer son innocence. Mais quinze plus tard, tout le monde croit encore en sa culpabilité. Sauf peut-être Mathilde qui, dans un moment de candeur journalistique salutaire, tente de joindre ce détective amateur, afin de lui faire partager ses doutes. Markus Heger appartient à cette nouvelle vague de Sherlock auto-proclamés qui tentent avec leurs propres moyens de résoudre des crimes que la police et la justice incapables de résoudre, laissent croupir dans les archives poussiéreuses. Markus avait travaillé sur la disparition de la petite Leah avant de laisser tomber. Lorsque Mathilde tente de lui parler, il n’est plus vraiment dans le mood et il ne se montre pas super confraternel au point de l’évincer gentiment. Sa mort inattendue, qu’il considère très vite comme un meurtre, lui donne mauvaise conscience, et il décide de reprendre tout depuis le début.

La dynamique littéraire du Norvégien associé au plus jeune lauréat du prix des libraires du pays, Jan-Erik Fjell, domine. On retrouve ce rythme lent qui caractérise les romans de Horst. Ancien policier, il le sait : la vraie vie n’est pas une série américaine. Le flic en chair et en os cogite sans cesse, se trompe, dépend de la science qui livre ses résultats dans des délais interminables. Il n’y a souvent aucune avancée spectaculaire, au contraire, parfois même, on recule. Markus n’a pas tous les outils dont disposent les professionnels mais il en a d’autres. Son fameux podcast et ses appels à témoins qui parfois débouchent sur des avancées. Il est lui-même empêtré dans une histoire familiale compliquée et lourde avec un père en prison. Une situation parasite et pas facile à digérer.

Les deux auteurs parviennent ainsi à tricoter une intrigue psychologique où les candidats coupables sont multiples. On est toujours dans un décor polaire plus suggéré que réellement visible, et le danger ne vient pas de la nature mais de l’homme, de celui qui a tué et qu’on ne retrouve pas. Il existe aussi une autre culpabilité qui traverse le roman, celle du fils envers son père, du vieux routier du journalisme à la rookie. Ce cri que personne n’entend n’est pas un page turner mais un roman policier où l’atmosphère l’emporte, où la violence vient se nicher dans une misérable tasse de café. Ou comment faire de l’ordinaire de l’extraordinaire.

Ce cri que personne n’entend de JØrn Lier Horst et Jan-Erik Fjell, traduit du norvégien par Alex Fouillet, Éditions de la Martinière, 400 pages, 22.50 euros.

« Le Somnambule » de Lars Kepler : à son corps défendant

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On le connaît depuis L’Hypnotiseur. L’inspecteur Joona Linna. C’était en 2010. Depuis, il revient régulièrement hanter nos nuits. Et ce n’est pas fini. Le couple Lars Kepler, non content de rendre addicts tous ceux qui suivent ce super personnage depuis ses début, revient avec de nouvelles aventures qui peuvent se lire indépendamment des précédentes. Actes Noirs qui fêtent ses vingt ans et nos 7305 insomnies n’en a pas fini avec Joona. Nous non plus.

Le couple suédois adore ce qui se déroule la nuit. Avec cet adolescent qui souffre de crises de somnambulisme carabinées, il se régale. Et nous aussi. La scène de crime du camping où des corps démembrés nagent dans le sang, a de quoi faire son petit effet. Le tueur est bien dans le top five des individus les plus sanguinaires sortis tout droit de l’imagination des deux romanciers. Joona est appelé en renfort. Sur place, il trouve une hache et un  jeune homme qui cligne des yeux et demande: « Qu’est-ce qui se passe? ».

Se retrouver avachi et hagard sur une jambe détachée de son corps n’est pas facile à justifier. L’explication de Hugo Sand, dix-sept ans, est d’ailleurs assez légère : il ne se souvient de rien. Il souffre de somnambulisme. Cela lui vaut un aller simple en garde à vue. Parce que massacrer quelqu’un avec une hache en dormant, ne représente pas le meilleur des alibis pour les policiers. Un peu grosse, la ficelle.

Hugo Sand est le fils de l’écrivain à succès, Bernard Sand. Après le départ de sa femme, lorsque Hugo avait sept ans, Bernard vit avec Agneta Nkomo, trente-sept ans, journaliste et de facto belle-mère à plein temps. Les rapports avec Hugo sont houleux. L’adolescent rêve de retrouver sa génitrice. Justement des rêves, il en fait beaucoup. Celui de l’homme-squelette en particulier. Bernard qui se présente comme un bon père, ouvert aux méthodes modernes, soutient son fils lorsqu’il se rend régulièrement à la clinique du sommeil du docteur Grind. Un deuxième meurtre à la hache va faire sortir Hugo de prison. Parce qu’il est somnambule pas passe-muraille. Mais Joona est convaincu que les deux affaires sont liées. Et que Hugo n’est peut-être plus coupable mais demeure néanmoins un témoin. Il était là, il a sûrement vu quelque chose. Linna fait appel à son ami hypnotiseur, Erik Maria Bark, pour tenter de faire émerger des souvenirs chez le jeune homme.

Alexandra Coelho Ahmdoril et Alexander Ahmdoril, de leur vrai nom, ont du savoir-faire. Le somnambule est un page turner diablement efficace. Peu avare d’hémoglobine, de retournements de situation, de relations familiales ou amoureuses toxiques, ou encore de sexe torride, l’ouvrage est un avant-goût des frissons de l’été sous un soleil cuisant.

Le Somnambule de Lars Kepler, traduit du suédois par Marianne Ségol, Éditions Actes Sud/Actes Noirs, 512 pages, 24.50 euros.

 

« Les Invisibles » de R. J. Ellory : Rachel, une héroïne sur le fil

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Retour aux fondamentaux. Le serial killer. R. J. Ellory n’a pas flanché. Dans un pavé de plus de cinq cents pages, le romancier anglais qui situe pourtant presque tous ses livres outre- Atlantique a imaginé un face à face tordu entre un tueur amateur de Alighieri Dante et Rachel Hoffman, une agente du FBI, qui va avoir bien du mal à garder toute sa raison. On pourrait faire la fine bouche mais le récit parfaitement maîtrisé des Invisibles prouve que l’on aurait tort.

C’est toujours plus sexy de vendre un assassin cultivé plutôt qu’un abruti qui commet des crimes un peu par hasard ou par pulsion irrépressible. Celui-ci aime la lecture. Il a aussi une connaissance approfondie du chef-d’œuvre espagnol, La divine Comédie. Et il fait une fixette sur une flic. Voilà un peu le profil du bonhomme. Celle qui ne va pas lâcher l’affaire s’appelle Rachel Hoffman. Belle héroïne, la demoiselle. On la suit tout au long de sa carrière. En 1975, elle n’est qu’une simple nouvelle recrue au sein de la police locale de Syracuse, État de New-York. La date est importante. Elle va donner des maux de tête aux policiers qui ne sont pas encore rompus aux méthodes de profiling.

Le premier cadavre est une institutrice. Puis il y en aura un deuxième et on ira jusqu’à quatre. En un laps de temps assez court. Rachel a couvert le numéro 1 de la longue liste à venir. Elle ne sait pas encore qu’elle ouvre une enquête qui deviendra tentaculaire. Mais en étant la première sur la scène de crime où un message inspiré de Dante accompagne le corps de l’enseignante assassinée, elle devient de facto essentielle. Pas besoin de la pousser longtemps pour qu’elle s’implique à 200% dans la traque du tueur.

Rachel est très vite perçue comme une bonne enquêtrice. Méticuleuse, dévouée. Le FBI avait l’œil sur elle. Il la veut. Elle rejoint la toute nouvelle unité d’analyse comportementale. Ce qui place le profilage au cœur de son évolution professionnelle. L’enquête est devenue personnelle, elle y a perdu un collègue. Le tueur s’en est pris à lui. Elle ne s’en remettra jamais. Le débusquer tourne à l’obsession. La jeune femme ne vit que pour son métier. Tout juste s’accorde-t-elle une petite aventure avec Carl Sheehan, un journaliste spécialisé dans les faits divers. Le romancier aime bien ces couples improbables, pas tout à fait love story compatible, mais qui tente le tout pour le tout de l’expérience sentimentale. Les deux vont se séparer puis se retrouver. L’un va sauver l’autre. Parce que Rachel ira trop loin, bien sûr. Mais elle veut comprendre, quitte à en payer le prix. Comment ces trois séries de meurtres ont-elles un lien ? À cinq ans d’intervalle, grosso modo. Et dans chaque cas, le meurtrier est présumé mort. Suicidé.

Qui est donc ce tueur aux multiples visages, insaisissable, qui renaît de ses cendres, comme un vampire, et qui ronge la santé mentale de la jeune femme. Rachel embarque Carl et un autre agent du FBI dans cette quête de justice. Elle est la colonne vertébrale du roman qui ausculte la spirale d’une obsession, comment cela bousille une carrière et aliène toute vie privée. Ellory s’intéresse autant à l’enquête qu’à ceux qui traquent les criminels. Rachel Hoffman passe d’une rookie naïve à une enquêtrice chevronnée puis aguerrie et bientôt abîmée. Combattre le Mal n’est jamais sans conséquence. À travers ce personnage tendu et habité, R. J. Ellory questionne une fois de plus l’espoir de garder foi en l’humanité après avoir côtoyé le Mal.

Les Invisibles de R. J. Ellory, traduit de l’anglais par Étienne Gomez, Éditions Sonatine, 552 pages, 24.50 euros.

 

« La chute de l’étoile rouge » de D. B. John : le retour musclé de Jenna Williams

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Jenna is back ! On avait fait sa connaissance dans L’étoile du nord, on la retrouve dans La chute de l’étoile rouge. Magistrale, puissante. C’est le thriller d’espionnage du moment. Surtout ne pas passer à côté !

On a toujours les mêmes grandes puissances à la manœuvre. La Russie, les États-Unis sous le premier mandat de Donald Trump, et la Corée du Nord. Côté offices de renseignements, on est avec le FSB (chargé de la sécurité intérieure), et une antenne interne au sein de la CIA : la Maison Russie. « Une sorte d’agence secrète, avec sa propre culture, sa propre identité », composée de trois experts, une femme et deux hommes. Mira Kowalski est une légende au sein de la Firme. Jenna Williams la croyait morte. En réalité, le trio plus ou moins relégué dans les limbes de l’Agence, œuvre en coulisses, se sentant plus que jamais indispensable face à un président américain sous influence. « L’endroit (Maison Blanche) grouille de de conseillers spéciaux qui ont accès au Bureau ovale », explique l’un d’entre eux. De jeunes citoyens naturalisés, intégrés depuis longtemps, qui passent tous les contrôles sans problème ». Et cet état de fait est possible grâce à un montage qui rappelle bien des choses à Jenna. « Il y a quelques semaines, une de nos sources nous a appris que la Russie avait lancé un programme similaire à la Stratégie porteuse de semences ». L’espionne de choc ne se dit qu’une chose: « On est foutu ».

Elle-même, américano nord-coréenne, connaît très bien les façons de faire de l’oncle Kim, le dictateur nord-coréen. La méthode est assez diabolique et ce bon vieux Kim Jong-un la pratique depuis longtemps. Fini le procédé des résidents, ceux qui vivent sous le radar pendant des années dans le pays ennemi. Trop long, trop cher et au fond pas très efficace pour aller espionner sans danger jusqu’au sommet de l’État. Les nouveaux James Bond de la Corée du Nord sont nés d’un parent américain que le régime a souvent kidnappé quelque part, puis sont ensuite regroupés dans une école à Pyongyang, au moment de faire leur entrée en primaire. Cela s’appelle La Stratégie de porteuse de semences qui est destinée à fournir des agents intraçables. Il semblerait que Moscou se soit emparée de cette nouvelle forme d’espionnage pour infiltrer au plus haut niveau les institutions du pays.

Deux incidents viennent corroborer les craintes de Jenna et du trio de la Maison Russie. L’assassinat (réel) du demi-frère de Kim Jong-un à l’aéroport de Kuala Lumpur, en Malaisie. Un empoisonnent audacieux et en plein jour alors que Jenna s’apprêtait  à le retourner. Puis la mort d’un haut gradé russe à Washington. Un gars qui émargeait pour la CIA et qui détenait la liste de tous les espions russes sur le territoire américain. Une liste qu‘il s’apprêtait à leur remettre. Deux affaires qui pourraient bien être liées. La Maison Russie décide d’envoyer leur agente chez Poutine. Mais sans filet aucun. Comprenez que si elle se fait prendre, elle sera toute seule. Dommage, parce que cela va lui coûter très cher.

Le roman est un savant dosage de romanesque et d’une solide connaissance du monde des services de renseignements. Le personnage du traître nord-coréen Éric (Cho Sang-ho) devenu conseiller spécial à l’Asie du Sud-Est de Donald Trump, est particulièrement bien réussi. Une crapule psychopathe coincée entre la peur d’être démasqué et celle de déplaire à la sœur cruelle de Kim qui l’a chargé d’une mission vitale pour la succession, au sein même de cette famille de dégénérés. Le romancier est gallois. Il est l’un des rares Occidentaux à avoir eu la possibilité de se rendre chez le voisin du Nord. Ce fut le déclic. Depuis, D. B. John se situe dans le « Factual fiction » qui s’appuie sur des faits réels pour imaginer une histoire qui tient la route. Et franchement, jusqu’ici, il n’y a pas de raté.

La chute de l’étoile rouge de D. B. John, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Antoine Chainas, 640 pages, 24 euros.