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« L’Heure du Loup » de Robert McCammon : permis de mordre

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Un grand classique et un vrai roman d’aventures écrit il y a quarante ans. Les deux tomes de L’Heure du Loup de Robert McCammon ressortent aux éditions Monsieur Toussaint Louverture. Et quand Stephen King rencontre Ian Fleming, on tombe à la renverse.  

Irrésistible loup-garou. Mikhaïl Gallatin d’origine russe, élevé par des hommes loups, devenu le meilleur agent secret de sa Majesté en Angleterre. Des services secrets qui bien évidemment n’ont aucune idée de qui est réellement cette recrue dont ils ne peuvent plus se passer. Espionnage et fantastique sur fond de Seconde Guerre mondiale, un cocktail explosif et jouissif. Dans cette atmosphère d’Europe en guerre, où les villes sont détruites, les réseaux d’espionnage en ébullition, la paranoïa nazie est à son comble et les préparatifs du Débarquement aussi, le fantastique chevauche la grande Histoire et se glisse comme une ombre supplémentaire. Une épopée virile, de quoi hanter vos rêves. 

Le premier tome nous ramène à la genèse du personnage. Sa famille assassinée, son désarroi puis sa peur, son sentiment d’abandon avant de connaître une sorte de renaissance sous les traits d’un homme qui se transforme à la nuit tombée en créature velue et sanguinaire. Wiktor est le chef de cette meute secrète et voit tout de suite en cet oisillon tombé du nid, un potentiel hors norme. Il lui transmet tout son savoir et ses secrets et le lance dans la vie des hommes. Il sait qu’il s’en sortira. Il n’a pas tort. Mikhaïl Gallatin comprend alors tout l’enseignement de ce maître intransigeant. S’assumer en tant que loup-garou ne suffit pas,il lui faut aussi rester un homme. “Même si ton corps est enchaîné, il faut vivre libre”, lui souffle son mentor avant de mourir. “Ce soir-là, Mikhaïl essaya de hurler à la lune, mais en fut capable.”

La transformation en cet animal aussi mythique que redouté possède quelques avantages. Comme d’attendre son heure et parvenir à zigouiller des ennemis qu’un simple mortel serait bien incapable d’accomplir. Mikhaïl devenu Michael “se courba en avant et ses crocs s’enfoncèrent dans la gorge tendre. Dans un geyser de sang, il déchira le cou de Sandler (traître américain) avec une frénésie sauvage. Un irrépressible désir de carnage monta en lui et ses mâchoires claquèrent encore et encore”. Le romancier américain n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il ne s’agirait pas d’oublier que ce super-héros à poil (certes réhabilité), aux prunelles dangereusement vertes et au charme incontestable auprès de la gente féminine, peut se transformer en bête féroce que plus rien, ou presque, ne peut retenir. Rester sur la ligne de crête, ne pas sombrer d’un côté ou de l’autre. Robert McCammon apprivoise la lycanthropie. Elle est une force à condition de ne jamais oublier ses racines humaines.

Les Alliés ont appris qu’un plan secret nazi pourrait compromettre le succès du futur débarquement en Europe. Gallatin a pour mission d’infiltrer les lignes allemandes. Il passe de la France occupée au cœur de la machine hitlérienne, à Berlin. Et nous, on navigue entre les eaux troubles de l’espionnage et du contre-espionnage et celles encore plus floues d’un fantastique ébouriffant. L‘Heure du Loup est une réussite absolue où le souffle de l’aventure flirte avec la noirceur d’un conte du XXe siècle. À dévorer.

L’Heure du Loup de Robert McCammon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Thierry Arson, 480 pages, 12.90 euros. (Le tome)

 

 

 

« Lumières noires » de Michel Moatti : Marie Curie et la malédiction de Toutãnkhamon

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Marie Curie en détective. Michel Moatti n’a pas hésité. Empruntant aux codes du roman policier à la Agatha Christie, il a embarqué la célèbre Prix Nobel hors de sa zone de confort, à Londres, loin de son laboratoire parisien adoré et encore plus loin des Lumières noires du plus célèbre et mystérieux des tombeaux.

La faute à qui ? À Toutankhamon. Il fallait au moins ça pour faire sortir la vieille dame de son antre, et délaisser ses recherches. Mais l’homme qui l’a convaincu de se lancer dans cette aventure est assez persuasif. Il s’appelle Howard Carter. C’est lui qui a conduit les fouilles, là-bas au Caire, dans la vallée des Rois, en Égypte. Aujourd’hui en 1930 et alors que l’expédition est achevée depuis dix ans, l’explorateur britannique est inquiet, se dit même malade. Il n’a peut-être pas tort. Tous ceux qui ont participé à la découverte de la tombe de Toutãnkhamon sont morts les uns après les autres, et certains dans d’affreuses souffrances, mais d’autres continuent à perdre la vie. Si Marie Curie balaie, très agacée, cette histoire de malédiction qui accompagne les découvertes de Carter, elle est intriguée. Pendant combien de temps, les radiations peuvent-elles être nocives, voire létales. Une thématique bien de son ressort. Et l’homme qui lui fait face n’a pas bonne mine. « Un visage un peu lourd, de fatigue ou de narcotiques.» Et non sans humour, elle lui demande:  « Est-ce que Marie Curie est devenue une si vieille momie qu’elle intéresse désormais les égyptologues ? ».

Michel Moatti est un écrivain qui s’intéresse à tous les domaines. Il possède l’art de la vulgarisation. Cette fois, il nous plonge dans les mystères de Toutãnkhamon et la fascination que la momie égyptienne continue d’exercer auprès du public. Il mêle comme toujours faits réels et pure invention. Son personnage principal, Howard Carter (qui a existé), n’est pas forcément piqué par la mouche superstition mais il craint bien pour sa propre vie. Il penche pour une explication rationnelle, d’où son appel au secours auprès de la scientifique. «Le radium et les rayons uraniques, vous connaissez, je crois ».

Le roman historique est enlevé, entrecoupé de coupures de presse de l’époque qui montrent à quel point cette malédiction était montée en épingle. Il donne aussi très envie de connaître davantage la véritable histoire de cette femme primée deux fois,  Prix Nobel de physique en 1903 puis de chimie en 1911, excusez du peu. Pas forcément facile, le corps rongé par des années de manipulations de radioactivité, Marie Curie se transforme en détective des temps modernes qui vient contrebalancer cette dérive et fascination pour l’occultisme et ces sornettes. Howard Carter aurait dû se méfier.

Lumières noires de Michel Moatti, Éditions Hervé Chopin, 280 pages, 19,50 euros.

« L’Assassin de Pigalle » de Gabriel Katz : les fantômes de l’Occupation

Dernière adresse ? «Auschwitz-Birkenau, Bloc 20.» De quoi faire taire les plus bavards ou les forts en gueule. De quoi scotcher tous les flics de la terre. D’ailleurs, Max Weber, inspecteur à la Brigade criminelle de Paris reste coi devant ce meurtrier qui lui fait face sans faire mine de camoufler son geste. Weber n’est qu’au tout début de ses surprises. Il va bientôt découvrir que derrière L’Assassin de Pigalle se cache une réalité que la nouvelle France préfèrerait passer sous silence.

Voilà le début d’une intrigue qui s’appuie sur la période pas très sympathique de la Libération, en France. Mendel Jankovic, considéré comme vagabond, ne cherche pas à se dérober, ni même à fuir. Il semble attendre sagement la police dans cette chambre miteuse d’un hôtel borgne de Pigalle, à Paris. Embarqué en garde à vue, il ne lâche rien, hormis qu’il veut un avocat. Pendant ce temps, la police identifie la victime, un certain Antoine Morey. Justement, Jankovic, il en sait des choses sur ce Morey. Le mort est un ancien de La Carlingue, cette Gestapo française qui semait la terreur sous l’Occupation. Le décor est planté, l’auteur, Gabriel Katz, ne perd pas de temps. Pas de longues digressions scéniques, pas de monologues prises de tête, non, un chapitre d’attaque efficace suivi d’un second, tout aussi percutant.

«Quand on a passé sa vie à raser les murs, on a du mal à y croire.» C’est sûr. Antoine Morey peut remercier la guerre. Destiné à une vie de petit marlou entrant et sortant de prison tous les quatre matins, son existence prend une tout autre envergure quand de bons Français décident de donner un coup de main, voire de se substituer à la Gestapo allemande. Surnommée La Carlingue, ces gentils collabos vont s’en mettre plein les poches au nom de l’État français. Voilà donc le profil du macchabée de l’inspecteur Weber. Pas reluisant comme CV. Mais un meurtre reste un meurtre.

Weber n’est pas au mieux de sa forme. Ancien parachutiste qui a connu son heure de bravoure en Normandie, il traîne une sorte de micro dépression depuis la fin de la guerre. Mais il est sourcilleux et cette histoire l’intrigue. Au grand dam de sa hiérarchie qui voudrait régler ce meurtre comme un fait-divers peu surprenant. Après tout, on est à Pigalle, le repaire de la pègre de l’époque. Cette période de règlements de compte, de découvertes désagréables où les gentils sont finalement les méchants, où il faut faire des choix, comme celui de laisser filer quand ça arrange tout le monde, ce n’est pas la tasse de thé de ces hiles qui ont déjà à gérer un après-guerre compliqué. Alors se disent-ils, laissons la grande Histoire aux dirigeants qui en feront ce qu’ils veulent ensuite dans les livres scolaires.

Gabriel Katz s’est inspiré d’un des moments les moins glorieux de l’Histoire du pays. À cette époque de l’occupation allemande, la rue Lauriston à Paris est un secret de polichinelle pour les Parisiens. Tous savent qu’il ne faut surtout pas tomber dans les pattes de la bande criminelle d’Henri Lafont et de Pierre Bonny. Pendant des mois, ces derniers pillent les demeures des familles juives, démantèlent des réseaux de Résistance, et tout ça en toute impunité. Et si d’aventure, ils se demandent ce que deviennent les Juifs arrêtés, le fameux Antoine Morey haussant les épaules, lâche toujours:  «Alors, ça, j’en sais rien.» Un type sans conscience trouve toujours le sommeil.

La Carlingue se révèle être une sale organisation à mi-chemin entre collaborationnisme et grand banditisme. Avec leur laissez-passer de l’occupant, leurs membres peuvent aller partout en France. Et ils ne se gênent pas. La ville de Tulle n’a rien oublié. L’officier qui accueille Weber éclaire crument ce policier ignorant. «Ils sont là les fantômes de la Carlingue, à chaque coin de rue, avec leur chape de terreur, comme des hyènes sur une carcasse… Ils ont marqué une population au fer rouge et quand ils sont enfin partis, laissant la place  une deuxième vague, les SS de la division Das Reich, qui ont pendu quatre-vingt-dix-neuf de ses habitants pour l’exemple.» Les survivants espèrent disparaître dans les replis de la mémoire nationale. Le terreau idéal pour un roman policier. Gabriel Katz construit une intrigue assez tordue et truffée d’informations sur cette période avec un twist final assez savoureux qui nous fait avaler cette pilule toujours amère de la raison d’État.

L’Assassin de Pigalle de Gabriel Katz, City Éditions, 287 pages, 19.90 euros.

« Étranger à la dérive » de James Lee Burke : au loin, les derricks, Bonnie Parker et Clyde Barrow

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C’est un roman sur le tourment et les fautes. L’âme humaine, toujours et encore. James Lee Burke a changé d’État mais les hommes et les femmes sont partout les mêmes. Faibles et forts, corrompus et droits, courageux et lâches. Au-delà de la brume, on ne distingue plus les soldats confédérés, mais une voiture, une Confederate aux pneus blancs filetés, avec à son bord un couple de la mythologie américaine, Bonnie Parker et Clyde Barrow, la dernière obsession du romancier américain.

Tout change et rien ne change avec le créateur de Dave Robicheaux, personnage emblématique de la prose ample et christique de l’auteur. Cette fois, il met en scène la famille Holland avec le grand-père, un homme dur et bourru, un ancien Texas Ranger puis marshal fédéral, une figure mythique de l’Ouest, la boussole du petit-fils, Weldon Holland, dans une vie tourmentée. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Weldon s’engage. Il rencontre ceux qui formeront à jamais l’ancre de sa future existence : le sergent Horace Hershel Pine et la résistante Rosita Lowenstein. Rentré aux États-Unis, Weldon épouse Rosita et s’associe avec Hershel. Grâce à un procédé unique au monde en matière de soudure, le tandem lié à la vie et à la mort, créé la Dixie Belle Pipeline Compagny. Nous ne sommes plus en Louisiane mais au Texas. Le trio ne sait pas où il met les pieds.

On entre dans la danse. Tout est souvent par deux chez l’auteur. Il instaure une sorte de balancier du Bien et du Mal, du Yin et du Yang, de l’amour et de la haine, de la bonté et de la sauvagerie. Le Texas est aussi sec que la Louisiane était humide. Sec et poussiéreux. Mais on retrouve cette violence endémique à cette jeune nation. Ici, ce n’est pas l’or de la Californie qui sort de terre mais cette masse sombre, épaisse et gluante, l’or noir. De quoi affoler les plus gourmands. L’Amérique rapace, dopée aux dollars. James Lee Burke est un prêcheur. Il bat le rappel de ses ouailles, nous les lecteurs, et nous emporte dans un tourbillon de sentiments puissants, il en appelle à Dieu, peut-être. La sainte, cette fois, n’est plus une nonne défroquée mais une rescapée des camps, le corps labouré par des mains inhumaines. Rosita a fait ce qu’elle devait faire. Subir pour survivre et surtout épargner la mort à sa famille.

Le roman est une tragédie comme souvent chez Burke. Celle de l’Amérique et de ses illusions perdues. La convergence des mythes : celui des hommes qui se font seuls, et celui de l’Ouest. Weldon et Pine sont des autodidactes qui se heurtent à une fausse aristocratie auto-proclamée incarnée par Roy Wiseheart, ex-pilote des Marines, rongé par la culpabilité d’avoir abandonné son chef d’escadrille, homme à femmes, marié malheureux, en quête perpétuelle d’un assentiment paternel qui ne vient jamais. Ami ou ennemi de Weldon? L’homme est une anguille. Il admire le courage, la droiture morale de Weldon mais il appartient aussi au milieu des grands propriétaires des magnats du pétrole. La beauté tordue de ce personnage tient au fait qu’il n‘est pas simplement le vilain mais un homme tragique piégé, incapable de choisir le camp du Bien par paresse et facilité.

Tous les coups sont permis dans ce Texas héritage d’une frontière tiraillée entre les idéaux fondateurs et les forces de l’argent. Flics corrompus, photos dégradantes volées, racisme et antisémitisme, il faut toute la noblesse de ce trio, Weldon, Rosita et Herschel, pour parer à cette violence destructive. Burke s’obstine à trouver du bon chez les gens. Même Linda Gail, la femme de Hershel, à priori une dinde décérébrée, «c’était une jolie fille, et je suppose qu’elle était plus intelligente qu’elle ne le paraissait au premier regard», finit par trouver le chemin de la sagesse et de la bravoure. Étranger à la dérive traverse la Grande Dépression, prend son envol à l’après-guerre, les derricks remplacent les pistolets. Mais comme au temps du grand Ouest, l’honneur se dispute toujours à la crapulerie. Les hors-la-loi ne sont plus les fauchés Clyde et Barrow, mais des individus en costume taillés sur mesure. «L’Amérique venait d’entrer dans une ère nouvelle : pour le meilleur comme pour le pire, nous étions les nouveaux pèlerins.» À 89 ans, James Lee Burke est bien plus qu’un romancier du noir. Il est devenu la mémoire d’un Sud qui convulse, qui se tord sous les coups de boutoir des puissants, témoin privilégié de l’implosion de l’Amérique de Norman Rockwell.

Étranger à la dérive de James Lee Burke, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christophe Mercier), Éditions Rivages/Noir, 496 pages, 22.90 euros.

« L’Homme du Sud » de Greg Iles : le grand embrasement

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Il faut lire Grégoire Iles. L’homme du Sud américain poursuit son autopsie cruelle et douloureuse des rapports entre Noirs et Blancs dans un pays où la démocratie est taillée en pièces. Avec son personnage fétiche, l’avocat Penn Cage, le romancier mène une intrigue survitaminée d’où l’on ressort essoré, comme après un cent mètres avalés par un Usain Bolt en lévitation.

Nous sommes toujours dans le Sud profond entre Natchez et Bienville, Mississippi. En 2023, à un an de la présidentielle américaine qui voit Donald Trump briguer un second mandat. La région est hautement inflammable. Dans tous les sens du terme. Deux manoirs ont pris feu à Natchez. Les Fils bâtards de la Confédération ont revendiqué les incendies. Il y en aura d’autres. À l’échelle nationale, une bavure policière a mis le feu aux poudres à Memphis, une dizaine de jours auparavant, déclenchant des manifestations dans les grandes villes du pays. Ici, un concert de rap est organisé en soutien au drame de Memphis. La fille de Penn Cage, Annie, devenue avocate et militante (les chiens ne font pas des chats) supplie son père de venir y faire un saut. Ne serait-ce parce qu’un homme auquel on se s’attendait pas est déjà sur place à serrer la main de politiciens noirs.

Il s’appelle Robert (Bobby) E. Lee White, il a 43 ans. D’une beauté hollywoodienne, cet ancien des forces spéciales anime un talk-show radiophonique qui attire près de douze millions d’auditeurs et cartonne tout autant sur le réseau social Tik Tok. Conservateur et blanc, il a fait irruption sur la scène politique américaine après la publication d’un livre d’un ancien membre de la Delta Force, révélant que ce Bobby avait tué le second du djihadiste Abou Moussab al- Zarquaoui, au cours du fameux raid 2008, en Afghanistan. Il y a même laissé un bras. De quoi intéresser certains donateurs du Parti républicain, attirés par le profil moins tapageur que celui de Donald Trump. Petit gars du Sud, diplômé en droit de l’université Vanderbilt et auteur de deux ouvrages sur le Sud et la Cause perdue, le personnage est suffisamment fascinant pour que l’auteur lui consacre le premier chapitre de ce tome de plus de mille pages. «L’idée que l’une des campagnes les plus importantes du XXIe siècle puisse décoller d’un petit coin du Mississippi n’était pas moins probable qu’elle l’avait été en 1980, quand Ronald Reagan avait lancé le message politique allusif le plus controversé de tous les temps depuis la foire du comté de Neshoba, non loin de là. Et qui était donc Reagan, à l’époque ? Un ancien gouverneur, un acteur au chômage». Dans l’univers de Iles, ce candidat natif de la région a bien l’intention de reléguer le chef de la meute MAGA, dans les accidents de l’histoire électorale de cette jeune nation.

Parce que si l’on retrouve Penn Cage toujours plus malade, sa fille Annie et toute la galaxie des personnages des précédents tomes, l’individu à suivre est bel et bien Bobby White. Puissant, roué, mystérieux, suffisamment anguille pour troubler, voire rallier un électorat normalement hors de sa portée. Qui est-il ? Beaucoup se posent la question dans le coin. Penn Cage le connaît depuis longtemps mais a du mal à le cerner. Les vieux Blancs suprémacistes bon teint (les autres ont bien compris) de la région s’interrogent également. Est-il des leurs ? Peut-on parier sur cet outsider et lui refiler de quoi mener une campagne digne de ce nom. Bobby White est le visage d’une Amérique virile, patriotique et guerrière. Il est autant le Mal que Penn Cage représente le Bien. Ancré dans son époque, il domine les réseaux sociaux mais ne renonce pas aux bonnes vieilles combines et les coups tordus de la politique sudiste. Le meurtre ne lui fait pas peur. C’est un condensé de l’Amérique blanche d’aujourd’hui qui ne s’est pas remise de l’élection de Barack Obama. Bobby White pourrait se définir en trois mots : virilité, spectacle et domination. Un Hulk à qui il fallait bien opposer un autre personnage, Penn Cage ne se suffisant pas, à lui tout seul.

Il s’agit de Kendrick Washington. Héros malgré lui, réminiscence de Martin Luther King, ce musicien saisit à bras le corps cette nouvelle destinée, embarqué dans les convulsions historiques d’un Sud qui ne guérit pas. Il incarne un courage qui n‘est pas basé sur le culte de la violence et de la division, au contraire, il en appelle à une forme de résistance pacifique que ce Sud malade repousse de toutes ses forces, comme s’il guerroyait avec l’Antéchrist en personne. L’homme du Sud consacre la fin de Penn Cage. On l‘a suivi de nombreuses années. On le laisse, perclus de douleurs, bourré de médicaments qui défoncent (autre maladie américaine). Et l’on comprend que le romancier n’a pas du tout chercher à nous rassurer. L’Homme du Sud marche sur un brasier colossal dont les ombres du passé enflamment encore le présent. Crépusculaire et incandescent.

L’Homme du Sud de Greg Iles, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jessica Shapiro, Éditions Actes Sud/Actes noirs, 1312 pages, 21.99 euros.

« Braquage à Belfast » de Richard O’Rawe : À la croisée de l’IRA et du grand banditisme

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Le roman de Richard O’Rawe est un fil d’acier, tendu à l’extrême avec en toile de fond Belfast, une ville fière et sombre encore marquée par le conflit nord-irlandais. Une histoire de braquos ultra réaliste avec un héros irrésistible coincé entre les flics et les gars de l’IRA, prêts à tout pour avoir une part du gâteau.

Le 9 décembre 2004, une banque de Belfast est attaquée et les voleurs repartent avec un butin de 26.5 millions de livres qu’ils chargent dans un camion. L’auteur, ancien membre de l’Ira, n‘a pas participé à cet audacieux braquage mais fut lui aussi un voleur pour le compte de l’organisation, dans un passé tumultueux. De solides connaissances qui l’ont sûrement aidé pour la construction au scalpel de ce formidable roman.

Le plan. Préparation quasi militaire. James O’Hare, alias «Ructions», n’est pas un type qui rigole. Cela fait deux ans qu’il travaille sur ce casse du siècle de la National Bank de Belfast. Tout seul. Parce qu’il n’a confiance en personne. Même son oncle, Johnny «Panzer» O’Hare, qui est dans la boucle, est traité de façon soupçonneuse. Pour réussir, Ructions utilise la technique du tiger kidnapping qui consiste à prendre en otage les familles des employés de la succursale bancaire à qui l’on veut soutirer les codes, afin d’ouvrir les coffres et sans alerter la police. Pas de sang, pas de cow-boys, de la haute voltige, du travail d’orfèvre. Ructions possède le génie d’un Einstein. Panzer dit de lui qu’il est son «Uri Geller». Il ne croit pas si bien dire.

Prise d’otages méthodique. Deux équipes pour choper les deux cadres qui vont leur servir de sésame. Ructions n’est pas en reste. Il s’occupe de l’une des familles dont l’une des femmes est déjà séquestrée, quelque part. Précieux moyen de levier auprès du mari. Description clinique de l’auteur qui veut faire passer un message : c’est un job, juste un job. « Du point de vue de Liam et de Declan, le chaos le plus total semble régner, un véritable pandémonium. Mais la réalité est différente. Chaque gifle, chaque coup de poing, chaque humiliation, chaque mot d’agression et d’insulte sert le même objectif : briser toute velléité de résistance et les amener à un point où ils se comporteraient comme des chevaux sur un manège, un point où ils obéiraient aux ordres sans réfléchir». Le vol spectaculaire est raconté de l’intérieur. Par les protagonistes à la manœuvre et par les victimes. Des dialogues au cordeau, des hommes (des vrais) dont la violence est le métier et des pauvres malheureux qui ont assez de jugeote pour ne pas jouer les héros. Sans pathos, avec autant de lucidité que de cynisme. Hormis le butin – soit « quarante millions de sterling, sept millions de d’euros et deux millions en devises étrangères, principalement des dollars américains. Sur cette somme faramineuse, seuls vingt-huit millions de livres sterlings sont utilisables, le reste état de la monnaie neuve. Il leur resterait la bagatelle de trente-cinq millions » -, bandits et otages ont paradoxalement un but commun : sauver leur peau. Parce que dehors, il va faire froid, tout le monde les attend.

Les femmes. Parce qu’il en faut toujours. Fatales, forcément. Il y a Maria, la future ex de Ructions. Et Eleonor, l’insider, celle dont le chef va tomber amoureux. Le facteur humain de Graham Greene. Le grain de sable qui change la donne. Comme ce petit con de Finbarr O’Hare, l’impulsif, et fils de Dunbar. Mais à l’échelle du crime, il y a un ordre à ne pas transgresser. Voler c’est bien, tuer aussi, se taper des gamins, pas bon du tout. Les Provos, les types de l’IRA, vont sans souvenir. Billard à mille bandes. Laisser les flics dans le noir, oui possible, mais berner ceux de l’IRA, jamais. Ils sauront que ce n’est pas eux qui ont fait le coup et ça va pas le faire. Pas question que Murdoch, «cet enculé mais un enculé de l’IRA» laisse passer un tel butin, sans prélever sa part. C’est-à-dire, tout. Lutte fratricide entre les membres de l’organisation dont certains ont clairement relégué leurs beaux idéaux dans les poubelles de l’enfer. Braquage à Belfast vaut bien plus que le montant braqué. Braquage à Belfast est une pépite trempée dans un réalisme noir à faire aimer les bad guys for ever.

Braquage à Belfast de Richard O’Rawe, traduit de l’anglais (Irlande) par Dominique Jeannerod, Éditions Gallimard Série Noire, 416 pages, 22 euros.

« Les Fantômes de San Diego » de Alain Decker : une légende meurtrière

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L’amour donne des ailes. Le dernier roman de Alain Decker en est la preuve éclatante. L’auteur a longtemps vécu en Amérique, il s’est imprégné de ce pays fascinant. San Diego n’a pas de secret pour lui. Moins utilisée que Los Angeles, la ville de Californie du Sud est largement mise en valeur par ce connaisseur qui a construit une jolie petite intrigue où les morts ont l’air d’être bien vivants.

Le roman s’ouvre au cœur de l’automne, une saison où San Diego qui s’étend le long de la côte de l’océan Pacifique, offre une lumière plus déprimante. « L’océan et le ciel se confondaient en un magma grisâtre et triste, si loin de l’image de carte postale paradisiaque qui collait habituellement à la cité californienne ». Elvis Cochran est de retour. Le lieutenant un peu cabossé de la criminelle a réintégré le SDPD, le San Diego Police Department, après une affaire éprouvante. Son chef direct l’a pris en compte et le charge de s’occuper d’un cold case vieux de deux ans, histoire de se mettre en jambe, gentiment. Une affaire à priori « d’une banalité affligeante ». Un homme de 43 ans, Wayne Lewis, est retrouvé mort écrasé par sa voiture, une Ford Mustang 1967, qu’il était en train de rénover dans son garage.

Le collectionneur de véhicules anciens était en procédure de divorce avec sa femme, Wanda. Le couple habitait au sud de La Jolla, l’un des quartiers les plus riches de San Diego. Alain Decker décrit longuement le quartier huppé de La Jolla, là où est découvert le corps de la victime. « Les cliniques privées y côtoyaient les villas pseudo hollywoodiennes, le tout baigné par les vagues de l’océan Pacifique, dont le bleu cinglant étincelait en toile de fond. Un véritable sanctuaire pour les grosses fortunes de la ville ». La Jolla, c’est le vrai argent, pas celui des stars d’Hollywood mais les autres, plus discrètes mais ultra fortunés. En attendant, le lieutenant Cochran se dit qu’il va pouvoir rentrer chez lui retrouver sa douce, la journaliste Sue Baker, à des heures de fonctionnaire. Un changement positif. Un deuxième meurtre va anéantir ses petits plans sur la comète.

Celui de Wanda Lewis. Dingue. Deux ans après celui de son époux et alors qu’elle semblait avoir refait sa vie avec un ponte de la marie. Les affaires sont-elles liées? Pour Wayne et sa coéquipière Gill Green, il ne fait aucun doute. Le couple était marié depuis dix ans. Leurs corps sont découverts au même endroit et un masque du Fantôme de l’Opéra couvre leur visage respectif. Qu’est-ce que c’est que ce bazar! On connaît bien Los Angeles. Mais Alain Decker a préféré privilégier une ville passée au crible par de grands noms du roman policier comme Don Winslow, Raymond Chandler ou encore Jefferson T Parker. Sa vision reste celle d’un outsider autant émerveillé que réaliste. Baptisée depuis quelques années, Fentanyl City, en référence à la crise dévastatrice provoquée par les opioïdes, San Diego possède de multiples facettes que l’on découvre au fil des itinéraires empruntés par le lieutenant. La topographie de la ville joue un rôle important dans le déroulé de l’enquête. Les trajets de Cochran à travers la ville mettent en scène une Californie moins carte postale. La réalité transfrontalière avec Tijuana en face, lui donne aussi une couleur spécifique.

Alors que vient faire ce conte à dormir debout de malédiction du Fantôme de l’Opéra dans ce conte moderne ? Aidé par sa compagne journaliste et sa coéquipière, Gill Green, Cochran va tenter de démêler le vrai du faux dans ces crimes où le surnaturel semble vouloir prendre le dessus.

Les Fantômes de San Diego de Alain Decker, Éditions Plon, 400 pages, 211 euros.

« Et Athènes brûlait » de Nikos Nikolopoulos : l’écologie sacrifiée sur l’autel de l’argent

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Depuis quelques années, les Grecs et le reste du monde regardent, effarés, les incendies ravager les terres et les forêts du pays de Socrate. Les feux incontrôlables s’aventurent de plus en plus souvent jusqu’aux portes de la capitale. Nikos Nikolopoulos, écrivain suisse d’origine hellénique, en a tiré un thriller politico-écologique sacrément réaliste et flippant.

Dix chapitres, dix jours, un compte à rebours implacable du 9 au 19 septembre 2024. Athènes est en feu et un attentat se prépare. Les services de l’unité spéciale antiterroriste, la redoutable EKAM, sont sur les dents. Avant, du temps du régime dictatorial des colonels, ils ciblaient les opposants politiques parce que la Grèce nageait dans le progrès. « Onassis frétait des pétroliers, les armait, les Américains se sentaient chez eux, Olympic Airways étincelait dans l’azur, les atterrissages frôlaient la mer sur le rivage d’Helliniko après un survol de l’Acropole« . Aujourd’hui, le progrès a gagné et les services traquent les écologistes, « radicaux » ou encore les « écoterroristes » dans « un immeuble ingérable sur le plan énergétique ». Une qualification douteuse, selon Popi qui appartient à cette unité spéciale. À titre personnel, elle-même est totalement réceptive aux thèses du changement climatique. Au point de ne pas vouloir d’enfant. Alors quand son chef sort de son chapeau le nom du militant, Stamatis Toundas, elle est plus que septique. Non seulement, elle serait plutôt d’accord avec lui mais en plus, elle voit mal comment un type qui est coincé dans une chaise roulante, pourrait fomenter un attentat. Elle se trompe.

Le roman de Nikos Nikolopoulos met en scène des femmes fortes. Si Popi est du côté des forces de l’ombre, il y a aussi Evguenia d’origine russe, comme ne cessent de lui rappeler ses collègues lourdingues de la police. Elle se trouve aux premières loges de la corruption au plus bas de l’échelle des autorités. Voire pire. Comme lui aurait sûrement soufflé sa grand-mère, récemment décédée. “Tu n’aurais pas imaginé rejoindre une association de malfaiteurs”. L’incendie qui fait rage aux portes d’Athènes est criminel. Et justement, ces flics n’en démordent pas, les jeunes afghans d’un campement qu’ils ont démantelé, en sont responsables. Bien évidemment.

Mais que pèsent les flammes aussi violentes soient-elles face à un risque d’attentat contre le ministre de l’Environnement, Takis Starkos, l’ami des Chinois. Promoteur d’un projet désastreux d’extension du port du Pirée, Starkos semble privilégier l‘économie à la protection de l’environnement. Il est très controversé. Et que vient faire Evangelos, ex- super agent, désormais à la retraite. Pourquoi ce jeune paraplégique veut-il le rencontrer ? Les antennes des services sont en alerte, trop de signaux inquiétants parce que peu lisibles. Ils le savent tous, ce ministre est corrompu jusqu’à la moëlle mais la raison d’État n’est pas une notion abstraite. Rien de bon à ressusciter cet Evangelos. Personnage trait-d’union être le passé et le présent, il est le seul connaître le ministre et ses cadavres dans le placard.

Au fur et mesure de l’enquête, l’air devient irrespirable. Il semble que la Grèce peine à se relever. Après la crise économique des années Merkel, le pays subit les coups de butoir d’une nature impitoyable aidée dans son entreprise de reconquête par des hommes sans scrupules. Et Athènes brûlait est un roman crépusculaire où Hadès a déployé ses forces au-delà des portes des Enfers. Quitte à asphyxier le monde des vivants.

Et Athènes brûlait de Nikos Nikolopoulos, Éditions L’Aube Noire, 352 pages, 22 euros.

« Mission Langley » de David McCloskey : La CIA infiltrée

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Jesus Angleton. Tous à la CIA savent qui était cet ancien directeur du contre-espionnage totalement paranoïaque et persuadé qu’il y avait des agents doubles au sein de la célèbre agence de renseignements américaine, œuvrant pour l’Union soviétique à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Dans le roman de David McCloskey, c’est une femme, Artemis Procter, cheffe des opérations et écartée après un fiasco avec l’un de ses agents à Singapour, qui endosse le rôle de l’obsédée, chasseuse de taupes.

Mission Langley est le troisième roman de l’auteur américain. On retrouve les mêmes personnages mais ces derniers occupent désormais des postes différents. On avait laissé Samuel Joseph à Damas, on le revoit dans les geôles soviétiques où il passe un très mauvais moment. Mais il tient bon, ne livre rien. Même quand il est débriefé par les siens, les agents à son retour sur le sol américain à Langley, il ne lâche pas un mot. Parce qu‘il a compris et qu’il n’a confiance en personne. Ou presque.

Artemis Procter, son ancienne patronne, est particulière. À elle, il peut confier ce qu’il a deviné lors de son incarcération. Il y a une taupe à la CIA et elle occupe même un très haut poste. La trouver et la neutraliser est en substance le thème central du livre. McCloskey est un insider. Il a été analyste à la CIA. On reconnaît cette patte particulière du romancier qui sait de quoi il parle. Si Mission à Damas était un monument dans son genre, les scènes de filatures resteront l’une des meilleures de la littérature d’espionnage, Mission à Langley est d’un autre tonneau. Plus psychologique, avec la descente aux enfers d’Artemis Procter qui boit comme un trou et jure comme un charretier. Et qui n’aime pas les traîtres. Bien que débarquée de La Firme, tout comme Sam d’ailleurs, elle décide de mettre la main sur le salopard qui cause la mort des agents de la CIA. Un crève-cœur pour elle parce que le traître compte sûrement parmi l’un de ses anciens amis, du temps de l’Afghanistan.

Des amis tous très hauts placés désormais, issus de la Maison Russie, une antenne spécifique de l’agence de renseignements qui fit les quatre cents coups en son temps.. Alors, elle quitte son mobil home de Floride où elle avait trouvé une sorte de refuge. Et un job. Celui de nourrir des alligators. Passionnant. Elle doit donc à Sam de l’avoir sortie de cette retraite prématurée, et passé le premier instant de méfiance et de sidération, elle laisse derrière elle le Sunshine State pour cette enquête explosive. À eux deux, les lignes sont franchies sans remords aucun. La fin justifiant les moyens.

Les services secrets russes sont redoutables. Ils excellent à placer des rezidents en territoire ennemi. Un travail de longue haleine, fastidieux et onéreux, mais indispensable pour faire tomber cette Amérique décadente. Cette fois, les maîtres espions de Moscou ont fait très fort, ils ont le top du panier de la CIA dans leurs filets et ils sont prêts à tout pour le protéger. Dans la vraie vie, Donald Trump facilite la vie de Poutine. Qu’il soit réellement un agent dormant du Kremlin ou un crétin qui s’est fait piéger par les services russes, le président américain ne cache même pas son respect des hommes forts et dynamite à lui tout seul cette méfiance quasi congénitale des Américains vis – à – vis de ce pays. Au point de déstabiliser le reste de la planète. Existe-t-il une Procter comme dans Mission Langley ? Who  knows. En attendant, dans le roman, cette agente aux mille vices va tenir la dragée haute aux services secrets de Vladimir et débusquer l’agent double.

David McCloskey a changé de style. Finis les passages un peu mièvres de certaines scènes d’amour dans ses romans précédents. C’est comme si l’auteur s’affranchissait des bonnes manières en se rappelant que le monde de l’espionnage relève plutôt de Dirty Harry que de Blanche Neige. Ses personnages sont tous barrés. Alcoolisme et tutti quanti. Cela donne un récit musclé, cynique où les héros sont perclus de coups et de trous. Avec une palme d’or à Artemis Procter, femme à poigne, droite dans ses bottes, patriote et sans pitié pour ceux qui ont oublié leur serment de servir l’Amérique.

Mission Langley de David McCloskey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Johan – Frédérik  Hel Guedj, Éditions Verso, 496 pages, 22,90 euros. 

« La Conjuration de Tokyo » de Cédric Bannel : entre honneur, tradition et complotisme

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Une nouvelle héroïne est née. Elle nous vient du Japon. Cédric Bannel l’a construite au fil des ans. Quarante longues années à parcourir le Pays du Soleil Levant et un jour, c’est la révélation, le moment de fictionnaliser tout ce que la rétine a capturé. Pas mal du tout, cette Conjuration de Tokyo.

Ren Kido-san est officier au BSCI des Nations-Unies qui s’occupe d’enquêtes financières. Lorsqu’on la découvre, la jeune femme aux cheveux bleus couvre son premier meurtre. Impassible, comme une vieille routière. De quoi impressionner le chef d’enquête criminelle Watanabe de la police de Tokyo dépêché sur le lieu du crime. Un couple dont le mari travaillait aussi pour l’ONU est mort. De la drogue est retrouvée sur place. Il y a eu aussi un vol. Mais Kido est formelle, son confrère n’était pas un drogué.

Un homme observe le va et vient de la police. Il s’appelle Zan Neko ou le Chat qui tranche. C’est un soldat de l’ombre qui s’est transformé en prédateur par obéissance et conviction morale. Il vient d’accomplir la première partie d’un vaste plan. Il ne craint pas la police. Mais la fille aux cheveux bleus ? Il s’interroge, qui est-elle, va-t-elle compliquer la mission qu’il a à accomplir? Il a cinq jours devant lui et il a bien raison de s’inquiéter.

Cédric Bannel revient un peu sur ses amours de jeunesse. Il y a 22 ans, il sortait Elixir, un roman qui se déroulait déjà en partie, en terres nippones. Cette fois, il le dit lui-même, il a poussé le curseur au maximum, en situant l’intégralité de son intrigue là-bas. Ce qui lui permet de nous parler de la société japonaise, de son fonctionnement et dysfonctionnement, de sa face publique et cachée. De ses codes illisibles pour nous autres, Occidentaux. On va inévitablement faire un tour chez les Yakuzas mais l’auteur a su aussi introduire un personnage fascinant, Masaki l’ancien champion de sumo. Ces hommes sont de véritables dieux au Japon. Même si ce dernier a subi un grave accident qui l’a renvoyé dans le monde des enfants, son imposante stature et son mode de vie restées immuables, sont fascinants.

Vous l’aurez compris, Kido possède donc tous les attributs d’une Wonder Woman. La force, l’intelligence et l’opiniâtreté. On lui demande de lâcher l’affaire mais la jeune femme a des petits soucis avec l’autorité. Alors, elle creuse, aidée dans cette enquête par sa mère, Sanae, qui elle-même, a gardé des liens avec l’un des Yakuzas les plus célèbres et dangereux de Tokyo. Ce qui lui vaudra une rafale de questions de la part de Kido qui est troublée par le passé de sa génitrice. Le duo mère/fille est sympathique. On devine que ce ne sont que le début de leurs aventures. Thriller très cinématographique, La Conjuration de Tokyo nous parle d’un Japon moderne et ancien où l’obéissance est aveugle et dangereuse. Où le poids des traditions corsète une société encore régie par le contrôle, l’honneur et le non-dit.

La Conjuration de Tokyo de Cédric Bannel, XO Editions, 400 pages, 21,90 euros.

« Dans le désert du Nevada » de Gabriel Urza : le mirage de la justice américaine

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Quand on parle de tribunal américain, on pense immédiatement au maître du genre, Michael Connelly. Quand on se souvient de l’incarnation cinématographique de Mickey Haller, avocat emblématique de ses romans, on voit le très sexy Matthew McConaughey.  Avec Gabriel Urza, on est loin de tout ça. Et c’est super.

Dans le désert du Nevada, la justice dont s’occupe Santi Elcano ne parle ni du running back, O J Simpson, ni du fils perturbé de Rob Reiner. Sa justice à lui est incarnée par les avocats commis d’office, ces soutiers de la justice, ceux qui à peine sortis de fac, sont jetés dans la fosse aux lions, face à des criminels en tout genre et des vieux briscard des rouages judiciaires. Santi Elcano en fait partie. Il est un peu le double de l’auteur qui exerça lui aussi pendant cinq ans avant de tout arrêter à cause d’un burn-out. Les semaines de quatre-vingt heures, il a connu. Le jeune avocat est aidé dans cet apprentissage par C. J. Howard, une avocate qui pratique l’exercice depuis seize ans déjà. Cynique à souhait, elliptique la plupart du temps. À l’exception de cette fois, quand elle déconseille à Santi de garder le costume qu’il porte pour aller plaider. « C’est un très joli costume, ne le gaspille pas pour cette audience ». Même les plus coriaces ont leur angle mort.

Au bout de deux ans et de consommation régulière de Xanax, Santi recherche ce que C. J. appelle de bons perdants : des prévenus aux casiers bien chargés et aux chefs d’inculpation indéfendable. Pourquoi ? Parce que ces affaires sont parfaites pour acquérir de l’expérience devant un jury. La balance de la justice américaine ne penche que d’un côté. Celui des riches. Les autres, les nécessiteux, on les met dans les pattes de baveux qui font souvent comme ils peuvent. Santi pige assez vite comment le système fonctionne. Il se trouve aussi, il le découvre peu à peu, qu’il a une conscience. Le sentiment de culpabilité suinte à chaque page. Il y a tous ces gens qui l’appellent et qu’ils ne rappellent jamais. Comme Ruth Walton, l’un de ses premiers cas. Trop de travail, trop de trop. Mais la ville de Reno n’est pas si grande que ça pour ceux qui savent. Alors, il la rencontre un soir, bien longtemps après, alors qu’il picole tout seul dans son coin, dans un de ces casinos tristounets qui pullulent en bordure de cette agglomération dédiée aux jeux, aux mariages et aux divorces expéditifs. « J’ai reçu vos messages, je voulais vous rappeler, j’allais le… » Et Ruth de répondre : « C’est pas grave, c’est pas votre boulot, hein, vous n’êtes pas ma nounou ». Le roman de Gabriel Urza est constamment traversé de ces petits moments, véritables pépites visuelles d’une Amérique cachée aux touristes et si présentes dans le cinéma indépendant américain. « Nous regardions ensemble les gouttes de condensation sur le verre qu’elle tenait à la main, les glaçons à l’intérieur reflétant le halo bleuté de la télévision, comme si nous savions l’un et l’autre ce que signifiait vraiment cette scène ».

Anne Weston est la victime. Michael Keith Atwood est l’accusé. Le dossier atterrit à la Neuvième section du Bureau de la défense publique. Une anomalie. Mais C.J. s’en empare et Santi sera son adjoint. Il renâcle puis cède. Le meurtre a été brutal. La jeune femme a souffert. Une trace infime d’ADN, des aveux et la certitude qu’affiche C. J. que « tu peux bien mettre un chat au four, ça n’en fait pas pour autant un biscuit ». Comprenez, les aveux ont été extorqués et le boulot de Santi, c’est de le faire comprendre au jury. Après tout, Atwood risque la peine de mort. Le crime et ses criminels sont un puits sans fond. Et la nuit, ils viennent réclamer leur dû.

C’est une descente aux enfers d’ordre moral. Il n’y a pas de héros dans ce roman, juste des gens piégés par un mauvais jeu de cartes. Dès le début, on comprend que Santi est l’incarnation du type normal et naïf. S’il s’améliore au cours du temps, ce n’est pas pour sauver la veuve et l’orphelin mais bien pour savoir naviguer dans un système judiciaire américain saturé où un bon plaider-coupable négocié, évite au client un procès à l’issue incertaine. Et tout ça marche à peu près, jusqu’au cas Atwood. C. J. croit avoir trouvé le dossier qui va racheter sa  conscience. Prouver que le coupable est innocent, le graal de tout avocat. Le début de la fin pour Santi. Dans le désert du Nevada est un pur thriller noir. Une tragédie où l’innocence est un mirage qui clignote comme les loupiotes des machines à sous. Ensevelie par des tornades de sable.

Dans le désert du Nevada de Gabriel Urza, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Reignier, Éditions Liana Levi, 352 pages, 21 euros.

 

« Gestapo Berger » de Pierre Olivier : le Noir et l’Histoire

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Friedrich Berger, le chef de la Gestapo de la rue de la Pompe à Paris, pendant l’Occupation. Le gars a laissé de sinistres traces. Mais pour l’heure, il est en cavale et la police française est à ses trousses. Gestapo Berger de Pierre Olivier lève le voile sur une période délicate : celle de l’après-guerre, et comment les vainqueurs ont priorisé la chasse aux nazis selon des critères bien à eux.

Alors, qui de mieux qu’un lascar du même profil pour retrouver le présumé responsable du massacre de la cascade du Bois de Boulogne où trente-cinq jeunes résistants furent assassinés. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les grandes puissances ont des tas de préoccupations. Faire en sorte d’assurer la paix en mettant les nazis hors d’état de nuire est l’une d’entre elles. La seconde, moins connue parce que peu avouable, est en réalité de faire main basse sur ceux qui ont une sorte de valeur marchande : les scientifiques, les politiques, bref, tous ceux qui apportent un Plus aux Alliés vainqueurs, et qui peuvent surtout damner le pion au géant émergeant, Joseph Staline. La Guerre froide est enclenchée, pas question pour l’Ouest et surtout pour les Américains de laisser se propager « ce fléau rose/rouge ». Pour cela, les balances sont les bienvenues.

Le narrateur en est une. Et une belle dans le genre, un ancien sous-lieutenant de la Légion des volontaires français, la VLF. Arrêté à la fin de la guerre, il est pris en charge par le capitaine Dumont, un “type des services”. Qui s’interroge : « Alors, vous ne nous êtes d’aucune utilité ». La trahison, un concept un peu flou pour ce narrateur qui se justifie ainsi : « Je ne suis pas un traître, un indic, un mouchard ou une donneuse ». Pourtant, il lui en reste un de ces patronymes, « qu’il peut lâcher sans se renier vraiment, sans trop s’éloigner de sa ligne de conduite ». Tiens donc, laquelle ? Celle d’avoir cru au régime nazi ? En tout cas, pour les autorités françaises, il doit répondre aux faits d’intelligence avec l’ennemi et il risque la mort. Le capitaine Dumont lui offre un sursis.

Alors, il aide, trie. Un premier nom, Roland Nosek, officier de liaison auprès du PPF en Allemagne, le Hauptsturmführer. Les Américains sont après lui. « Pas question qu’ils nous le piquent », lâche, Dumont. Le narrateur n’a guère le choix. Puis Dumont lui parle de Friedrich Berger. Dumont a un outil de persuasion, calibre de force nucléaire.  Stytch : janvier 1943. Opérations anti partisans, en Biélorussie. Le bataillon du narrateur. Deux villages rares de la carte, aucun survivant. « Je n’y étais pas. On sécurisait la ville à l’extérieur ».

C’est pas joli, joli, ce que nous conte Pierre Olivier, 1er lauréat du Prix du roman d’espionnage l’an dernier, avec Lorsque tous trahiront chez Konfident, Noir/La Manufacture de livres, roman qui a ouvert le bal d’une série dont le troisième ouvrage est prévu, en 2027. On n’est pas dans le noir et blanc d’un conflit manichéen à l’américaine, d’un côté les gentils et de l’autre, les méchants, on est dans la phase d’après, celle de la paix naissante où les ennemis d’hier doivent être écrasés comme des cafards. Quitte à utiliser des méthodes peu ou prou les mêmes que ces derniers. Mais au fond, pourquoi devrait-on se gêner alors qu’il s’agit de traiter avec ces infâmes collaborateurs français qui ont choisi le mauvais camp.

On va donc suivre les méandres psychologiques de ce narrateur anonyme, un beau salopard qui utilise la trahison comme bouée de sauvetage. Pas beaucoup de relief ce gars-là. La philosophe Hannah Arendt aurait sûrement parlé de monstre ordinaire. La chasse pour retrouver Berger lui est offerte sur un plateau, prouver qu’il est prêt à se racheter une conduite n’est pas si compliquée, face à ces nouveaux maîtres pour qui rendre la justice passe au deuxième plan lorsque la raison d’État l’emporte. Roman à clé où a violence des armes s’est tue et a été remplacée par celle non moins tragique, de l’effondrement de tous les curseurs moraux. Mais n’est-ce pas toujours le cas ?

Gestapo Berger de Pierre Olivier, Éditions Konfident Noir, 256 pages, 18,90 euros.