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《J’étais Abigail Boone》de Dominic Nolan : cherche Abigail désespérément

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Mariée et mère d’un adolescent. Ça, c’était sa vie d’avant. Parce que Abigail Boone, ne se souvient de rien. Kidnappée, frappée avec acharnement, l’ancienne flic a tout oublié.

Après deux superbes romans déjà traduits chez Rivages, Dominic Nolan nous présente Abigail Boone qui désormais se fait appeler Boone. Personnage rétif, obsessionnel et qui revient de loin. 《Elle avait existé, elle avait eu sa place dans le monde.》Et dans ce monde d’avant, elle avait enquêté sur la disparition de Sarah Still. Ce qui lui avait valu quatre jours de séquestration, des coups à en pleuvoir, une libération suivie d’une amnésie rétrograde. Lorsqu’elle avait vu son mari Jack et son adolescent de fils, Quinn, elle avait eu du mal à convaincre son entourage qu’elle n’avait pas la moindre idée de qui ils étaient. 《Le passé était inerte, immobile. Elle le picorait comme un corbeau – un charognard sur un ancien champ de bataille… Et pourtant, ce passé grappillé était tout ce qu’elle avait.》On comprend que Dominic Nolan vient de créer une héroïne rugueuse et intense. Une victime qui ne coche aucune case appartenant à ce statut. Une battante prête à tout pour retrouver une disparue et récupérer ainsi des fragments de mémoire, les deux événements étant liés.

Le roman est sorti en 2019. La patte caractéristique de l’auteur britannique est déjà présente. Violente, saturée, où l’on peine à récupérer son souffle, bousculé par cette déflagration littéraire. L’univers décrit par Nolan est celui de la sauvagerie et de l’inhumanité. On y exploite le corps des femmes, on se sert des enfants pour assouvir les plus sordides des pulsions sexuelles. Dominic Nolan ne pouvait que construire un personnage à cette mesure. Résilient mais dépourvu des normes sociales attendues comme d’aimer fils et mari.

Elle leur préfère des gens hors du cercle familial. Il y a Roo, bulgare, et rescapée comme elle du désir sadique des hommes. Tess, la fille de Mickey Box, un gangster à qui dans sa vie précédente elle a rendu service. Et dont elle supporte la présence davantage que celle de Jack, son propre mari. Ce dernier tente de lui faire retrouver la mémoire. Il veut revoir cette femme qu’il a aimée. Elle, veut juste se souvenir pour mieux punir. Sa famille ne lui inspire rien.

Alors, elle reprend son enquête, la disparition de la jeune Sarah. Un prétexte pour se souvenir et se reconstruire. Vous avez tout faux. Elle ne pense qu’à calmer sa quête de vengeance. Tous lui conseillent de laisser tomber. En vain. Boone est happée dans ce cloaque de prédateurs qu’elle a côtoyé et subi avant son enlèvement.

Roman noir par excellence. Dominic Nolan nous entraîne dans l’obscurité des âmes. Un polaroïd aux couleurs passées redonne espoir à Boone. Mais dans quel but alors que les visages familiers ne lui disent plus rien. Que reste-t-il d’une femme, d’une mère, lorsqu’elle ne peut plus s’appuyer ni sur son histoire, ni sur ses liens passés. Mais la nouvelle Abigail s’en moque. Elle n’existe que dans le présent désormais. Elle nous perturbe mais elle nous accroche. Definitly.

J’étais Abigail Boone, de Dominic Nolan, traduit de l’anglais par Isabelle Maillet, Éditions Rivages/Noir, 432 pages, 23 euros.

 

 

 

 

« Allumettes » de Jurica Pavičić : le feu de la vengeance

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Tout change et rien ne change chez Jurica Pavičić. On a beau avancer dans le temps, la guerre de 1991 loin derrière, la Croatie semble toujours dévorée par les mêmes démons. Corruption, nostalgie incorrigible et appât du gain, type nouveaux riches. Le romancier n’en finit pas de dénoncer les travers de son pays et, au passage, tire à vue sur maman, papa et les enfants. Allumettes est tristement ancré dans l’actualité. Un incendie ravage des hectares de terrain sur les hauteurs de Split. Une femme trouve la mort. Geste criminel ou nature fiévreuse, mise hors de contrôle en raison de chaleurs excessives ? Des flammes aux cendres, tout est suspect.

« Le vent soufflait furieusement et une scène cataclysmique se déroulait sous les yeux de Petar : le Mosor entièrement orangé, noyé dans une lumière pourpre qui vibrait et scintillait sinistrement. » L’odeur du feu a sorti du lit l’inspecteur Petar Fradelić. Il devine que la journée va être longue. Un autre homme contemple avec effarement le spectacle. « Ce qu’il voyait là avait des allures de fin du monde. » Il s’agit de Stanko Barada, inspecteur du service incendie, trente années d’expérience. On dit de lui qu’il « sait lire les feux ». Un gros homme d’une soixantaine d’années qui donne l’impression de fonctionner au ralenti. Ne vous y fiez pas. Ses talents de sorcier vont encore faire merveille. Il sait que six personnes manquent à l’appel. Stanko en déduit tout de suite que la seule qui ne réapparaîtra pas, sera le meurtrier. Il connaît la nature humaine, aujourd’hui, les gens sont choqués, demain, ils seront enragés et chercheront le pyromane.

Les couples sont rarement heureux chez Jurica Pavičić. Beaucoup d’habitudes, surtout des mauvaises, d’incompréhension mutuelle et de silences pénibles. Mladen Bozikovic et sa femme Mirela n’échappent pas à la cruelle radioscopie conjugale du romancier croate. À se flinguer. Mladen est un citoyen modèle avec pourtant un mobile. Et Petar le sait, dans 90% des cas, seul le mobile compte. Il n‘a pas tort. Avec un tempo d’une lenteur d’escargot, l’auteur nous dévoile dans la seconde partie le déroulé des événements. On avance alors du point de vue de Mladen. On ne nous cache plus rien. Parce que le propos de Pavičić n’est pas tant l’intrigue que l’auscultation de la société croate.

Qui s’accompagne toujours d’un cours d’histoire avec l’écrivain. Cette fois, le prétexte s’appelle Jugocestar. Stanko se souvient parfaitement de cette entreprise spécialisée dans les travaux publics, les infrastructures, et qui employait à son apogée près de deux mille cinq cents personnes. L’exemple même de la nationalisation heureuse du socialisme. L’époque bénie de Josip Broz Tito, l’époque de la Yougoslavie, mieux, de l’empire yougoslave « qui donnait aux pays africains et asiatiques l’illusion que quelqu’un dans l’hémisphère nord blanc les écoutait…le seul empire colonial qu’ait jamais possédé un pays qui a toujours été lui-même colonisé. » Des gens avaient voyagé, fait fortune et Tito avait réussi ce tour de force de se détacher de la maison mère soviétique sans pour autant s’attirer les foudres du Kremlin. Puis, ce fut la guerre en 1991, suivie de longues années d’agonie et Jugocestar qui dépose le bilan. « Pour ce péché d’orgueil, un ciel d’orage avait fait fondre sur la société un châtiment juste mais impitoyable ». Politiquement, on ne votait plus communiste mais HDZ, on retournait à la messe mais le nouveau messie s’appelait capitalisme. Et les terres de Jugocestar appartenaient bien à quelqu’un.

Les sushis ça coûte cher. Les petits-enfants de Mladen et Mirela en raffolent. Leur fils Niko ne veut pas les priver. C’est de lui que viendra la catastrophe, lui le fils criblé de dettes que le père veut éponger une bonne fois pour toutes. Pour faire bien, Mladen devra faire mal. Et l’incendie se transforme en homicide. Une femme périt, brûlée vive, dans sa voiture. Ces terrains hérités se transforment en territoire maudit, le feu devient une métaphore d’une société consumée par la cupidité et Jurica Pavičić signe un roman où l’individu se perd dans les logiques de pouvoir et de silence coupable.

Allumettes de Jurica Pavičić, traduit du serbo-croate par Olivier Lannuzel, Édition Agullo Noir, 418 pages, 23.50 euros.

« Le Meurtre du joueur d’échecs de Sarah Finger : qui a tenté le dernier coup ?

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« Cette « découverte macabre », selon la formule consacrée, survient le 22 août 1995, vers 7 h 45. Nous sommes à Saulx-les-Chartreux, dans l’Essonne, un bourg de quatre mille cinq cents habitants situé à environ vingt-cinq kilomètres du centre de Paris. » Sarah Finger ne perd pas de temps à nous apprendre que le corps enveloppé dans une alèse imbibée de sang appartient à Gilles Andruet, trente-sept ans. L’homme a connu la gloire. Il fut un joueur d’échecs brillantissime. Sa mort est brutale et vilaine.

Et acharnée. Trois plaies au niveau de la tête, ainsi que d’importants hématomes aux épaules, au cou et à la base de la nuque. Le décès est dû à cette avalanche de coups et à un écrasement du larynx. Gilles Andruet a aussi été drogué. Celui où ceux qui l’ont tué étaient manifestement très en colère. La direction régionale de la police judiciaire de Versailles est saisie de l’affaire.

Un « maître international d’échecs » à vingt-quatre ans et le fils de l’ancien champion de rallye Jean-Claude Andruet, ça le fait ! En victimologie, établir un profil est vital, il permet de cerner l’assassin. Celui de Gilles Andruet n’est pas ordinaire. Sa vie non plus. Parce qu’au sommet de son génie en 1988, il envoie tout balader. Finies le roi, la reine, échec et mat, et vive la roulette. Gilles Andruet va se perdre dans le jeu. Est-ce la raison de sa mort ? Après tout, les enquêteurs vont vite découvrir qu’il était criblé de dettes. Et que ses camarades de jeu savaient manier les battes de baseball aussi bien que les jetons sur un tapis vert.

Le « True Crime », très en vogue aux États-Unis depuis longtemps, continue sa percée dans l’hexagone. La journaliste a choisi de ne pas magnifier le Mozart de l’échiquier comme le surnomme la presse à l’époque, en utilisant un style plutôt factuel. Il faut dire que ce n’est pas la plus belle des victimes. Parce qu’une fois que l’on a épuisé la jeune et prometteuse biographie, le profil du bonhomme se gâte sérieusement. Toxicomanie, interdiction bancaire et de casinos, mauvaises rencontres, la fin de partie du Kasparov français est une véritable descente aux enfers. Il n’empêche. Quelqu’un l’a tué.

Trois procès, des accusations contradictoires, des mensonges, des soupçons de corruption, des fuites à l’étranger : pendant plus de vingt ans, l’affaire se déplace d’un tribunal à l’autre sans parvenir à épuiser ses zones d’ombre. Le fils et le père ont eu une relation compliquée mais cela n’empêche pas ce dernier de vouloir connaître la vérité et surtout de faire payer les coupables. Une famille en particulier, les Liany, avec une dynamique père/fils tout aussi complexe que celle des Andruet du vivant de Gilles. Le fils accusant le père d’avoir tué le joueur d’échecs. Ajoutez à cela, un cousin, Sacha Rhoul, qui sert d’intermédiaire. Tout ce petit monde est pointé du doigt dans l’encaissement d’un chèque de 400.000 euros appartenant à ce « pigeon » providentiel. Mais morale et justice ne vont pas forcément de pair. Après avoir été condamné à quinze ans de réclusion pour meurtre, Joseph Liany a été définitivement acquitté en 2006, tout come Rhoul en 2014. Son fils a pris sept ans mais pour recel seulement. Juridiquement, Jean-Claude Andruet ne sait toujours pas qui a tué son fils, pièce centrale et tragique d’un jeu grandeur nature où la mise à mort a été certaine, mais où l’échec et mat n‘a jamais été prononcé.

Le Meurtre du joueur d’échecs de Sarah Finger, Éditions 10/18, « True Crime » en partenariat avec Libération, 192 pages, 8.30 euros.

« Alec » de Arttu Tuominen : une frontière sous haute tension

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Arttu Tuominen version gros calibre. En 1992, la frontière avec l’Union soviétique qui vient de s’effondrer, n’est pas une aire de jeux pour gamins qui entrent au CP. La soif de capitalisme des nouveaux Russes a déjà vérolé l’atmosphère et leur envie de pognon est sans limite, sanglante et cruelle. Mais une gamine de 14 ans et un vieil ermite sauvage au passé trouble les attendent au tournant.

L’auteur finlandais est en pleine forme. Après sa série Delta Noir, il publie Alec, premier volume de La Trilogie de Cristal, qui se dévore comme on regarde un film d’action, avachi dans son canapé, et sans vouloir en perdre une seconde. Au programme, un meurtre qui a lieu de nos jours, à Helsinki, et un carnage qui s’est déroulé en 1992, en Laponie. Douze personnes trucidées dans une ferme laitière au milieu de nulle part mais située non loin de la frontière avec le voisin de la nouvelle Fédération de Russie. On suit alors les corps comme les cailloux du Petit Poucet. Un dans le vestibule, puis un autre dans un fauteuil, deux dans la cuisine, « une purée sanguinolente ». Et un billet de cent dollars qui « volète dans la forêt silencieuse et déserte. »

La sidération des flics lapons est totale. Pas le genre de trucs auxquels ils ont l’habitude. Eux, ce serait plutôt des histoires de rennes qu’ils règlent en général. Liina, 14 ans, a tout vu et surtout a pris des photos. Son père, Sami Aho, policier sami dans la bourgade de Salla comprend assez vite que cela peut la mettre en danger. Il n’a pas tort, les Russes ne sont pas des tendres. Même si en réalité, le danger va venir de l’intérieur, des autre Samis. Un homme se trouve aussi sur place. Il s’appelle Alec. Une sorte de marginal parfois à la limite de la loi. Sami Aho le connaît. Ce qu’il ne sait pas, c’est ce qui lie cet ermite à sa fille. Le duo insolite est l’une des forces du roman. Le maître et l’élève. La transmission du savoir dans ce territoire jugé hostile par n’importe qui sauf par ces deux-là.

Le romancier nous transporte aussi à Helsinki où l’inspecteur Tommi Kivi enquête sur la mort d’un trafiquant de drogue. « L’ogive a perforé la tempe et fat éclater le crâne de l’homme. Sur la paroi de béton, une éclaboussure rouge évoque un cheval cabré sur ses postérieurs. » Deux temporalités marquées par une extrême brutalité. Le romancier de 45 ans arrivé un peu par hasard en littérature, se sert de son passé d’ingénieur environnemental pour nous décrire une Laponie menacée de toute part par la convoitise des hommes. La crise économique des années 90 a modifié les rapports entre les gens. Plus rien ne compte, à part l’enrichissement personnel. Et tous les coups sont permis. Roman testostéroné à bloc, Alec tourne le dos aux précédents ouvrages de l’auteur, par sa violence et sa noirceur. Et trente-cinq ans plus tard, la Finlande qui a rejoint l’OTAN en 2023, surveille cette frontière de plus de mille kilomètres et cette région de la Laponie, non plus comme une passoire du crime organisé mais comme une zone militaire stratégique européenne qu’il faut impérativement bunkériser.

Alec de Arttu Tuominen, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, Éditions de La Martinière, 464 pages, 22 euros. 

La Maison des os et de la pluie de Gabino Iglesias : quand le Noir vire au gore

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Gabino Iglesias ne montre aucun signe de ramollissement. Le bonhomme cultive son penchant tortionnaire pour la cause littéraire. Et c’est toujours sacrément bon.

Dans La Maison des os et de la pluie, pas touche à maman. On a beau avoir vu le jour dans le Barrio Obrero, on n’en est pas moins le fils de quelqu’un avant de devenir un petit dur, un vieux salopard ou un tueur né. Justement, Bimbo vient de perdre sa mère. Maria a été rafalée devant la discothèque où elle travaillait. Et ça, ce n’est pas possible.

Alors, il réunit ses amis, ses camarades de classe : Gabe, Xavier, Tavo et Paul. À la vie, à la mort chez ces cinq gamins. Mais là, on n’est plus dans la cour de récréation, on est de plain-pied dans le monde des adultes, dans celui qui deal et zigouille à tour de bras. Parce que de l’innocence, il n’y en a jamais eu à San Juan, Porto-Rico. Territoire non incorporé aux États-Unis depuis 1898, il n’a rien à offrir. Hormis un passeport, sans même de carte électorale. Le romancier ne rate pas une occasion de dénoncer l’abandon de cette île par la maison mère. Celle où ils veulent pourtant tous aller. Comme Natalia, la copine de Gabe. La seule à avoir encore un peu de bon sens.

Le récit est tordu, fantastique parfois, sanglant toujours. La vengeance n’est pas un plat qui se mange froid dans la région, elle est le moteur de toutes les colères immédiates. Elle est aussi mauvaise conseillère. D’abord, on commence par trouver celui qui a tiré, puis celui qui a donné l’ordre. Et de fil en aiguille, on se retrouve à dessouder un grand nombre de lascars, coupables ou non. Peu importe. Bimbo s’est transformé en taureau qui ne voit que le rouge de la mort. Il entraîne dans ce sillage mortifère ses amis, Gabe en tête de gondole. Ce même Gabe qui se dit qu’il fait une connerie mais qui, au nom de l’amitié, ne lâche pas son pote. Le problème, c’est que le meurtrier appartient au clan du narcotrafiquant le plus dangereux de l’île. Et qu’au moment où les cinq jeunes portoricains décident de régler leurs comptes, un ouragan d’une puissance exceptionnelle s’abat sur l’île.

En 2017, Porto-Rico a été frappé par l’ouragan Maria de catégorie 4 qui a laissé l’île exsangue. Le prénom de la mère décédée est donc d’un symbolisme chargé. Il est associé à la catastrophe et au malheur. À dix ans, Gabe a vu son père mourir à cause d’un autre ouragan. La nature est aussi belle que hostile dans ce décor de lune de miel. Elle ne détruit pas seulement les maisons, elle hante les âmes parce qu’après chaque mise à terre, elle laisse derrière elle des fantômes qui parasitent le sommeil des habitants. Gangsters et innocents croient et craignent les signes du destin et n’hésitent pas à se placer sous la protection des orishas, les divinités de la Santeria.

Mais Maria n’était pas si pure. Elle, aussi, a succombé au trafic de drogue. Peu importe pour son fils et Gabe, qui au nom de cette amitié indéfectible, accompagne son ami sur un chemin où les cadavres s’amoncellent. La superstition habite Bimbo. Ce qui permet à l’auteur de se lâcher complètement. Lorsque le chef des narcos local est tué, Bimbo s’attelle à exorciser de potentiels démons. Il commence par lui couper la langue puis s’attaque aux yeux. « À l’aide du pouce et de l’index, raconte Gabe, il a soulevé la paupière droite, avant de lui planter le couteau dans l’œil, avec un petit pop bien audible…maintenant que les deux globes oculaires étaient dans la bouche d’El Brujo, il était temps de partir. Niveau violence, j’avais mon compte. »

Des scènes du même genre, il y en a un bon paquet. La marque de fabrique du romancier. Parce que chez Gabino Iglesias, la violence n’est pas seulement celle des armes ou des cartels. Elle est partout. Dans la pauvreté, dans les traumatismes de l’enfance. Dans les familles décimées. Dans une île régulièrement frappée par une nature traîtresse. Les maisons tiennent à peine debout, gorgées de sang et d’os, et où les morts attendent en embuscade. Gabino Iglesias reste une voix majeure du « barrio noir ». Avec ce quatrième roman, l’auteur qui vit à Austin, Texas, confirme ses talents de conteur habité et impitoyable, capable de magnifier le gore pour en faire une esthétique de la résistance. On n’oublie jamais d’où l’on vient.

La Maison des os et de la pluie de Gabino Iglesias, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Szczeciner, Éditions Sonatine, 400 pages, 23,50 euros. 

« Base Toundra » de Olivier Truc : la neutralité et ses zones grises

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L’honneur a un prix. L’épisode historique suédois que nous relate Olivier Truc dans Base Toundra nous montre que le pays qui afficha une neutralité tapageuse lors de la Seconde Guerre mondiale, n’a pas vraiment tenu ses engagements. Pire, il a flirté avec le déshonneur.

La capitaine suédoise Maria-Pia Tedelius du régiment de dragons du Norrland, alias K 4 dans le jargon local, unité spécialisée dans les opérations commando en zone arctique, s’apprête à accueillir le capitaine français Guy Puech de la 1er compagnie du 3e Régiment de Parachutistes d’infanterie de Marine (RPIMA). Au programme : un mois d’exercices en commun dans les conditions extrêmes qu’offre la Laponie. La Suède a demandé à rejoindre l’OTAN. « Une décision qui n’allait pas de soi pour un pays neutre depuis deux siècles. » Ce concept de neutralité est au cœur du dernier et formidable roman de l’écrivain français.

En réalité, la Suède a commencé à collaborer avec l’OTAN en 1944. Mais au moment où l’officier Puech pose ses rangers dans cette contrée, à l’aéroport de Kiruna, il ne mesure pas l’obsession suédoise autour de ce concept et n’a aucune idée de ce qui l’attend. Notamment, ce que lui réservent les problèmes culturels locaux. Sa rencontre avec le chef sami, Torkell Nutti, est plutôt rugueuse. « Je vois que le capitaine français ignore tout de nos conditions de vie », commente Nutti. C’est sûr. Ne pas pouvoir utiliser les hélicoptères Caracal afin de ne pas effrayer les rennes n’était pas ce à quoi s’attendait Puech. Grosse adaptation en perspective. Il y en aura d’autres. Mais la découverte de trois cahiers écrits par un autre capitaine, un Suédois, le pilote Stig Blumfors, va le plonger dans une drôle d’histoire, lui faire remonter le temps, et redonner un peu d’honneur à un autre pilote, le Français Joseph Vivarès.

Septembre 1939. Ainsi, commence le premier cahier. La guerre a éclaté. Le capitaine Stig Blumfors est un soldat dépité. Lui qui rêvait de grandes batailles héroïques se retrouve au fin fond du Nordland, à deux pas des frontières norvégiennes, finlandaises et soviétiques. Seule consolation, son Junkers F 13, un avion solide qui lui permet d’atterrir sans encombre sur cette base qui doit rester absolument secrète. À tel point que des années plus tard, lorsque Tedelius et Puech commenceront leur enquête, ils ne trouveront rien sur Internet. Silence absolu sur les événements ayant eu lieu sur l’aérodrome F67 durant la période allant de septembre 1939 à mai 1945. La mission de Blumfors est de faire respecter une neutralité musclée sur ce territoire blanc et polaire de 4700 km2 et qui va accueillir autant d’avions anglais qu’allemands. Mais dès les premières heures, il se heurte au patron de la base, le major Dager Trulsson qui ne fait aucun effort pour dissimuler ses penchants nazis. « Un con, mais avec des amitiés allemandes qui le protègent », selon un soldat de la base. Trulsson n’a pas du tout la même conception de la neutralité que Blumfors. «Vous croyez que votre sens de la neutralité est la bonne, aboie – t- il ? La neutralité, elle s’invente au fur et à mesure qu’on la vit. C’est un art ! L’art de la survie qui ne s’accommode pas de positions tranchées intenables à la longue . »

Le roman d’Olivier Truc utilise ces deux temporalités d’avant et après-guerre. Le décor demeure. La Laponie, immensité blanche, que le romancier/journaliste occupe de façon romanesque depuis de nombreuses années. Cette fois, il a découvert un épisode peu glorieux de son pays d’adoption qui évoque l’or spolié, les trafics et les secrets d’État. La trame romanesque se présente sous la forme de ces trois cahiers remis à la capitaine par Mirjá, sa grand-mère. Cette dernière manque de s’évanouir lorsqu’elle rencontre le soldat français, et qu’elle apprend qu’il est parachutiste. « Mirjá laissa échapper le tisonnier qui tomba sur le sol. Elle porta la main à sa bouche comme si elle avait vu le diable. » « Traduis à ton ami, dit-elle, à sa petite-fille. Il y a eu un pilote français assassiné, là, sur l’aérodrome. » « Base Toundra » devient alors une mine d’informations sur cette Suède si vertueuse en paroles.

En réalité, plus de deux millions de soldats allemands ont transité par le pays au cours de la guerre. Dès que la Norvège puis la France ont capitulé, les autorités se sont enfoncées chaque jour un peu plus dans la compromission. Le major Trulsson incarne ce double jeu. Quand, Blumfors s’émeut auprès de lui de survoler non seulement « les trains de minerai de fer en partance pour Narvik, puis l’Allemagne », mais aussi des trains transportant des soldats allemands, Trulsson ne voit pas où est le problème. Au niveau national, on est plus hypocrite. De peur de se mettre à dos le Reich, le gouvernement interdit aux organes de presse de divulguer les horreurs commises par les Allemands. Il n’y a que le Göteborg Handels och Sjöfart tdning à afficher sa ligne antinazie. Sur la base, la tension ne cesse de grandir entre les deux hommes. L’arrivée de ce soldat français n’arrange rien. Et la capitaine Maria – Pia Tedelius  se demande quel rôle a joué sa grand-mère dans ce récit. Ce qui permet à Olivier Truc de nous faire un clin d’œil, en mentionnant son enquêteur fétiche  Klemet Nango. Et surtout d’aborder la mémoire, collective et individuelle de cette Suède qui a voulu oublié ce chapitre du récit national où la morale se dispute à la lâcheté.

Au fil des pages, les deux militaires fascinés par ce qu’ils lisent, comprennent que le drame est inéluctable. Le capitaine Blumfors le consigne si précisément dans ses écrits qu’on finit par avoir peur pour lui. « J’ai promis la vérité à ce carnet . » Cela pourrait lui coûter la cour martiale. Peu lui importe. Il ne veut pas avoir honte. L’arrivée d’un Suédois va faire exploser l’équilibre déjà très précaire de la base et mettre à jour des choses encore plus inavouables. Base Toundra est autant un roman de guerre et d’espionnage qu’un récit historique qui prend une dimension particulière, dans le contexte géopolitique actuel avec une Russie de plus en plus agressive qui pousse les pays européens à choisir leur camp.

Base Toundra de Olivier Truc, Éditions Métailié Noir, 432 pages, 22 euros.

 

« Les Révérentes » de Addie E. Citchens : le blues des pécheurs

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Le Mississippi. Mais pas n’importe lequel. Le Mississippi Delta. Un monde dans un monde. La romancière américaine Addie E. Citchens tient beaucoup à cette précision. Parce que si l’État tout entier est pétri de religion, ce coin en particulier vibre d’une ferveur incandescente qui tourmente les âmes les plus fragiles. Elle en a tiré Les Révérentes, un premier roman d’une splendeur céleste qui lui a valu d’être la première lauréate de la bourse FSG new-yorkaise (Farrar Straus & Giroux), décernée aux écrivains débutants.

Le drame est là. Tapi dans cette fratrie bénie. Cinq garçons dont des jumeaux. Le père est le révérend baptiste Sabre Winfrey Jr et sa Première dame, Priscilla Stringer, est une héritière des Stringer de Clarksdale, entrepreneurs de pompes funèbres. Épouse dévouée, sa fierté d’être mariée à l’homme d’église est sans limite. « Le 14 février 1976, mon mari m’a expliqué que parce qu’Ève avait mangé la pomme, j’allais devoir manger le serpent. » Jusqu’au jour… «  Il m’a fallu un long moment et une chute cruelle pour saisir qu’il ne s’était jamais agi de nous, mais de lui seul. » Ce sera la première voix du roman.

L’autre est aussi celle d’une femme. Beaucoup plus jeune. Diamond Bailey, élève du lycée de Dominion High. Comme Emanuel John Winfrey, surnommé Wonderboy, le fils du Rév’, celui dont toutes les filles sont amoureuses. « Quand il vous choisissait, fallait pas glousser sur lui avec vos copines, sinon elles devenaient tellement jalouses qu’elles essayaient de salir votre nom. » Mais le miracle arrive, le plus populaire des garçons s’intéresse à elle et c’est comme ça qu’un après-midi, elle se retrouve chez lui, dans sa chambre, et que la Première dame ouvre la porte. Le Malin a remplacé le divin. La femme du Rév’ sent déjà au loin les flammes de l’enfer tandis qu’elle regarde horrifiée son fils chéri, cet innocent, ce Wonderboy, se masturber au-dessus du corps nu de cette catin. À partir de là, tout fout le camp dans le monde bibliquement parfait de la famille Springer.

Pour les amateurs de blues, la ville de Clarksdale, ce n’est pas rien. Si avant, on était pressé d’en ficher le camp, aujourd’hui on y vient quasi en pèlerinage. Muddy Waters en est originaire. Et tous les ans, en août, un festival du Blues cultissime s’y déroule. C’est donc dans ce trou perdu du Delta que la romancière a grandi, bercée par les notes de cette musique désormais patrimoine culturel américain. Dans une interview accordée à la presse américaine, Addie E. Citchens explique que, pour restituer le Mississippi Delta dans son roman, elle a réalisé qu’il lui fallait conserver « the musicality, the flavor, the joie de vivre » du lieu, malgré son délabrement et son histoire. Et cette musicalité, on la retrouve dans les expressions du coin. « Bonjour mon mari…Tu crois que tes fils n’ont pas idée de la manière dont tu vis ? Enfin, j’imagine que ce que tu leur enseignes n’a pas d’importance à tes yeux… » Ce à quoi le Rév’ rétorque : « À la femme, IL a donné un utérus, et à l’homme la domination – voilà ce que j’enseigne à mes garçons, car c’est ce que dit la Parole vivante de Dieu. »

Son Wonderboy de fiston a reçu cinq sur cinq la parole du messager du Tout Puissant. Et au fil des chapitres, alors que le couple noir et chic se désintègre violemment, la personnalité du prodige explose petit à petit. Ce sont alors les voix de ces deux femmes sous emprise qui saturent les ondes. Chacune à leur façon, elles tentent de s’extirper de ce marigot psychologico-patriarco-religieux. Parce que Dominion, bourgade imaginaire, pourrait tout aussi bien s’appeler Sodome et Gomorrhe. Le royaume du Rév’ dissimule tout un tas de turpitudes dénoncées par l’église qu’il est censé représenter. L’homme derrière sa chasuble est un prédateur. On ne peut plus classique. Il vise sa secrétaire. Mais son fils, Wonderboy, « cet étudiant brillant et athlète d’exception« , va commettre l’irréparable. Le blues raconte toujours une histoire. Souvent celle du Mississippi. La romancière fait de même. Un pasteur lubrique dont les sermons enflammés et tapés par sa femme rythment l’ouvrage. Cette même épouse trompée, alcoolique et qui avale les somnifères comme d’autres s‘empiffrent de bonbons, et des enfants contaminés. Certes. Wonderboy est un psychopathe. Mais son crime ultime aux yeux des deux communautés, blanche et noire, n’est-il pas au fond toujours cette vieille obsession rance, celle d’avoir franchi la ligne invisible de la race. Après tout, on est au Mississippi. « J’arrive pas à croire qu’il est mort ce beau gosse, soupirait une adolescente…il avait pas besoin d’aller violer personne, encore moins une foutue Blanche. » Un sacré premier roman. Une partition de blues qui parle de transmission maudite dans un monde ficelé par les hommes. Et d’émancipation chaotique, mais réelle.

Les Révérentes de Addie E. Citchens, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, Éditions Christian Bourgois, 288 pages, 22 euros.

« Les Hallucinés » de Pierre-Olivier Capéran : le bleu du réel

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Le Morvan et le Mali. Des kilomètres de distance. À priori, rien à voir. Et pourtant. Sur plus de cinq cents pages, Pierre-Olivier Capéran nous démontre brillamment le contraire.

Martin Reinhard est un monsieur qui n’a pas la forme. Quelque peu à la dérive après un chagrin d’amour, il vit désormais à Château-Chinon où il a repris un cabinet vétérinaire sur le déclin. Il lui a fallu la vision d’un chevreuil sur la route pour tout larguer et s’installer dans cette région du Morvan. « Son esprit scientifique résistait. Mais il savait, au fond de lui, que l’épisode du chevreuil avait tout décidé…Comme un enchevêtrement de nœuds qui se défait soudain sans effort. »

Des nœuds dans la tête, son copain Julien Baillet semble en avoir un paquet. La soldate Victoire qui sert avec lui dans l’armée française au Mali, en est persuadée. En fait, les deux se connaissent depuis le lycée et ont fait leurs classes à Belfort. Il y a un truc pas clair chez son frère d’armes. Mais pour l’heure, ils font partie d’un convoi à destination de Kidal, dans le nord-est du pays. Une histoire de chèvre va tout faire déraper.

À ce stade du roman Les Hallucinés, on avance encore dans le noir. Les fils ne sont toujours pas connectés. Retour chez Martin. Le vétérinaire a découvert que le hameau où il a élu domicile n’est pas banal. Tous les habitants, sauf lui, y sont apparentés. Et ce n’est pas la seule bizarrerie. Désormais, quand il regarde au loin, il voit une tache bleue. En quelques chapitres, les éléments d’un mystère, d’un nuage noir qui enveloppe Martin a pris forme. Les bâtisses se dressent sourdes, inquiétantes et menaçantes.

Un carnage ne va pas arranger l’atmosphère. Une vache et son veau. Salement massacrés. Le fils, Nathan, 12 ans, serait le coupable. Il a même blessé son père. L’employé agricole a dû l’assommer. Le gendarme Markovic a lui aussi échoué dans la région. Encore un personnage en déshérence. Le Morvan n’est plus ce territoire paisible que l’on admire l’automne. Il devient soudain le théâtre d’une violence aussi brutale que incompréhensible. Martin surfe sur Internet. Quelque part en Afrique, un homme parle de cette tache bleue… Là-bas, justement, Victoire se heurte à une réalité qui lui échappe. Elle devait rentrer en France mais elle a renoncé. Elle veut comprendre le changement de son camarade. Pourquoi, désormais, elle a des gars à ses trousses qui veulent lui faire la peau. Mais à qui se fier ? À cette journaliste du journal Le Monde ?

On avance nous aussi un peu. On oscille entre le roman noir, l’horreur et la guerre. Le Mali, la tache bleue, l’armée, les vaches mortes, des symptômes de quelque chose. Un empoisonnement, une contamination ? On a été comme Martin, on a plié, douté, halluciné devant l’irrationnel, avant de se redresser, d’ouvrir les yeux. Et la tache au loin s’est éloignée. Entre folie et lucidité, Pierre-Olivier Capéran signe un premier roman costaud où le pays d’Afrique de l’Ouest et la campagne française ne sont que des décors, des creusets où l’homme se tord et se perd. Le lecteur, lui, ne décroche jamais. Pris au piège. Envoûté.

Les Hallucinés de Pierre-Olivier Capéran, Éditions Rouergue Noir, 496 pages, 23 euros.

« Les Amateurs » de Yan Lespoux : de la poudre aux yeux

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Un bar, le seul encore ouvert toute l’année. Celui d‘Hélène. À travers le regard et la voix de la jeune femme, on a la radioscopie d’un petit village français dans un Médoc saturé de soleil et parfois traversé par la tempête. Le reste est une démonstration de force subtile et ourlée d’une narration savamment maîtrisée. Une très jolie réussite.

On s’ennuie beaucoup dans le patelin. Les mêmes gens qui racontent les mêmes histoires, avec leurs lots de malheurs ou de bonheurs. De fidèles représentants de l’humanité réunis quotidiennement, et qu’Hélène écoute avec une distance salvatrice. Jusqu’au jour où des ballots de dope échouent sur le rivage voisin. On en rigole. Il y a du grand comique dans cette histoire de trafic clandestin qui serait orchestré par les méchants cartels d’Amérique du Sud. En réalité, la rigolade ne va pas durer. Et, constat sans appel : l’argent rend fou.

Tout est parti d’un drop off, la récupération de colis (essentiellement de la drogue) jetés en mer, qui a échoué. Dans tous les sens du terme. Cosimo Perri qui émarge pour la mafia italienne avec un sacré background cinéphile (chaque colis est estampillé de la bobine d’Al Pacino dans Scarface) n’a pas du tout l’intention de mourir « dans une vague scélérate ». Résultat, les Vénézuéliens avec lesquels il trafiquote, rejettent à l’eau les huit cents pains de coke pourtant déjà stockés à bord. Problème. La dope vient de Colombie. Des tueurs à gage débarquent afin de récupérer les précieux colis. Et là, on parle de cadavre découpé et de massacre à la tronçonneuse. Modus operandi tout droit importé de Juarez. Manque plus que les corps pendus à l’entrée du village. « Cosimo Perri les regarda s’éloigner avec résignation. Les risques du métier. » Un grand naïf parce que les Vénézuéliens, eux, ont déjà compris que cela ne passera jamais auprès de la maison mère et que l’addition risque d’être mortelle.

L’incident tragi-comique fait la Une de la presse locale. Les autorités demandent aux gens de ne surtout pas garder la marchandise, si par le plus grand des hasards, ils devaient tomber sur un ballot de drogue. Mais comment résister ? La convoitise, l’histoire de la pie attirée par le métal doré ! Fleur et son copain foncent droit devant. Et tout se joue devant Hélène, majestueuse, derrière son comptoir. « Jason, Fleur et Arnaud furent les premiers dont je sus avec certitude qu’ils avaient trouvé des pains de cocaïne sur la plage. Je me dois de l’avouer, ce sont Fleur et Arnaud qui m’intéressent le plus dans cette histoire. Je n’ai pas eu d’enfant. »

Tout est un régal dans cette tranche de vie provinciale perturbée par la mondialisation. Les observations de Yan Lespoux sur ce qu’est devenue notre civilisation, sont d’une finesse réjouissante. L’arrivée de cette richesse dévoyée aiguise les appétits des amateurs qui se heurtent au principe de réalité. Dealer est un vrai métier, il ne suffit pas d’avoir la marchandise, encore faut-il pouvoir l’écouler. Et c’est là que le bât va blesser. L’histoire est véridique, elle fit sensation. Depuis, il y en a eu d’autres. Le romancier s’en est emparé et s’est amusé. Les personnages, de véritables pieds nickelés de la dope, ont été affublés de surnoms, Témesta, Créatine, La Torche ou encore Poupoule. « Le surnom, c’est parfois l’art du contrepied… c’est un peu comme les couteaux. Chacun a le sien… qu’on ne choisit pas forcément…le mien, c’est Sue Ellen. » Tous ces gens se connaissent par cœur, ne s’apprécient pas forcément tous les jours mais ils font partie d’un décor familier, d’une pièce de théâtre bien rôdée où chacun tient sa place. La coke et ce qu’elle suscite va faire exploser cette gentille routine. Avec Les Amateurs, Yan Lespoux signe un roman noir social et démontre que le crime s’accommode parfaitement de l’ultra-libéralisme mondialisé tandis que les gens, les vrais, s’y perdent. Sans bruit.

Les Amateurs de Yann Lespoux,  Agullo Éditions, 240 pages, 21.50 euros.

 

« Maman, le loup m’emporte » de Florence Medina : tenter de comprendre l’inconcevable

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C’est un petit bijou de roman court. Un cas d’école d’écriture romanesque. Où comment raconter l’horreur, en la transformant en un ravissement de lecture.

Après Les abandonnés de l’île Saint-Paul et Violette Nozière, Michèle Pedinielli qui dirige la collection d’une série « L’affaire qui… » aux éditions de l’Aube en partenariat avec Retronews (site de la BNF), a choisi de remonter le temps et de nous raconter un crime oublié et qu’elle désigne de façon très contemporaine comme un féminicide. L’ouvrage de Florence Medina porte aussi sur une interrogation. Pourquoi s’intéresser à ce personnage plutôt qu’à un autre ? Pourquoi s’en approcher alors qu’en outre, il vous déplaît grandement. Pour comprendre l’insondable de ses actions ? Oui. Pour se cerner soi-même? Aussi. Après, c’est sûr, qu’il faut vouloir tenter de percer son propre mystère, en prenant comme cas d’étude un criminel de la pire des factures. « À vrai dire, je me demande ce que je fabrique avec toi, Pierre-Vincent », s’interroge Florence Medina. L’éternelle fascination du fait divers qui traverse le temps sans jamais faiblir, peut-être…

Son nom de famille n’est pas banal. Eliçabide. En basque, cela veut dire « chemin de l’église ». « C’est trop beau pour être faux », note l’autrice. Et pour cause. Le futur criminel était destiné à entrer dans les ordres. Jugé précoce, sage et plus intelligent que la moyenne. Mais l’enfant doué fatigue, tombe malade. On le retire de la pension et grâce à une bourse, il atterrit au séminaire de Bétharram. Eh oui. Rien n’atteste pourtant dans les recherches de Florence Medina qu’il ait connu un sort aussi peu enviable que celui des enfants des années plus tard, lorsque le scandale de l’établissement éclate au grand jour. Décidément, bien peu d’excuses expliquent ce crime atroce. C’était un lettré qui aurait pu choisir une autre trajectoire.

Parce qu’il n’y est pas allé de main morte, Eliçabide. Il commence par l’enfant. Des coups de marteau, puis l’égorgement. Deux mois plus tard, Marie Anizat, la mère du garçon et sa fille Mathilde connaîtront le même sort. Le petit Joseph est surnommé « L’enfant de la Villette ». Son corps est exposé à la morgue dans l’attente d’être reconnu. En mars 1840, on entre dans ce lieu funèbre, comme dans un moulin. On frise l’hystérie. La mère qui a peut-être eut vent de l’histoire ne se sent pas concernée. « Tu la rassures. Tu prétextes que Joseph est bien trop occupé ou en pension. »

Florence Medina apostrophe le tueur et le tutoie. Elle le compare, aussi. À Jean-Claude Roman, celui qui ment à sa famille pendant plus de dix-huit ans, avant de tous les tuer. Il existe bien quelques similitudes. Notamment, cette peur de décevoir. « Pour toi, le verbe le plus odieux de la langue française ». Elle fait aussi des pauses. Le sujet de son livre est perturbant, encombrant. Tenter de comprendre un assassin ! Mais il y a aussi autre chose dans la tête de la romancière, une obstination louable de mettre sur le devant de la scène les victimes. Si les journaux de l’époque qui s’en donnent à cœur joie s’intéressent à la mère et au fils, peu mentionnent la fillette de neuf ans.

Un crève-cœur pour Medina. Alors, elle l’imagine. « Je la vois plutôt menue, puisqu’elle ne doit pas beaucoup manger – sa mère est pauvre -, elle est polie, gentille avec tout le monde. » Dans son mémoire que la romancière a retrouvé, Pierre-Vincent Eliçabide rédige comme un élève appliqué : « Je m’avançais vers Marie armé du marteau, je frappai. Je la vis tomber… et au moment où le fer échappait de mes mains, un cri de l’enfant me rendit à mon transport. » On ne saura rien de plus. Florence Medina conclut : « Elle a sans doute appelé « Maman ! »

Maman, le loup m’emporte de Florence Medina, Éditions l’Aube Noire, 192 pages, 12.90 euros.

« Ligne de feu » d’Arturo Pérez-Reverte : dans le camp de la littérature

Dès les premiers jours de la Guerre civile espagnole, les écrivains du monde entier ont choisi leur bord. Des décennies plus tard, Arturo Pérez-Reverte fait, lui aussi, un choix. Son camp n’est ni celui des nationalistes ou des républicains, il est celui de la littérature. Avec Ligne de Feu, il n’y a pas de héros ou alors ils sont tous des héros. L’ancien correspondant de guerre espagnol qui revient sur les terres de sa jeunesse journalistique, la guerre, semble vouloir livrer un ultime combat, le sien, intime, et transformer la bataille en matière romanesque, quitte à se mesurer à ses prestigieux prédécesseurs comme Vassili Grossman ou Ernest Hemingway, dans la fabrication du récit des armes, du bruit et de la fureur. Sorti en 2020 en Espagne et tiré à 150.000 exemplaires, Ligne de Feu a suscité un tel engouement que le chiffre s’est envolé à plus de 400.000 ouvrages. Le roman historique débarque aujourd’hui chez Gallimard, dans la collection « Du monde entier ». Et on n’est pas déçu.

Le créateur du célèbre capitaine Alatriste a beaucoup tourné autour de cette guerre racontée par son père et grand-père. Comment traiter ce conflit qui fut le premier du genre dans lequel le point de vue idéologique et moral des faits rapportés, ont davantage compté que les faits eux-mêmes. Le plus important étant l’écriture d’un récit. Le romancier a abordé ce sujet dans ses écrits précédents mais Ligne de feu est son grand roman consacré entièrement à un épisode de ce drame national. Épisode capital puisqu’il marquera le début de la fin pour l’Espagne républicaine. C’est donc bien un grand pas en avant que Arturo Pérez-Reverte franchit en s’attachant cette fois à un face à face meurtrier qui s’est déroulé sur ses terres natales, lui, l’homme de presse témoin d’une vingtaine de conflits ailleurs dans le monde, dans la première tranche de son existence professionnelle.

Le roman est structuré en trois grandes parties qui correspondent aux trois temps de cette bataille homérique, décrite sur près de sept cents pages. Il y a l’invasion et le franchissement de l’Èbre par les Républicains, puis les combats au cours desquels les deux camps s’affrontent pour prendre ou reprendre les postions et enfin, la reconquête nationaliste suivie de la retraite républicaine. C’est une construction quasi militaire qui englobe tous les combattants et ne permet aucune héroïsation d’un personnage en particulier. La véritable bataille de l’Èbre s’est étendue de juillet à novembre 1938. À cette date-là, les forces républicaines franchissent le fleuve par surprise, afin de reprendre l’initiative face aux troupes du général Francisco Franco. Les troupes d’El Caudillo sortiront vainqueurs mais accuseront des pertes colossales, au cours de ce qui fut le plus sanglant des affrontements de la Guerre civile espagnole. Arturo Pérez-Reverte imagine un village de trois cents maisons, Castellets del Segre, qui lui apporte la liberté fictive nécessaire. La Guerre d’Espagne, et cet affrontement en particulier, illustrent totalement ce qu’il a appelé un entêtement sanglant. Dans une interview accordée à la sortie du livre, l’auteur expliquait : « Ce fut un choc entre deux béliers. Typiquement espagnol. Les deux camps, selon l’expression consacrée, ont jeté toutes leurs forces dans la bataille, conduisant leurs hommes à l’abattoir. Une horreur en affrontait une autre. »

Dans le roman, ce sont donc dix jours de combat, d’un camp à l’autre, d’un point de résistance à l’autre et une kyrielle de personnages qui expriment les deux idéologies en cours et que le romancier désigne de façon triviale : « Les fachos et les rouges. » Il serait vain de nommer tout le monde mais quelques-uns sortent du lot et permettent aux lecteurs de comprendre, et parfois de souffler, face à ce qui ressemble fort à un carnage assumé (des deux côtés) raconté au raz des tranchées, hyperréaliste, jusqu’à plus soif. Il met en scène la XIe Brigade mixte de l’armée républicaine constituée en autres, de communistes, d’anarchistes, de socialistes et des Brigades internationales. Le romancier se permet aussi quelques anomalies historiques (il en raffole) lorsqu’il inclut parmi les soldats, des femmes, alors qu’elles n’ont jamais combattu en première ligne. Comme Patricia Monzón, dîtes Pato, dix-neuf ans, et parfaite dans le genre. Idéaliste, la militante exaltée prend part à la lutte en tant que milicienne communiste affectée aux communications. Idéologiquement dans la ligne de Moscou, elle discute peu les ordres mais va sortir de cette cécité politique au contact de la violence du terrain, et surtout du capitaine Juan Bascuñana, officier professionnel contraint de mener ses hommes à la mort. Leurs discussions frisent le discours contre-révolutionnaire mais laissent entrevoir un possible glissement intellectuel si jamais ils devaient en réchapper.

Le camp adverse, celui des nationalistes, est composé d’une grande partie de l’armée régulière, de monarchistes, de catholiques traditionnalistes, de la Légion espagnole, les fameux legionaros, un tabor marocain de Regulares, des requêtes carlistes, des phalangistes, de l’armée régulière franquiste. Sans compter les hommes sans grande conviction politique, simplement parce que la guerre les a placés de ce côté de l’échiquier . Comme Ginés Gorquel Martinez, 34 ans, prêt à tout, y compris à déserter, pour aller retrouver femme et enfant. Originaire d’Albacete qui se trouve en zone républicaine, le soldat constate, amer, qu’il aurait tout aussi bien pu être dans l’armée ennemie s’il ne s’était pas rendu par hasard à son travail à Séville, où on l’a recruté le 18 juillet 1936. «Les hasards de la vie…il est menuisier, il ne comprend rien à la politique, il a un jour voté à gauche mais il ne s’en souvient même plus… » Le romancier lui attribue un comparse, le caporal marocain Selimán al-Barudi qui finit par devenir une sorte d’ange gardien. Gorquel n’en croit pas ses oreilles, le Maure combat de son plein gré. «Les tarlouzes de rouges ne peuvent être de Mahomet, ils ne sont pas droits, brûlent moabites, tuent les saints. Ils sont jaramis, mauvais. Nous venons aider le hach Franco pour sauver Espagne ». C’est l’un des duos les plus réussis du roman. Il montre bien comment des amitiés improbables peuvent se nouer sur le front. Il y en a d’autres, plus cérébraux, qui opposent conviction et doute. Les jeunes étant plus enclins que leurs aînés à suivre aveuglément une doctrine ou un homme.

Nul ne peut parler de cette période historique espagnole sans mentionner les correspondants de guerre qui, à cette époque, ont fait fi de cette sacro-sainte objectivité. Mais ceux qui s’attendent à un traitement plus approfondi seront déçus. On sent la volonté non dite de l’écrivain, qu’il est devenu depuis longtemps, de fuir les états d’âmes de ces bêtes de terrain. «Le correspondant de guerre a été mythifié, alors que c’est un touriste de la guerre avec un billet d’avion dans la poche. Quand tu as fini, tu t’en vas, et si les choses tournent mal, tu te casses…Le soldat, lui, ne peut s’en aller. C’est comme un marin dans la tempête, il ne peut pas descendre du bateau. » Martha Gellhorn et Virginia Cowles sont mentionnées une fois, Hemingway (qui lui a couvert la Guerre d’Espagne) quatre fois. Comme si l’Espagnol avait réglé cette question à titre personnel depuis belle lurette, et qu’il refusait de se mettre en scène par procuration. Il n’a pas de double fictionnel (c’est tout à son honneur), l’enjeu est ailleurs. Il est de donner la parole aux autres, aux anonymes, à ceux que l’on a exploités et roulés dans la farine à grand coup de tartine idéologique. Des deux côtés. Tous les travers du correspondant de guerre sont soulignés sans forcément beaucoup d’acrimonie mais sans concession, non plus. L’Américain Hemingway est le moins épargné avec Vivian Szerman qui, selon l’auteur, est un condensé des reporters citées ci-dessus, et d’une autre dont il ne dévoile pas le nom . Interrogé sur cette catégorie de la profession, Arturo Pérez-Reverte ne retient d’ailleurs qu’un seul nom : Manuel Chavez Nogales. Lui fut un témoin direct du conflit espagnol. Il en a tiré un recueil de neuf récits, A sangre y fuego. Héroes, bestias y martires de Espana, dans lequel il se garde de prendre position sur le plan idéologique. La seule chose qui compte pour lui, ce sont les hommes et la conviction que la littérature peut parler de la guerre autrement que par un discours politique.

Les idéaux seraient-ils dangereux ? Peut-être. Dans Ligne de feu, chaque camp est cadenassé dans ce qu’il considère comme la vérité, sa vérité. Haro sur les intellectuels et les nervis du pouvoir de Staline, comme Ricardo, alias Russkof, le commissaire politique, envoyé de Staline, prêt fusiller à tout va celle ou celui qu’il estime trahir le grand projet soviétique importé en terres hispaniques et sorte d’antichambre avant la prise de pouvoir du reste de l’Europe. Chaque personnage représente un courant. Parfois, à la limite de la caricature. Mais cela permet à l’écrivain de souligner la spécificité de cette guerre traversée aussi par le régionalisme et l‘identité qui l’accompagne. Les Catalans, les Basques, les Andalous, les Galiciens ou encore les Castillans vivent la guerre différemment. Résultat, un personnage peut posséder des identités parfois contradictoires. Une façon de dire que le correspondant de guerre étranger et ses prises de position manichéennes n’a pas forcément tout compris à ce conflit.

En Espagne, certains critiques ont reproché au père littéraire de la géniale Reine du Sud de mettre finalement tout le monde dans le même sac, en refusant de se situer. En réalité, Arturo Pérez-Reverte ne prend qu’une position et une seule parce que sur sa ligne de feu, il ne voit que la peur et la faim, la fatigue, la camaraderie et l’instinct de survie. Avec ce roman, il lance un signal majeur : faire de la littérature son unique champ de bataille.

Ligne de feu d’Arturo Perez-Reverte, traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli, Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, 656 pages, 25 euros.

 

« White River »de Ian McGuire : quand l’or prend la couleur du sang

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Une véritable épopée et un souffle épique. Pas moins. White River de Ian McGuire est sans doute le premier coup de poing littéraire de cette fin d’été. Nous sommes dans la Baie d’Hudson, sur la rivière Churchill, au comptoir de Fort Prince-de-Galles, à la grande époque des trappeurs, des chercheurs d’or et des Inuits. Un monde de conquête coloniale brutale où l’homme rendu fou par le métal jaune, se comporte comme un salopard ivre du désir minable de s’enrichir à n’importe quel prix. Captivant de bout en bout.

Mais n’allez pas vous imaginer un genre de Jeremiah Johnson incarné par le très blond et séduisant Robert Redford. Non, les personnages de l’auteur britannique sont aussi moches que leurs motivations. D’ailleurs, tout commence par un vilain secret. Une expédition quasi clandestine vers les terres stériles du Grand Nord canadien, au cœur de l’hiver 1766. La découverte d’un fragment aurifère est à l’origine de cette entreprise hasardeuse. Le  gouverneur Magnus Norton convaincu par Patterson le Colporteur et son échantillon de pierre traversée de veines d’or, a décidé d’envoyer des hommes dans les Barren Grounds, près d’Ox Lake, où se trouverait le soi-disant gisement. Norton est arrivé il y a cinquante ans. Pauvre. Maintenant, il est riche mais sa soif de richesses est un puits sans fond. Patterson le Colporteur le sait et quand il lui tend un gros morceau de roche, gris foncé et blanc, il ose ces mots : « Je suis l’homme dont vous avez rêvé toute votre vie . »

Magnus Norton est appâté, bien sûr. Pour cinquante guinées, du cognac et du tabac, il convainc Patterson le Colporter de leur dévoiler le lieu de ce trésor caché qui se trouverait à deux jours de marche vers le nord de White River Crossing.  Patterson conseille au gouverneur de faire ami-ami avec la tribu d’Esquimaux qui vit dans le coin. À la tête de ce groupe composé de sept personnes, il y a son adjoint, le très brutal John Shaw. Quatre guides de la tribu des Dénés, les Indiens du Nord, vont les accompagner. Avec eux, pas besoin d’explications. Ils font ce qu’on leur dit, pensent Norton et Shaw. Un taiseux, un brin intello et fin observateur qui n’aime guère se mêler des affaires des autres est aussi sollicité. Il s’agit de Thomas Hearn, un gars qui aime les livres. Une hérésie. Il constitue une sorte de conscience dont Shaw semble être totalement dépourvu.

Si le premier chapitre du dernier roman de Ian McGuire est moins sauvage que celui qu’il nous a balancé en pleine figure Dans les eaux du Grand Nord, la violence reste le fil conducteur de son récit, féroce et impitoyable. On est au royaume des hommes dont la virilité ne s’exprime que par la domination de l’un sur l’autre. Les femmes ont les dents plus grises que blanches et les mâles en habit de fourrure s’en saisissent comme toutes les bêtes qu’ils traquent tout au long de l’année, pour les violer ou les tuer. Rarement pour les aimer.

Ian McGuire a le verbe puissant et frappe par sa précision physique. Les corps grelottent, s’épuisent, se blessent, les animaux sont dépecés, la nourriture manque. La nature qu’il décrit est impétueuse, vindicative, elle broie ces  êtres qui s’entêtent à vouloir la dompter. Elle ne veut pas d’eux. Déjà. La violence est aussi coloniale. Les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson considèrent le territoire inuit comme un espace légitime à exploiter et les populations autochtones comme des moyens indispensables à leur expansionnisme vorace. Dans ce système colonial fondé sur l’appropriation et le profit, la sauvagerie de l’homme explose. Le périple s’avère dantesque. Mensonges et trahisons. La soif de l’or est mauvaise conseillère. Même le plus honnête des hommes peut s’y perdre.

White River est un roman d’aventure sombre, noir et tendu où l’espace polaire devient une tombe pour certains. On retrouve les thèmes favoris de Ian McGuire : celui des milieux hostiles et des hommes acculés, prêts à tout pour s’emparer de biens qui ne leur appartiennent pas et pour survivre. On n’aurait pas aimé vivre à cette époque. Mais est-ce mieux maintenant ?

White River de Ian McGuire, traduit de l’anglais par Sophie Aslandis, Éditions Rivages/Noir, 336 pages, 21.90 euros.