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« Les Amateurs » de Yan Lespoux : de la poudre aux yeux

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Un bar, le seul encore ouvert toute l’année. Celui d‘Hélène. À travers le regard et la voix de la jeune femme, on a la radioscopie d’un petit village français dans un Médoc saturé de soleil et parfois traversé par la tempête. Le reste est une démonstration de force subtile et ourlée d’une narration savamment maîtrisée. Une très jolie réussite.

On s’ennuie beaucoup dans le patelin. Les mêmes gens qui racontent les mêmes histoires, avec leurs lots de malheurs ou de bonheurs. De fidèles représentants de l’humanité réunis quotidiennement, et qu’Hélène écoute avec une distance salvatrice. Jusqu’au jour où des ballots de dope échouent sur le rivage voisin. On en rigole. Il y a du grand comique dans cette histoire de trafic clandestin qui serait orchestré par les méchants cartels d’Amérique du Sud. En réalité, la rigolade ne va pas durer. Et, constat sans appel : l’argent rend fou.

Tout est parti d’un drop off, la récupération de colis (essentiellement de la drogue) jetés en mer, qui a échoué. Dans tous les sens du terme. Cosimo Perri qui émarge pour la mafia italienne avec un sacré background cinéphile (chaque colis est estampillé de la bobine d’Al Pacino dans Scarface) n’a pas du tout l’intention de mourir « dans une vague scélérate ». Résultat, les Vénézuéliens avec lesquels il trafiquote, rejettent à l’eau les huit cents pains de coke pourtant déjà stockés à bord. Problème. La dope vient de Colombie. Des tueurs à gage débarquent afin de récupérer les précieux colis. Et là, on parle de cadavre découpé et de massacre à la tronçonneuse. Modus operandi tout droit importé de Juarez. Manque plus que les corps pendus à l’entrée du village. « Cosimo Perri les regarda s’éloigner avec résignation. Les risques du métier. » Un grand naïf parce que les Vénézuéliens, eux, ont déjà compris que cela ne passera jamais auprès de la maison mère et que l’addition risque d’être mortelle.

L’incident tragi-comique fait la Une de la presse locale. Les autorités demandent aux gens de ne surtout pas garder la marchandise, si par le plus grand des hasards, ils devaient tomber sur un ballot de drogue. Mais comment résister ? La convoitise, l’histoire de la pie attirée par le métal doré ! Fleur et son copain foncent droit devant. Et tout se joue devant Hélène, majestueuse, derrière son comptoir. « Jason, Fleur et Arnaud furent les premiers dont je sus avec certitude qu’ils avaient trouvé des pains de cocaïne sur la plage. Je me dois de l’avouer, ce sont Fleur et Arnaud qui m’intéressent le plus dans cette histoire. Je n’ai pas eu d’enfant. »

Tout est un régal dans cette tranche de vie provinciale perturbée par la mondialisation. Les observations de Yan Lespoux sur ce qu’est devenue notre civilisation, sont d’une finesse réjouissante. L’arrivée de cette richesse dévoyée aiguise les appétits des amateurs qui se heurtent au principe de réalité. Dealer est un vrai métier, il ne suffit pas d’avoir la marchandise, encore faut-il pouvoir l’écouler. Et c’est là que le bât va blesser. L’histoire est véridique, elle fit sensation. Depuis, il y en a eu d’autres. Le romancier s’en est emparé et s’est amusé. Les personnages, de véritables pieds nickelés de la dope, ont été affublés de surnoms, Témesta, Créatine, La Torche ou encore Poupoule. « Le surnom, c’est parfois l’art du contrepied… c’est un peu comme les couteaux. Chacun a le sien… qu’on ne choisit pas forcément…le mien, c’est Sue Ellen. » Tous ces gens se connaissent par cœur, ne s’apprécient pas forcément tous les jours mais ils font partie d’un décor familier, d’une pièce de théâtre bien rôdée où chacun tient sa place. La coke et ce qu’elle suscite va faire exploser cette gentille routine. Avec Les Amateurs, Yan Lespoux signe un roman noir social et démontre que le crime s’accommode parfaitement de l’ultra-libéralisme mondialisé tandis que les gens, les vrais, s’y perdent. Sans bruit.

Les Amateurs de Yann Lespoux,  Agullo Éditions, 240 pages, 21.50 euros.

 

« Maman, le loup m’emporte » de Florence Medina : tenter de comprendre l’inconcevable

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C’est un petit bijou de roman court. Un cas d’école d’écriture romanesque. Où comment raconter l’horreur, en la transformant en un ravissement de lecture.

Après Les abandonnés de l’île Saint-Paul et Violette Nozière, Michèle Pedinielli qui dirige la collection d’une série « L’affaire qui… » aux éditions de l’Aube en partenariat avec Retronews (site de la BNF), a choisi de remonter le temps et de nous raconter un crime oublié et qu’elle désigne de façon très contemporaine comme un féminicide. L’ouvrage de Florence Medina porte aussi sur une interrogation. Pourquoi s’intéresser à ce personnage plutôt qu’à un autre ? Pourquoi s’en approcher alors qu’en outre, il vous déplaît grandement. Pour comprendre l’insondable de ses actions ? Oui. Pour se cerner soi-même? Aussi. Après, c’est sûr, qu’il faut vouloir tenter de percer son propre mystère, en prenant comme cas d’étude un criminel de la pire des factures. « À vrai dire, je me demande ce que je fabrique avec toi, Pierre-Vincent », s’interroge Florence Medina. L’éternelle fascination du fait divers qui traverse le temps sans jamais faiblir, peut-être…

Son nom de famille n’est pas banal. Eliçabide. En basque, cela veut dire « chemin de l’église ». « C’est trop beau pour être faux », note l’autrice. Et pour cause. Le futur criminel était destiné à entrer dans les ordres. Jugé précoce, sage et plus intelligent que la moyenne. Mais l’enfant doué fatigue, tombe malade. On le retire de la pension et grâce à une bourse, il atterrit au séminaire de Bétharram. Eh oui. Rien n’atteste pourtant dans les recherches de Florence Medina qu’il ait connu un sort aussi peu enviable que celui des enfants des années plus tard, lorsque le scandale de l’établissement éclate au grand jour. Décidément, bien peu d’excuses expliquent ce crime atroce. C’était un lettré qui aurait pu choisir une autre trajectoire.

Parce qu’il n’y est pas allé de main morte, Eliçabide. Il commence par l’enfant. Des coups de marteau, puis l’égorgement. Deux mois plus tard, Marie Anizat, la mère du garçon et sa fille Mathilde connaîtront le même sort. Le petit Joseph est surnommé « L’enfant de la Villette ». Son corps est exposé à la morgue dans l’attente d’être reconnu. En mars 1840, on entre dans ce lieu funèbre, comme dans un moulin. On frise l’hystérie. La mère qui a peut-être eut vent de l’histoire ne se sent pas concernée. « Tu la rassures. Tu prétextes que Joseph est bien trop occupé ou en pension. »

Florence Medina apostrophe le tueur et le tutoie. Elle le compare, aussi. À Jean-Claude Roman, celui qui ment à sa famille pendant plus de dix-huit ans, avant de tous les tuer. Il existe bien quelques similitudes. Notamment, cette peur de décevoir. « Pour toi, le verbe le plus odieux de la langue française ». Elle fait aussi des pauses. Le sujet de son livre est perturbant, encombrant. Tenter de comprendre un assassin ! Mais il y a aussi autre chose dans la tête de la romancière, une obstination louable de mettre sur le devant de la scène les victimes. Si les journaux de l’époque qui s’en donnent à cœur joie s’intéressent à la mère et au fils, peu mentionnent la fillette de neuf ans.

Un crève-cœur pour Medina. Alors, elle l’imagine. « Je la vois plutôt menue, puisqu’elle ne doit pas beaucoup manger – sa mère est pauvre -, elle est polie, gentille avec tout le monde. » Dans son mémoire que la romancière a retrouvé, Pierre-Vincent Eliçabide rédige comme un élève appliqué : « Je m’avançais vers Marie armé du marteau, je frappai. Je la vis tomber… et au moment où le fer échappait de mes mains, un cri de l’enfant me rendit à mon transport. » On ne saura rien de plus. Florence Medina conclut : « Elle a sans doute appelé « Maman ! »

Maman, le loup m’emporte de Florence Medina, Éditions l’Aube Noire, 192 pages, 12.90 euros.

« Ligne de feu » d’Arturo Pérez-Reverte : dans le camp de la littérature

Dès les premiers jours de la Guerre civile espagnole, les écrivains du monde entier ont choisi leur bord. Des décennies plus tard, Arturo Pérez-Reverte fait, lui aussi, un choix. Son camp n’est ni celui des nationalistes ou des républicains, il est celui de la littérature. Avec Ligne de Feu, il n’y a pas de héros ou alors ils sont tous des héros. L’ancien correspondant de guerre espagnol qui revient sur les terres de sa jeunesse journalistique, la guerre, semble vouloir livrer un ultime combat, le sien, intime, et transformer la bataille en matière romanesque, quitte à se mesurer à ses prestigieux prédécesseurs comme Vassili Grossman ou Ernest Hemingway, dans la fabrication du récit des armes, du bruit et de la fureur. Sorti en 2020 en Espagne et tiré à 150.000 exemplaires, Ligne de Feu a suscité un tel engouement que le chiffre s’est envolé à plus de 400.000 ouvrages. Le roman historique débarque aujourd’hui chez Gallimard, dans la collection « Du monde entier ». Et on n’est pas déçu.

Le créateur du célèbre capitaine Alatriste a beaucoup tourné autour de cette guerre racontée par son père et grand-père. Comment traiter ce conflit qui fut le premier du genre dans lequel le point de vue idéologique et moral des faits rapportés, ont davantage compté que les faits eux-mêmes. Le plus important étant l’écriture d’un récit. Le romancier a abordé ce sujet dans ses écrits précédents mais Ligne de feu est son grand roman consacré entièrement à un épisode de ce drame national. Épisode capital puisqu’il marquera le début de la fin pour l’Espagne républicaine. C’est donc bien un grand pas en avant que Arturo Pérez-Reverte franchit en s’attachant cette fois à un face à face meurtrier qui s’est déroulé sur ses terres natales, lui, l’homme de presse témoin d’une vingtaine de conflits ailleurs dans le monde, dans la première tranche de son existence professionnelle.

Le roman est structuré en trois grandes parties qui correspondent aux trois temps de cette bataille homérique, décrite sur près de sept cents pages. Il y a l’invasion et le franchissement de l’Èbre par les Républicains, puis les combats au cours desquels les deux camps s’affrontent pour prendre ou reprendre les postions et enfin, la reconquête nationaliste suivie de la retraite républicaine. C’est une construction quasi militaire qui englobe tous les combattants et ne permet aucune héroïsation d’un personnage en particulier. La véritable bataille de l’Èbre s’est étendue de juillet à novembre 1938. À cette date-là, les forces républicaines franchissent le fleuve par surprise, afin de reprendre l’initiative face aux troupes du général Francisco Franco. Les troupes d’El Caudillo sortiront vainqueurs mais accuseront des pertes colossales, au cours de ce qui fut le plus sanglant des affrontements de la Guerre civile espagnole. Arturo Pérez-Reverte imagine un village de trois cents maisons, Castellets del Segre, qui lui apporte la liberté fictive nécessaire. La Guerre d’Espagne, et cet affrontement en particulier, illustrent totalement ce qu’il a appelé un entêtement sanglant. Dans une interview accordée à la sortie du livre, l’auteur expliquait : « Ce fut un choc entre deux béliers. Typiquement espagnol. Les deux camps, selon l’expression consacrée, ont jeté toutes leurs forces dans la bataille, conduisant leurs hommes à l’abattoir. Une horreur en affrontait une autre. »

Dans le roman, ce sont donc dix jours de combat, d’un camp à l’autre, d’un point de résistance à l’autre et une kyrielle de personnages qui expriment les deux idéologies en cours et que le romancier désigne de façon triviale : « Les fachos et les rouges. » Il serait vain de nommer tout le monde mais quelques-uns sortent du lot et permettent aux lecteurs de comprendre, et parfois de souffler, face à ce qui ressemble fort à un carnage assumé (des deux côtés) raconté au raz des tranchées, hyperréaliste, jusqu’à plus soif. Il met en scène la XIe Brigade mixte de l’armée républicaine constituée en autres, de communistes, d’anarchistes, de socialistes et des Brigades internationales. Le romancier se permet aussi quelques anomalies historiques (il en raffole) lorsqu’il inclut parmi les soldats, des femmes, alors qu’elles n’ont jamais combattu en première ligne. Comme Patricia Monzón, dîtes Pato, dix-neuf ans, et parfaite dans le genre. Idéaliste, la militante exaltée prend part à la lutte en tant que milicienne communiste affectée aux communications. Idéologiquement dans la ligne de Moscou, elle discute peu les ordres mais va sortir de cette cécité politique au contact de la violence du terrain, et surtout du capitaine Juan Bascuñana, officier professionnel contraint de mener ses hommes à la mort. Leurs discussions frisent le discours contre-révolutionnaire mais laissent entrevoir un possible glissement intellectuel si jamais ils devaient en réchapper.

Le camp adverse, celui des nationalistes, est composé d’une grande partie de l’armée régulière, de monarchistes, de catholiques traditionnalistes, de la Légion espagnole, les fameux legionaros, un tabor marocain de Regulares, des requêtes carlistes, des phalangistes, de l’armée régulière franquiste. Sans compter les hommes sans grande conviction politique, simplement parce que la guerre les a placés de ce côté de l’échiquier . Comme Ginés Gorquel Martinez, 34 ans, prêt à tout, y compris à déserter, pour aller retrouver femme et enfant. Originaire d’Albacete qui se trouve en zone républicaine, le soldat constate, amer, qu’il aurait tout aussi bien pu être dans l’armée ennemie s’il ne s’était pas rendu par hasard à son travail à Séville, où on l’a recruté le 18 juillet 1936. «Les hasards de la vie…il est menuisier, il ne comprend rien à la politique, il a un jour voté à gauche mais il ne s’en souvient même plus… » Le romancier lui attribue un comparse, le caporal marocain Selimán al-Barudi qui finit par devenir une sorte d’ange gardien. Gorquel n’en croit pas ses oreilles, le Maure combat de son plein gré. «Les tarlouzes de rouges ne peuvent être de Mahomet, ils ne sont pas droits, brûlent moabites, tuent les saints. Ils sont jaramis, mauvais. Nous venons aider le hach Franco pour sauver Espagne ». C’est l’un des duos les plus réussis du roman. Il montre bien comment des amitiés improbables peuvent se nouer sur le front. Il y en a d’autres, plus cérébraux, qui opposent conviction et doute. Les jeunes étant plus enclins que leurs aînés à suivre aveuglément une doctrine ou un homme.

Nul ne peut parler de cette période historique espagnole sans mentionner les correspondants de guerre qui, à cette époque, ont fait fi de cette sacro-sainte objectivité. Mais ceux qui s’attendent à un traitement plus approfondi seront déçus. On sent la volonté non dite de l’écrivain, qu’il est devenu depuis longtemps, de fuir les états d’âmes de ces bêtes de terrain. «Le correspondant de guerre a été mythifié, alors que c’est un touriste de la guerre avec un billet d’avion dans la poche. Quand tu as fini, tu t’en vas, et si les choses tournent mal, tu te casses…Le soldat, lui, ne peut s’en aller. C’est comme un marin dans la tempête, il ne peut pas descendre du bateau. » Martha Gellhorn et Virginia Cowles sont mentionnées une fois, Hemingway (qui lui a couvert la Guerre d’Espagne) quatre fois. Comme si l’Espagnol avait réglé cette question à titre personnel depuis belle lurette, et qu’il refusait de se mettre en scène par procuration. Il n’a pas de double fictionnel (c’est tout à son honneur), l’enjeu est ailleurs. Il est de donner la parole aux autres, aux anonymes, à ceux que l’on a exploités et roulés dans la farine à grand coup de tartine idéologique. Des deux côtés. Tous les travers du correspondant de guerre sont soulignés sans forcément beaucoup d’acrimonie mais sans concession, non plus. L’Américain Hemingway est le moins épargné avec Vivian Szerman qui, selon l’auteur, est un condensé des reporters citées ci-dessus, et d’une autre dont il ne dévoile pas le nom . Interrogé sur cette catégorie de la profession, Arturo Pérez-Reverte ne retient d’ailleurs qu’un seul nom : Manuel Chavez Nogales. Lui fut un témoin direct du conflit espagnol. Il en a tiré un recueil de neuf récits, A sangre y fuego. Héroes, bestias y martires de Espana, dans lequel il se garde de prendre position sur le plan idéologique. La seule chose qui compte pour lui, ce sont les hommes et la conviction que la littérature peut parler de la guerre autrement que par un discours politique.

Les idéaux seraient-ils dangereux ? Peut-être. Dans Ligne de feu, chaque camp est cadenassé dans ce qu’il considère comme la vérité, sa vérité. Haro sur les intellectuels et les nervis du pouvoir de Staline, comme Ricardo, alias Russkof, le commissaire politique, envoyé de Staline, prêt fusiller à tout va celle ou celui qu’il estime trahir le grand projet soviétique importé en terres hispaniques et sorte d’antichambre avant la prise de pouvoir du reste de l’Europe. Chaque personnage représente un courant. Parfois, à la limite de la caricature. Mais cela permet à l’écrivain de souligner la spécificité de cette guerre traversée aussi par le régionalisme et l‘identité qui l’accompagne. Les Catalans, les Basques, les Andalous, les Galiciens ou encore les Castillans vivent la guerre différemment. Résultat, un personnage peut posséder des identités parfois contradictoires. Une façon de dire que le correspondant de guerre étranger et ses prises de position manichéennes n’a pas forcément tout compris à ce conflit.

En Espagne, certains critiques ont reproché au père littéraire de la géniale Reine du Sud de mettre finalement tout le monde dans le même sac, en refusant de se situer. En réalité, Arturo Pérez-Reverte ne prend qu’une position et une seule parce que sur sa ligne de feu, il ne voit que la peur et la faim, la fatigue, la camaraderie et l’instinct de survie. Avec ce roman, il lance un signal majeur : faire de la littérature son unique champ de bataille.

Ligne de feu d’Arturo Perez-Reverte, traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli, Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, 656 pages, 25 euros.

 

« White River »de Ian McGuire : quand l’or prend la couleur du sang

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Une véritable épopée et un souffle épique. Pas moins. White River de Ian McGuire est sans doute le premier coup de poing littéraire de cette fin d’été. Nous sommes dans la Baie d’Hudson, sur la rivière Churchill, au comptoir de Fort Prince-de-Galles, à la grande époque des trappeurs, des chercheurs d’or et des Inuits. Un monde de conquête coloniale brutale où l’homme rendu fou par le métal jaune, se comporte comme un salopard ivre du désir minable de s’enrichir à n’importe quel prix. Captivant de bout en bout.

Mais n’allez pas vous imaginer un genre de Jeremiah Johnson incarné par le très blond et séduisant Robert Redford. Non, les personnages de l’auteur britannique sont aussi moches que leurs motivations. D’ailleurs, tout commence par un vilain secret. Une expédition quasi clandestine vers les terres stériles du Grand Nord canadien, au cœur de l’hiver 1766. La découverte d’un fragment aurifère est à l’origine de cette entreprise hasardeuse. Le  gouverneur Magnus Norton convaincu par Patterson le Colporteur et son échantillon de pierre traversée de veines d’or, a décidé d’envoyer des hommes dans les Barren Grounds, près d’Ox Lake, où se trouverait le soi-disant gisement. Norton est arrivé il y a cinquante ans. Pauvre. Maintenant, il est riche mais sa soif de richesses est un puits sans fond. Patterson le Colporteur le sait et quand il lui tend un gros morceau de roche, gris foncé et blanc, il ose ces mots : « Je suis l’homme dont vous avez rêvé toute votre vie . »

Magnus Norton est appâté, bien sûr. Pour cinquante guinées, du cognac et du tabac, il convainc Patterson le Colporter de leur dévoiler le lieu de ce trésor caché qui se trouverait à deux jours de marche vers le nord de White River Crossing.  Patterson conseille au gouverneur de faire ami-ami avec la tribu d’Esquimaux qui vit dans le coin. À la tête de ce groupe composé de sept personnes, il y a son adjoint, le très brutal John Shaw. Quatre guides de la tribu des Dénés, les Indiens du Nord, vont les accompagner. Avec eux, pas besoin d’explications. Ils font ce qu’on leur dit, pensent Norton et Shaw. Un taiseux, un brin intello et fin observateur qui n’aime guère se mêler des affaires des autres est aussi sollicité. Il s’agit de Thomas Hearn, un gars qui aime les livres. Une hérésie. Il constitue une sorte de conscience dont Shaw semble être totalement dépourvu.

Si le premier chapitre du dernier roman de Ian McGuire est moins sauvage que celui qu’il nous a balancé en pleine figure Dans les eaux du Grand Nord, la violence reste le fil conducteur de son récit, féroce et impitoyable. On est au royaume des hommes dont la virilité ne s’exprime que par la domination de l’un sur l’autre. Les femmes ont les dents plus grises que blanches et les mâles en habit de fourrure s’en saisissent comme toutes les bêtes qu’ils traquent tout au long de l’année, pour les violer ou les tuer. Rarement pour les aimer.

Ian McGuire a le verbe puissant et frappe par sa précision physique. Les corps grelottent, s’épuisent, se blessent, les animaux sont dépecés, la nourriture manque. La nature qu’il décrit est impétueuse, vindicative, elle broie ces  êtres qui s’entêtent à vouloir la dompter. Elle ne veut pas d’eux. Déjà. La violence est aussi coloniale. Les agents de la Compagnie de la baie d’Hudson considèrent le territoire inuit comme un espace légitime à exploiter et les populations autochtones comme des moyens indispensables à leur expansionnisme vorace. Dans ce système colonial fondé sur l’appropriation et le profit, la sauvagerie de l’homme explose. Le périple s’avère dantesque. Mensonges et trahisons. La soif de l’or est mauvaise conseillère. Même le plus honnête des hommes peut s’y perdre.

White River est un roman d’aventure sombre, noir et tendu où l’espace polaire devient une tombe pour certains. On retrouve les thèmes favoris de Ian McGuire : celui des milieux hostiles et des hommes acculés, prêts à tout pour s’emparer de biens qui ne leur appartiennent pas et pour survivre. On n’aurait pas aimé vivre à cette époque. Mais est-ce mieux maintenant ?

White River de Ian McGuire, traduit de l’anglais par Sophie Aslandis, Éditions Rivages/Noir, 336 pages, 21.90 euros.

« Lakota » de Caryl Ferey : un anti – western rouge et noir

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Il n‘avait pas encore posé son regard acéré sur cette région du monde. C’est chose faîte. Mais comme toujours avec le romancier français Caryl Ferey, il ne s’intéresse pas à l’enveloppe glamour de ce que l’Amérique offre aux touristes en mal de grands espaces, mais bien à l’envers d’un décor fondé sur le meurtre et l’expropriation. Lakota est un roman noir où le folklore n’a pas sa place, et où le territoire est avant tout historique et politique.

Ses enfants, désormais adultes, n’en croient pas un mot. Le corps de leur père, Jake Crow Dog, ancien militaire lakota, surnommé le Général, a été repêché dans le fleuve Mississippi et la police a rapidement conclu à un accident. Winona (Fille première née) et Wade qui pourtant n’ont gardé que des relations houleuses avec leur géniteur, se disent que rien ne colle dans cette histoire. Crow n‘allait plus depuis belle lurette dans la réserve lakota (Ceux qui sont unis) de Rose Bud. Alors, qu’est-ce qui lui a pris de revenir sur le terres de ses ancêtres. A-t-il eu envie de revoir sa sœur ?

La scène qui introduit Duane est douloureuse. Elle l’est pour le corps violenté de Duane lorsqu’il enfourche le taureau sur lequel il doit rester huit secondes s’il veut avoir la chance d’empocher la prime. Duane n’en tiendra que six. Les applaudissements sont polis « Il n’y a pas de place pour les perdants au pays du Grand-Père-Blanc.» Mais elle l’est aussi pour le peuple indien tout entier. La détresse des Nativ-Americans est résumée dans ce rodéo où l’homme tente de rendre le pouvoir sur la bête. Ce n’est plus l’animal qui est domestiqué mais bien l’Indien que l’homme blanc, le cow-boy Marlboro, a réussi à renvoyer dans les cordes d’un ring appelé réserve. Le Général avait tourné le dos à ces foutaises lakota en s’engageant dans l’armée de l’Oncle Sam. Il en était sorti ivre de violence et d’amertume. «Ce que je peux dire, souffle son fils, c’est que l’Amérique lui a cassé le dos mieux que moi au rodéo. »

En un chapitre, Caryl Ferey applique une méthode qui lui a plutôt réussi jusqu’ici. Il s’immerge dans les us et coutumes locales. Son propos est noble : il ne s’agit pas de faire main basse sur une culture pour se l’approprier et donner ainsi une couleur à son récit. Non. Le romancier observe, étudie et s’imprègne d’une Histoire, d’un territoire et de son peuple à qui il redonne une dignité souvent malmenée. Il y a eu Zulu en Afrique du Sud, Mapuche en Argentine ou encore Okavango au Botswana. Caryl Ferey défend toujours une cause. Avec Lakota, il ne déroge pas à ses propres règles. On passe de la monte sans selle du bronco (« cheval sauvage ») aux esprits de Wakan Tanka. L’objectif reste toujours une réhabilitation de ceux que l’on a piétinés depuis trop longtemps.

Le frère et la sœur, des sangs mêlés, embarquent dans un road-movie dans l’État du Dakota du Sud où les souvenirs, et pas forcément les meilleurs, vont refaire surface. Leur mère Judy, une Blanche, a fini par ficher le camp, lassée de prendre des coups de cet ivrogne déchaîné. La grand-mère Charlotte est morte. Il reste Ehawee, 65 ans, l’autre grand-mère malade, la sœur du Général. Elle confirme la venue de Jake, sa volonté de faire pénitence pour un vieux meurtre, sombre héritage du passé que les générations suivantes doivent réparer, faute de trouver auprès des esprits. Mais Jake voulait aussi se rendre à Rapid City rejoindre les activistes d’un collectif, NDN, dont le leader s’appelle Two Bears.

Il y a bien sûr les Blancs pourris, la flicaille locale incarnée par un shérif hors la loi et maître en son royaume : Ray Standford. Le centre de son monde ? Le Grand Ouest qui compte le Montana, le Wyoming, l’Idaho le Nebraska et le Minnesota. De quoi perdre la boule. Il était devenu shérif « non par vocation et désir de justice , mais pour que les choses restent ordonnées, dans cet état pour l’éternité », alors « si ceux qui sont là sont majoritairement blancs, c’est que les Indiens n’ont pas su s’adapter à la modernité. » D’emblée, il ne voit pas d’un bon œil ces militants, et encore moins cette sang-mêlé et son frangin, le rodéo-boy. Parce qu’il en a des choses à cacher l’homme au revolver, comme les disparitions de ces femmes autochtones. Le sujet n‘est pas nouveau mais rien n’y fait, les années passent et le problème sévit toujours, comme si leur vie ne valait toujours que quelques brins d’herbe sur un sol meurtri tout juste bon à y voir défiler des tournages de films réalisés et destinés aux Blancs. Lakota porte bien la signature de l’auteur qui excelle lorsqu’il fait dialoguer enquête criminelle et mémoire collective dans un décor contaminé. On aime beaucoup les voyages de Caryl Ferey.

Lakota de Caryl Ferey, Éditions Gallimard /Série Noire, 429 pages, 21 euros.

« Munich en ruine » de Chris Follon : la culpabilité allemande

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L’heure des loups. Celle où le gris l’emporte. Il n’y a jamais rien de blanc ou noir en temps de guerre. Et quand la paix s’installe, enfin, on espère que la couleur l’emportera. Mais on a tort. Parce que l’avidité de l’homme n’a jamais de limite.

Munich en ruine, surprenant roman de Chris Follon, un digne disciple de Philip Kerr ou de Harald Gilbers. 1946, les Alliés ont gagné, Hitler s’est suicidé, le peuple allemand est à terre et ceux qui ont docilement servi le régime nazi ne pensent qu’à se planquer ou à se présenter comme les pauvres victimes d’un fou furieux. Ben voyons. L’administration américaine qui dirige la ville de Munich ne l’entend pas ainsi. Elle a pour mission de pister, poursuivre et parfois punir tous ceux qui ont joyeusement participé au bon fonctionnement de la machine hitlérienne. Ils sont là pour dézanifier le pays.

Un homme en particulier mène la danse. Le sergent Bob Bohman. Un flic américain originaire de San Francisco de confession juive et pour qui le raisonnement est simple : tous coupables. Il a des méthodes peu orthodoxes qui ne sont pas du goût de la hiérarchie militaire. Alors, quand les corps de trois femmes sont retrouvés, on le renvoie à son métier premier : flic. On lui colle un autre policier, Vermeer Dietrich, un ancien soldat allemand, considéré comme au-dessus de tout soupçon. À eux de mettre la main sur le dingue surnommé Le Barbier qui a eu la très mauvaise idée de s’en être pris à une militaire américaine. Si les cadavres allemands intéressent peu les Yankees, ils ne peuvent laisser passer le meurtre de l’une des leurs. Au contact de Dietrich, Bohman va apprendre la nuance.

Enquête quasi prétexte. Parce que le romancier, avocat de profession, a préféré braquer ses projecteurs sur la mise en place de la paix. Pas facile comme entreprise. Après la capitulation, l’Allemagne a été divisée en quatre secteurs d’occupation : celui des Soviétiques, des Britanniques, des Français et des Américains. Ces derniers gèrent à eux tous seuls, la capitale bavaroise. Dans l’ensemble, tout ce gentil petit monde se tire la bourre. La rivalité  entre les deux géants américains et soviétiques préfigure la Guerre froide et la division de la ville en 1949. « Aujourd’hui, les Russes et les Américains n’étaient plus de vrais alliés. Si les seconds sollicitaient des informations, il était probable que les premiers exigeaient en échange une contrepartie. » Et c’est bien ce qui inquiète Hans Folber, personnage qui a toute notre attention. Ancien membre de la SS, il a réussi à masquer son identité et travaille désormais (comble de l’ironie) pour ce bureau spécifique de l’armée américaine qui traque les nazis. Le salopard qui admet lui-même « avoir fait le sale boulot« , s’attend tous les jours à être démasqué et ne pense qu’à s’échapper de ce camp de prisonniers allemands.

Les vaincus ont toujours tort, c’est bien connu. Mais le concept de moralité et de toutes ses déclinaisons est mis sous le tapis par toutes le parties en présence. Dans ce paysage fracassé, il n’y a pas de place pour les faibles. Birgid, infirmière revenue du front de l’Est, entend bien survivre, quoi qu’il en coûte. Le marché noir en fait partie. Elle s’associe avec des crapules sans foi ni loi qui, eux-mêmes, fricotent avec des soldats américains. Le roman de Chris Follon est sans pitié pour les vainqueurs. Mais il interroge aussi sur la culpabilité collective. Lorsque Birgid (franchement antipathique) retrouve Samuel, son amour de jeunesse en qui elle voit une forme de nouveau départ (la rédemption, elle s’en moque, elle ne se sent coupable de rien), leur face à face illustre la douloureuse question de ce que savait réellement le citoyen allemand lambda sur les camps de concentration. « Auschwitz », explique Samuel . « Où ça », demande Birgid. « En Silésie, lui répond – t – il, un grand camp de travail et d’extermination où étaient déportés la plupart des Juifs à partir de 1943. » «  Et ils sont morts là-bas », demande Birgid qui enchaîne affirmant qu’elle n’était pas une nazie… Ne cherchez pas de manichéisme dans ce polar historique, il n’y en a pas. L’avocat qui signe son deuxième roman est plus finaud que ça. Il dresse le tableau d’une débâcle suivie d’une victoire où les libérateurs dans leur toute puissance et forts de leur bon droit, imposent une justice à géométrie variable en fonction de leurs propres intérêts. De quoi désespérer de l’espèce humaine.

Munich en ruine de Chris Follon, Éditions Toucan Noir, 400 pages, 19.90 euros.

« Dans l’Ombre de Téhéran » de I.S. Berry: un roman d’espionnage prémonitoire

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À l’aune de ce qui se passe aujourd’hui dans la région, le roman de I.S. Berry tombe à pic. Nous sommes à Bahreïn dans le golfe Persique. Le petit royaume est gagné par la contagion du Printemps arabe débuté en 2010 chez le voisin tunisien. Mais l’enlisement a été rapide et la presse internationale a vite conclu que la Révolution dans le coin n’était qu’un pétard mouillé. Pourtant, le roi et les Américains ne sont pas tranquilles. Et si Téhéran attendait son heure.

Le roman I.S. Berry n’a pas tout de suite cartonné aux États-Unis à sa sortie en 2023. Il a fallu la critique avisée du Washington Post pour alerter la planète polar espionnage qu’un nouvel auteur, en l’occurrence une femme, venait de se faire connaître. La suite est un conte de fée pour la romancière. Elle est multirécompensée et remporte le célèbre Prix Edgar Allan Poe du meilleur premier roman. Le public aime les histoires d’agents secrets et les filatures sont à la mode. Berry a été agente opérationnelle pour la CIA. Elle fait donc partie de ces auteurs qui connaissent un peu leur sujet sur le bout des doigts. Se mettre dans la peau d’un homme pour suivre le personnage principal est aussi plutôt bien vu. Mais ce qui fait tout le sel du roman repose sur le lieu choisi pour mener l’intrigue : le royaume de Bahreïn. Le territoire convulse, les chiites veulent une part de la rébellion du Printemps arabe, ils menacent directement les sunnites au pouvoir. Au milieu, les Américains et leur soi-disant neutralité. Au milieu, la CIA et son intime conviction que les mollahs iraniens fournissent des armes à leurs frères chiites. Au milieu, les petits soldats de l’Agence qui se démènent sur le terrain pour tenter de comprendre quelque chose.

Comme Shane Collins dont le poste à Manama la capitale sera clairement le dernier de sa carrière d’espion. Vingt-cinq ans de CIA, ça use. Le bonhomme est blasé et bien porté sur la bouteille. Classique. Il est sous les ordres de l’étoile montante du moment, le trentenaire Whitney Alden Mitchell, convaincu que les Gardiens de la Révolution, les Pasdarans, sont derrière tout ce bordel. Collins se doit de traire son informateur, Rachid, alias SCROOP, pour identifier les potentiels soutiens iraniens sur lesquels s’appuieraient les sympathisants du mouvement du 14-Février afin de mener à bien leur insurrection. Mais SCROOP lui sert une autre version. Il essaie de convaincre son agent traitant qu’en réalité, les attentats et autres tentatives de déstabilisation du pouvoir, sont menés par le gouvernement bahreïni qui enfume son « ami américain ». Info, intox, un pas en avant, un pas en arrière, la danse est toujours la même pour ce genre de duo contre nature. On se méfie l’un de l’autre.

Suivre Shane Collins, c’est aussi visiter Bahreïn sous toutes ses coutures. On a la carte postale des enclaves surprotégées des expatriés mais aussi les banlieues chiites que le gouvernement délaisse, voire maltraite. Il y aurait donc des pauvres dans le royaume. Pas la meilleure des publicités. Pas le problème de Collins qui passe d’un milieu à l’autre, avec une indifférence alerte de vieux briscard en bout de course. Parce que pour lui, « Manama n’était inspirée ni par l’élégance des édifices coloniaux ni par le cachet d’une architecture traditionnelle. Contrairement au chaos truculent qu’on retrouve parfois au Moyen-Orient, celui de Manama n’avait rien de pittoresque : du tracé des rues aux clameurs urbaines, tout semblait artificiel. » Une femme va le sortir de sa léthargie alcoolisée. Almaisa, jeune artiste à la beauté renversante, aussi énigmatique que dangereuse. Le fameux facteur humain de Graham Greene, ce petit truc qui rend aveugle les plus imperméables aux sentiments. Parce que des signaux annonciateurs d’une fin autre que celle imaginée par Collins, il y en aura.

Un attentat qui visait pour la première fois les Occidentaux va précipiter le mouvement. On le comprend dès les premières lignes du roman, tout est bancal dans cette association mercantile entre le roi et les Américains qui sont présents avec leur Ve flotte depuis 1995 afin d’assurer la sécurité maritime du pays et notamment le fameux détroit d’Ormuz. Mais qui aurait prédit, que c’est cette même Amérique qui allait provoquer la fureur du voisin iranien, plus de dix ans après cette révolution avortée. Si I.S. Berry pousse le bouchon très loin en faisant chuter les dirigeants du régime royal, dans la vraie vie, l’Iran ne retient plus ses coups depuis février 2026, date à laquelle le régime des mollahs a frappé pour la première fois. Déjà en 1981, une tentative de coup d’État imputée aux Iraniens, avait ébranlé le régime. Cette fois, fiction et réalité se confondent. Alors, on les imagine ces femmes entre deux cocktails, ravagées de ne pouvoir se rendre au SPA du dernier 5 étoiles, et pressées désormais de déserter ce paradis artificiel.

Dans ce dédale de mensonges, de contre-feux et de contre-vérités, l’agent Shane Collins essaie tout simplement de faire son métier : espionner. Mais il découvre que la réalité du terrain ne correspond pas forcément au narratif exigé par Washington. I.S. Berry a su saisir cette ligne de front invisible qui peut faire pencher d’un côté ou de l’autre. Les magouilles sont des bombes à retardement. Sans le vouloir, l’ex-agente de la CIA a écrit un roman d’espionnage prémonitoire. Et le final qu’elle a imaginé n’est pas moins délirant que ce qui est en train de se produire depuis que Donald Trump et son allié israélien ont décidé de bombarder l’Iran.

Dans l’Ombre de Téhéran de I.S. Berry, traduit de l’anglais (États-Unis)par Charles Dejonge, Éditions Toucan Noir, 388 pages, 19.90 euros.

 

« Nos derniers jours sauvages » de Anna Bailey : les secrets vénéneux des bayous

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« Si tu sors te balader tout seul la nuit, le rougarou va te trouver. Mettre sa main de ténèbres sur ta bouche. T’étouffer dans les feuilles mortes. Une vieille légende cajun, la manifestation des marais dans toute sa gloire cruelle. » Nos derniers jours sauvages de Anna Bailey nous plonge dans l’État humide et poisseux de la Louisiane où « quand la nuit tombe, le bayou s’anime de ses sons surnaturels », où les alligators veillent d’un œil glauque sur cette espèce humaine assez téméraire pour continuer à vivre dans cette nature saturée de tout.

On est à Jacknife. Loyal May revient. Elle en était partie après un drame dont elle était à l’origine. Une trahison, une amitié brisée. Suite à un article de presse signé de sa main dans le Bayou Leader et au vitriol sur la famille de Cutter, sa grande amie, qu’elle avait fait passer pour « des tarés consanguins de la campagne profonde », la rupture amicale avait été consommée et le départ, voire la fuite, incontournable. Mais la voilà de retour, sa mère Rosa May perdant la boule et nécessitant une attention constante. Loyal retrouve le Bayou Leader, quand Cutter est retrouvée morte. Loyal n’aura donc pas pu se réconcilier avec elle.

La thèse du suicide est d’abord évoquée mais ne cadre pas avec cette punkette des marécages. En tout cas, Loyal n’y croit pas du tout. La famille Labasque est connue comme le loup blanc dans la région. Infréquentable, problématique. Les frères de Cutter, Beau et Dewall, ont la pire des réputations. Ils survivent en chassant les alligators qui vous surveillent « avec la lenteur d’un reptile ». Les soupçons se portent sur eux. Ont-ils pu faire du mal à leur sœur ? Comme toujours dans ce genre de roman de l’Amérique des invisibles, il y a un shérif. Dan Broussard, élu par la population, marche sur le fil de la probité, un pied dedans, un pied dehors. Les flics du coin sont tatoués, racistes et alcooliques. Ils frappent les braves gens dans la nuit, sur les parkings à l’arrière des bars. Ils s’associent à de méchants bikers pour le trafic de la meth. Ils sont le problème, jamais la solution. Broussard n’est pas plus mauvais ou meilleur que les autres. Il louvoie et croise les doigts. Il a un double intérêt personnel  à ce que la thèse du suicide l’emporte, avec une nouvelle  élection en ligne de mire. Les électeurs n’apprécieraient pas qu’il y ait eu un meurtre dans leur bled. Ce qui s’avère être la triste réalité, bien évidemment. Qui savait, en outre, que Cutter était enceinte ?

Dans cette course à la vérité, dans cette quête de rédemption personnelle, Loyal est épaulée par Sasha Petitpas qui, lui, est resté et travaille à la fois au Diner et au Bayou Leader. Sasha qui exècre Dewall et le soupçonne d’avoir quelque chose à voir dans la mort de sa propre sœur. Mais une partie de chasse dantesque pour capturer les alligators le fait sombrer dans un monde nouveau où la virilité se dissout dans l’eau comme la poussière est balayée par le vent. Les deux hommes incarnent la complexité des sentiments. Sasha et Dewall, qui au premier regard, se sont reconnus.

Évidemment que le trio Labasque trempe dans un truc louche. Mais la mécanique de la tragédie est de grande ampleur. Leur association avec un certain Dirk Greenacre va les précipiter dans un trou noir. La prose de Anna Bailey est incendiaire. La drogue devient « un paradis barbelé » sous sa plume poétique. Mais elle dépeint aussi avec une grande humanité cette Amérique des laissés-pour-compte blancs, persona non grata dans leur propre communauté. Cutter n’a pas échappé au déterminisme social, Loyal s’est efforcée d’y parvenir. Nos derniers jours sauvages est un roman noir dans un décor de cinéma où les gens se battent pour rester droits et dignes.

Nos derniers jours sauvages de Anna Bailey, traduit de l’anglais par Hélène Esquié, Éditions Sonatine, 352 pages, 22 euros.

« Les Évadés du convoi 53 » de Benjamin Fogel : un récit familial salvateur

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Il l’a trahi. Elle le fera aussi. Mais tandis que sa trahison est le résultat d’un comportement de jeune crétin volage et égoïste, celle de l’amante blessée jettera une famille toute entière dans l’enfer des camps nazis. Une histoire vraie. Celle de Robert et Paul Fogel. Et c’est le petit-fils, Benjamin Fogel, qui nous la raconte dans un roman aussi puissant que terrifiant. Les Évadés du convoi 53, le récit d’une ignominie et d’un acte de bravoure méconnu.

Prendre de la distance et de la hauteur. On imagine la difficulté de l’auteur. S’approprier cette légende familiale sans en faire la sienne à 100%, se rappeler que ce sont ses aïeux qui ont traversé cette épreuve, retenir ses larmes et sa colère afin de reconstituer les événements tout en les enveloppant dans une trame romanesque qui ne viendrait pas pour autant annihiler la dramaturgie réelle de l’événement. Un sacré pari. Un tour de force accompli avec délicatesse mais sans concession par le journaliste/écrivain Benjamin Fogel qui rend ainsi un vibrant hommage à ses ancêtres valeureux.

La jalousie est mauvaise conseillère. Lucie Jaouan est amoureuse de ce juif. Elle dit Juif comme elle pourrait parler de Français. En réalité, elle ne voit aucune différence entre les deux. Mais la vision d’un corps de femme nue dans le lit de son amant, elle n’a pas besoin de sous-titre. Son beau-frère a raison. Tous des menteurs et des fourbes, ces Juifs! Elle envoie d’abord une lettre. Puis comme rien ne se passe, elle se rend à la police. Cette fois, la dénonciation porte ses fruits. “Une Française au service de la justice”.

Le 26 février 1943 à 6 h 30 du matin, toute la famille Vogel est arrêtée. Si Hélène, la mère, ne comprend pas, Robert a deviné que ses frasques sexuelles sont à l’origine de leur arrestation. Il se confie à son petit frère Paul, mais ne peut se résigner à l’avouer à ses parents. La faute est trop lourde, la culpabilité abyssale. La suite est une succession de déplacements, de voyages en train dans des conditions innommables.

Il y a un premier arrêt à Drancy. “Le camp était bondé, les gens apeurés et désorientés. L’air était saturé de braillements. Un brouhaha assourdissant, entrecoupé de brefs silences de mort”. Hélène entend parler d’un certain Sylvain Kaufmann. Elle se moque de ce qui peut lui arriver mais ses fils… “Je peux vous promettre une chose, lui dit-il, je ferai mon possible pour qu’il n’arrive rien à vos garçons”. Il ne croit pas si bien dire.

Puis ce sera le train et la première tentative d’évasion. Un échec mais une rencontre. Celle de Sylvain Kaufmann et des frères Vogel. Sylvain a tenu parole. Un groupe va se former. Treize hommes qui refusent de se soumettre et qui entrent en résistance. Sylvain est le meneur. Il est l’autre personnage phare du roman. Charismatique, malin et altruiste. Jusqu’à la folie. Celle de prendre des coups à la place d’un autre. Ainsi, quand Robert incapable de se dénoncer face à son bourreau de peur de mourir, Sylvain vole à son secours. Et manque de succomber aux sévices infligés. Benjamin Fogel a choisi de ne pas édulcorer la personnalité de Robert. On est un peu surpris. Mais il a raison. On contemple ces hommes, des héros ordinaires, tantôt faibles, tantôt forts. Parce que rester digne dans cette entreprise de déshumanisation est une gageure. Ceux qui ont été pris en otage en savent quelque chose. On survit toujours au dépend de quelque chose, de quelqu’un…

La quatrième tentative d’évasion est la bonne. Armand, le père, a compris. Sa femme est trop forte. Elle ne passera pas dans l’espace dégagé par les fuyards dans ces wagons de la mort. Armand a déjà décidé. Il ne la laissera pas. Seuls ses fils seront sauvés. “Ils seront 13 forcenés prêts à s’évader. 13 hommes prêts à tenter le tout pour le tout. 13 morts en sursis. Ou 13 héros en devenir. Comment savoir, songe Paul, le benjamin. Ils seront tous repris. Dans la réalité, les parents, Hélène et Armand seront gazés le jour même de leur arrivée au cap d’extermination de Sobibor. Robert qui n’a eu de cesse de veiller sur son petit frère, qui a survécu à Auschwitz, mourra deux mois après sa libération.

Le roman de Benjamin Fogel est une nouvelle piqûre de rappel de ce que les hommes peuvent infliger à d’autres. Grâce au parcours dramatique de son grand-père Paul et de ce qu’il en dira plus tard, l’auteur porte en lui le visage d’une humanité malmenée mais triomphante. Benjamin Fogel  s’est servi de sa propre et tragique histoire familiale pour tenter de nous toucher. Il y est parvenu. Mais les autres, ceux que le goût de la guerre et le sang contaminent ? Y verront-ils un avertissement, un signe des cieux ? À la lecture des guerres qui se sont déclenchées autour de nous depuis 2022, on peut en douter.

Les Évadés du convoi 53 de Benjamin Fogel, Éditions Gallimard, 304 pages, 21 euros.

« Les Fantômes de Shearwater » de Charlotte McConaghy: au chevet d’un monde qui disparaît

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Une île. Perdue au milieu de l’océan austral. Un homme en est le gardien. Il s’appelle Dominic Salt. Il a trois enfants, Raff, Fern et Orly. La mère n’est plus de ce monde. Mais il y a une autre femme. Elle gît échouée sur les rochers. Une tempête féroce en est la cause. Plus rien ne sera comme avant sur l’île de Shearwater.

Plus de 700 000 exemplaires vendus. Lauréat du Prix des Librairies en mai dernier, Prix Babelio 2026 et Grand Prix des Lectrices de Elle, Les Fantômes de Shearwater de Charlotte McConaghy ont accumulé les récompenses sans forcément faire beaucoup de vagues. Et pourtant, le résultat est là  : un roman fin et brillant où le thriller psychologique et écologique est mis en scène avec une finesse de dentellière.

Cela fait huit ans que la famille Salt garde les lieux. Elle habite le phare. La vie y est en général très simple, faîte de routines journalières. « Une vie de vent, de pluie et de brouillard…de séances d’observation pour tenter de faire la différence, de loin, entre un pétrel géant et un albatros… de questionnements permanents sur ce qu’il faut leur dire (aux enfants) du monde que nous avons laissé derrière nous. » La fonction de la réserve mondiale de semence de Shearwater est de survivre à l’espèce humaine. Parce que enfouis dans des coffres et sous terre, il y a des graines, de minuscules points noirs, des trésors qui pourraient aider à recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire. Mais la montée des eaux a précipité l’initiative. Les chercheurs sont partis dans des conditions un peu troubles. Dominic et ses enfants doivent trier les graines et les conditionner avant de partir eux aussi, dans deux mois. Les consignes sont claires. Les semences sont plus importantes que leurs vies. Mais est-ce bien raisonnable de demander cela à un père ?

Qui est cette femme ? Comment est-elle arrivée là, par quel bateau ? Elle dit s’appeler Rowan. Que veut-elle véritablement ? Les détails surviennent distillés comme du poison. Un baleinier, Yen, a accepté de la prendre, quatre jours de mer, avant le naufrage. Orly, le fils de neuf ans, est le premier à qui elle parle. À qui elle ment. Hank. Voilà ce qu’est venue chercher Rowan. Hank son mari, botaniste arrivé sur cette île plusieurs mois auparavant. Heureux, dans un premier temps. Puis il a envoyé des emails. « Je suis en danger. Envoie des secours. » Où est-il, que lui ont-ils tous fait ? Parce qu’elle le sent, ils sont tous coupables. Elle les approche un à un, tente la division. Que croit-elle ! Ce quatuor est soudé jusqu’à la mort.

Roman polyphonique à l’atmosphère crépusculaire, Les Fantômes de Shearwater donnent la parole à tour de rôle aux protagonistes. Dominic claquemuré dans une culpabilité mortifère. Orly, le petit dernier de neuf ans, la source de ce malaise paternel, et qui possède une connaissance encyclopédique des graines, des plantes et des mécanismes de survie du monde végétal. L’incarnation d’une innocence perdue. « On fait partie du patrimoine mondial de l‘Unesco car nous sommes le seul endroit a u monde où le manteau terrestre se soulève et se trouve exposé. » Fen, l’adolescente agacée par ce père sévère et fermé, et qui nage « avec les otaries mâles et les femelles qui ne sont pas sur le point de mettre bas. » Elle aime cette île mais elle a l’intime conviction que Shearwater les détruit tous. Et il y a Raff qui a pris conscience qu’il « portait en lui une sorte de danger, un danger que son père avait reconnu bien plus tôt et qu’il avait tenté de contenir. »

C’est le troisième livre de Charlotte McConaghy. À chaque fois, la nature y est puissante, véritable personnage, victime et survivante. « Une ambiance préhistorique règne ici. Une sensation écrasante des époques reculées, du temps et de quelque chose de glaçant. Ce sont les os et les algues sanguinolentes, le sable noir, ce sont les couleurs et l’isolement, l’étrangeté des animaux, la brume, cet endroit oppresse… » L’approche de la romancière n’a rien de militant, sa préoccupation est sourde, insistante. Elle nous harponne par le prisme de l’individu et de ses émotions. Les trois enfants, chacun à leur manière, font corps avec cette terre de salut. Ils la défendent. À n’importe quel prix. On avance à petits pas dans une intrigue parfaitement maîtrisée où l’être humain n’est qu’un petit point, au large d’une banquise à la dérive. Le monde est au bord du gouffre, à la merci d’un effacement inéluctable que la romancière nous soumet, mélancolique et en apparence pleine de mansuétude. Parce qu’en réalité, Charlotte McConaghy pose la question douloureuse du choix en cas de crise majeure. Que ferions-nous et qui choisirions-nous de sauver ?

Les Fantômes de Shearwater de Charlotte McConaghy, traduit de l’anglais (Australie) par Marie Chabin, Éditions Actes Sud/Gaïa, 384 pages, 23,50 euros.

« Holy Boy » de Lee Heejoo : les fans, l’idole et la cage

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Se méfier des fans. Toujours. Le roman de la jeune Sud-coréenne Lee Heejoo nous prouve que l’on a bien raison. Encore plus flippant et tordu que Misery de Stephen King, Holy Boy aborde la question de l’emprise. Celle du fan envers son idole. Jusqu’à la folie.

Kathy Bates était seule. Là, elles se sont mises à quatre pour parvenir à leurs fins. Dans un grand moment de délire total, ces « sasaeng », groupies acharnées et obsessionnelles, imaginent un plan qu’elles ne tardent pas à exécuter. Elles vont kidnapper leur idole, Yoseph, immense star de la K-Pop d’une beauté du diable, et l’enfermer dans un chalet au milieu de nulle part. Aussitôt dit, aussitôt fait. Anna, une quarantaine d’années, est la meneuse. Elle le dégoûte. Mihee, la plus jolie, « ce serait elle qu’il épouserait », serait la plus vulnérable mais gare à la bienveillance excessive. Nami est une jeune chamane, elle est persuadée d’avoir un lien prédestiné avec Yoseph. Pourtant, lui ne la voit que comme « un robot » : « À tout moment, il s’attendait à ce que ses mains froides et insensibles lui arrachent ses entrailles d’un geste mécanique, de la même manière qu’elle lui servait à manger. »  Et enfin, Heeae, la femme de ménage du propriétaire du chalet qui cache bien des secrets.

Comme toujours dans la littérature policière sud-coréenne, l’intrigue se garde d’être simple. On part d’un huis clos classique avec les tensions psychologiques qui vont avec puis on bifurque sur une narration constituée de surprises et de rebondissements en tout genre, nourrie d’éléments tragiques avec des retours en arrière qui expliquent le présent. Ainsi apprend-on que le pauvre garçon est un enfant adopté et que sa mère n’est autre que Heehae… Et que toutes se sont croisées à un moment de leur vie.

La star idolâtrée se réveille dans un lit et ne comprend rien à ce qui lui arrive. On lui parle d’accident, son corps est bandé de partout, et on lui affirme qu’il doit avant tout se reposer. D’un œil endormi, il voit défiler ces quatre dingues à son chevet. Elles parlent doucement ou pas du tout, le nourrissent, le soignent et le rassurent. Très vite, l’idole ressemble à un hamster qui tourne dans sa cage, incapable de prendre la tangente. La beauté fascine. La Corée du Sud est l’une des premières destinations au monde pour la chirurgie esthétique. Le cadeau de fin d’année pour les filles avant l’entrée à l’université est l’opération des yeux qui sont débridés. La base. Si les parents ont de l’argent, ce sera aussi les pommettes et le menton. La bouche à la Angelina Jolie est un repoussoir. Yoseph incarne cette quête sans fin d’un idéal physique dans lequel lui et ceux qui s’y noient se retrouvent prisonniers. On ne va pas spoiler la suite, ce thriller fonctionne sur la peur qu’il diffuse tout au long des chapitres. La notion d’enfermement est à tiroirs multiples. Elle est comme ces images dont les jeunes se gavent 24h24, inconscients d’être les nouveaux otages d’une époque ultra connectée. Holy Boy nous le rappelle de façon quasi clinique.

La jeune romancière ne craint pas l’irrévérence. Cette obsession de la beauté combinée à la jeunesse, elle choisit de la traiter de façon provocante. Ce n’est pas un vieux qui s’amourache d’un jeune garçon mais une femme. Lee Heejoo excelle à démontrer que cette plastique parfaite dissimule souvent des âmes tourmentées animées des plus vils sentiments. La beauté serait-elle une malédiction ?

Holy Boy de Lee Heejoo, traduit du coréen par Cécile Castelli et Bee-ah Lee, Éditions Verso pour le Seuil, 352 pages, 19,90 euros.

 

« Le Vampire du Montparnasse » de Paul Eckerman : enquête sur un monstre bien réel

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L’histoire a défrayé la chronique en son temps. Un mangeur de cadavres, fichtre. À Paris, au cimetière Montparnasse. Un fait divers que Dark Side, label spécialisé crime dans le “true crime”, n’allait sûrement pas laisser filer.

On le découvre assez vite, Le Vampire du Montparnasse, ce soldat impeccable, bien noté par sa hiérarchie et en proie à d’horribles pulsions. Il a un patronyme d’une banalité affligeante, François Bertrand. Ce n’est pas le cas de celui qui va le poursuivre, l’inspecteur Charles Arburu. Un policier tenace, voire obsessionnel. Et cette affaire ne va pas aider.

Paul Eckerman est le pseudonyme d’un auteur français. Ce roman est son premier récit de non-fiction. Il aborde les débuts balbutiants de la science face au crime. S’intéresser aux motivations psychologiques est quelque chose de tout à fait nouveau en cette année 1848, date à laquelle Paris s’embrase. “L’insurrection est totale, on dresse des barricades, on se bat dans les rues.” L’attention des autorités est davantage tournée vers les fauteurs de troubles que vers les criminels. Mais celui-là défie toute raison.

Le premier cadavre est découvert par le gardien du cimetière, Louis Petitrenaud. “Il était de ces hommes que le voisinage des morts ne gênait pas”. Enfin presque. Parce que le corps de cette femme déterrée, “les chairs du cadavre labouré, de ses seins au nombril, les viscères prélevées, éparpillées sur le sol” vont lui faire changer d’avis à tout jamais. “C’est une bête, gémit-il, un monstre jaillit des enfers.” Oui, en quelque sorte. Mais une bestiole bien humaine. La traque dure un an. L’inspecteur rivalise d’ingéniosité pour coincer ce grand malade. Il y parviendra.

Puis il lui échappe. Pensez donc, un tel spécimen. Comment devient-on profanateur, tous veulent le savoir. Un premier médecin, Marchal de Calvi, comprend qu’il lui faut gagner la confiance du « monstre » pour qu’il explique ses misérables actions. Dans quel but demande le sergent Bertrand, plutôt méfiant. “Nous vous soulagerons d’un poids et nous ferons ensemble progresser la science, pour laquelle vous êtes encore un mystère.”

Cette alliance médecin patient semble porter ses fruits. Bertrand se raconte, enfance perturbé, ado consumé par ses obsessions tout en offrant un visage policé à la société. Selon Calvi, l’individu souffre de monomanie. Il plaidera auprès du conseil de guerre en vue du procès pour l’irresponsabilité du patient. Ce qui permettrait de le placer sous contrôle dans un hôpital psychiatrique et au passage de l’étudier.

Mais rien ne va se passer comme il l’espérait. Le nécrophile écope d’une misérable année  de prison. Arburu ne décolère pas. Le coupable n’a que 25 ans et toute la vie devant lui pour aller profaner d’autres cimetières. Il est même réintégré dans l’armée pour deux ans et dégagé de ses obligations avec un drôle de document militaire : « certificat de bonne conduite refusé. » On imagine le pire.

Après l’amour s’en mêle. Il épouse Euphrosine. Il se voit guéri. Le couple s’installe au Havre puis déménage. Sa femme s’interroge. « Pourquoi, au vrai, François, demeurait-il obstinément dans l’ombre. » Ce tableau presque idyllique vole en éclats lorsque le quatrième enfant, un fils, meurt à la naissance. « Quelque chose se disloqua dans son esprit. » Le Vampire du Montparnasse ressuscite un fait-divers oublié d’une période historique et politique française bouillonnante. L’enquête est méthodique, elle se veut cartésienne aux antipodes des légendes populaires que les agissements criminels de François Bertrand provoquent dans l’imaginaire collectif de la société de l’époque. Est-ce une créature du diable qui est à l’œuvre ou un monstre à l’allure terriblement humaine. Une légende est née.

Le Vampire du Montparnasse de Paul Eckerman, Éditions Dark Side, 256 pages, 19,95 euros.