Accueil Blog

« Celle qui sait » de Riley Sager : Et celle qui ignore.

0

Deux femmes soupçonnées de meurtre. À des années d’intervalle. Ironie de l’histoire, l’une va soigner l’autre. Kit McDeere n’a pas eu trop le choix. La police la soupçonne d’avoir mis fin à la vie de sa mère, en laissant volontairement traîner un flacon de comprimés de fentanyl. Sans preuve, elle est ressortie libre. Mais allez trouver du travail comme aide soignante, avec un tel CV.

Seule une cliente/patiente avec un passé aussi lourd que celui de Kit pouvait accepter de l’employer. Alors en cette année 1986 et dans une atmosphère à la Rebecca de Daphné du Maurier, la jeune femme franchit les grilles de Hope’s End, une demeure digne d’un roman gothique. L’immense bâtisse accrochée à une falaise à moitié affaissée du Maine, est perçue comme maudite et fait encore frissonner les habitants des années après le drame de 1929. Et quel drame, un massacre, celui de la famille Hope, mère, père et Virginia, l’une des sœurs. L’autre Leonora, dix-sept ans, a survécu mais tout le monde s’accorde à dire qu’elle est forcément la seule responsable de cette tuerie. Mais faute de preuves irréfutables, elle aussi, a échappé à la case prison. Comme Kit…

Aujourd’hui, Baker, l’ancienne gouvernante de Hope’s End (aussi terrifiante que Mme Danvers) qui connaît une grande partie des secrets de la famille Hope, dirige la maison. Leonora a plus de soixante-dix ans. Elle gît sur son lit toute la sainte journée, invalide à la suite d’un AVC. Elle ne peut communiquer qu’avec son doigt, qu’elle utilise avec une machine à écrire. La curiosité étant un vilain défaut, Kit ne résiste pas à essayer de savoir si la vieille dame est vraiment coupable. Surtout que cette dernière lui a fourni le meilleur des teasings, en écrivant : 《Je vais tout vous raconter.》

Ne tournons pas autour du pot, la technique de Riley Sager est celle du rebondissement, ce qui permet de tenir le lecteur en alerte toute, et de ne pas lâcher le livre. Certains esprits chafouins diront qu’il en use et abuse, et les autres considèreront que l’important est bien de trouver du plaisir à la lecture. Et n’est-ce pas, au fond, ce que l’on attend d’un roman?

Celle qui sait de Riley Sager, traduit de l’anglais (États-Unis) par Dominique Haas, Éditions Verso, 480 pages, 21.90 euros.

« Le Fantôme de Mao » de Qiu Xiaolong : cherchez la femme

0

Un riz sauté brûlant ! Pas de quoi en faire une histoire. Eh bien si. Surtout quand le plat est destiné à Anying, le fils aîné de Mao Zedong. Et que ce dernier n’a pas le temps d’en avaler une bouchée, les bombes américaines pulvérisant le repas. À ce stade-là, on ne parle pas de dégât collatéral mais de crime. D’ailleurs, des années plus tard, le général Peng qui avait été incapable de protéger Mao fils, fut sanctionné et rétrogradé au plus bas échelon du gouvernement.

Comme très souvent avec Qiu Xiaolong, tout commence par la nourriture. Le Fantôme de Mao ne déroge pas à la règle. D’autant que ce mets devenu mortifère pourrait bien être à l’origine de la Révolution culturelle chinoise. Une enquête digne de l’inspecteur Chen Cao ! Mais une enquête dangereuse. L’ancien inspecteur en chef du Bureau de la police de Shanghai le sait. Chercher, fouiller n’est jamais anodin en terres chinoises. Et quand il s’agit du passé et du Grand Timonier en personne, on est vraiment dans le rouge total.

Un écrivain a disparu. Il s’agit de Hong. Originaire de Shanghai, le prosateur a commis un crime de lèse-écriture dans un article, en rédigeant cette phrase : Un plat de riz sauté aux œufs est un mets ordinaire, qui peut être délicieux. L’inspecteur Yu, ami de longue date Chen, affirme que ce n’est qu’une métaphore sans aucun lien avec la guerre de Corée et l’histoire de Mao. Les deux hommes ont l’habitude d’échanger sur des sujets politiquement sensibles. Et celui-ci en est un. Pour Chen, il ne fait aucun doute que c’est un retour de bâton de l’ère impériale. « Si un nom propre contenait un caractère identique à celui de l’empereur, cette personne devait en changer sur-le-champ, sous peine de prison. » En creusant un peu, Chen découvre que cette phrase culinaire n’est sans doute qu’un prétexte. La vraie raison semble liée à la Révolution culturelle. Et aujourd’hui comme par le passé, il y a des sujets et des mots tabous.

Cinquante ans après la mort du révolutionnaire chinois, “toute référence à la Révolution culturelle est devenue un tel tabou dans ce pays.” D’après Qiu Xiaolong, écrivain chinois installé aux États-Unis, “ aucune exception n’est tolérée. Il s’agirait d’un ordre direct de notre empereur Rouge actuel, assis sur un trône doré et dans la Cité interdite.” Grâce au professeur Liang, grand spécialiste de cette période historique, et qui par le plus grand des hasards vient d’écrire sur le sujet et cherche à faire sortir son manuscrit hors de Chine, on en apprend de belles au sujet de Mao. On découvre ainsi que le bonhomme (l’auteur le qualifie de coureur de jupon au cœur froid), aurait été bigame, toujours très impatient de mettre dans son lit la dernière de ses conquêtes. Ses proches n’échappent pas à sa gloutonnerie sexuelle.

Un disciple de Mao, Liu Shaoqi, numéro deux du Parti communiste chinois de l’époque, et qui inventa le maoïsme, en a fait les frais. Marié à la très jolie Wang Guang Mei que Mao convoite sans pudeur, il ne peut guère lutter. D’autant que Mao se pique de poésie et l’abreuve de sonnets sirupeux. « La poésie a toujours été bien davantage qu’un exercice littéraire  : c’est un langage codé, un outil politique, un masque derrière lequel les puissants expriment  ce qu’ils ne sauraient dire ouvertement. Mao, qui se voulait poète autant que révolutionnaire, maniait cet art avec une maîtrise empreinte de perversité. » Pour l’historien Liang, la jeune femme a été le détonateur de cette Révolution culturelle. Les grandes idées et la politique, c’est bien mais l’amour est encore plus puissant. Mao, ce tombeur aurait même eu une histoire avec Anna Louise Strong, une journaliste américaine de gauche, très proche des communistes chinois. « Strong avait-elle aussi enlacé ses jambes blanches et luisantes de sueur avec celles de Mao, sur le même grand lit kang chauffé au charbon.” La liste de ses frasques est impressionnante. Elle s’accompagne aussi d’une grande cruauté. Non content de piquer la femme de l’autre, le dirigeant communiste s’assurait de la mort du non rival, comme ce pauvre Liu Shaoqi qui mourut dans des conditions atroces. La famille n’apprendra son décès que deux ans plus tard.

Le Parti communiste chinois aime donner le la. En 1981, il a effectivement reconnu que cette initiative avait été une catastrophe. Mais il en a aussi fixé les règles d’interprétation. Revenir dessus n’est pas une bonne idée, comme si le récit officiel devait suffire et que le peuple était invité à passer à autre chose. Certes, Mao est toujours présent. Dans la mémoire collective, dans les livres, sur les monuments. Mais désormais, les silences à son encontre en disent plus longs que tous les hommages. Qiu Xiaolong ne vit pas en Chine. Il peut se permettre de donner sa version des faits. Et il s’y prend comme toujours, à travers une sorte de polar court et délicieux. Une mise en bouche délicate en attendant le suivant.

Le Fantôme de Mao de Qiu Xiaolong, Éditions Liana Levi, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle Vial, 224 pages, 21 euros.

« La Lumière qui nous reste » de Chris Whitaker : À la recherche des filles perdues

0

Les sœurs jumelles, Raine et Summer. La ville de Grace, en Alabama, l’inspecteur Black. L’ombre du Seigneur plane sur la bourgade. La Lumière qui nous reste, le nouveau roman de Chris Whitaker est habité. Intense, furieux et religieux, il projette le peu de lumière qui nous reste, dans ce monde en proie au chaos.

Summer Ryan, 15 ans, la fille de Joe Ryan disparaît dans la nuit du 26 au 27 mai. Au total, cinq adolescentes se sont évanouies ces cinq dernières années. Toutes pieuses et pratiquantes, et toutes originaires du comté de Briar. Le tueur est surnommé L’Oiseau après la quatrième disparition, celle de Coralee Simmons. Le point commun : le parc national de Hell’s Gate.

Grace est un drôle d’endroit où les gens vont à l’église tous les dimanches, alors qu’ils puent l’alcool et les péchés du week-end. Ils prient pour leur pardon, encore et encore. Mais les demoiselles ont beau aller à l’église, le quartier où elles habitent les catalogue à jamais. Prenez la première ado enlevée, Della Palmer, bonne élève, sans histoire mais vivant à Standing Oak, autant dire une gamine à problèmes. C’est seulement au bout du troisième enlèvement, celui de Lissa Pinson, que la police d’État s’est impliquée dans l’affaire.

L’inspecteur Noah Wild des Homicides est chargé d’enquêter. Il est à bout de souffle. Alcoolique. Le père de Summer ne lui fait pas confiance. Il fait le siège du commissariat avec ses copains et leurs pick-up trucks. Chris Whitaker tisse une toile où le roman noir n’est qu’un prétexte. Comme toujours. Il dresse le portrait d’une petite ville rongée par les superstitions et les mensonges. À commencer par ceux de Summer. Est-elle vraiment cet ange béni par le dieu musique. Savannah, la femme du pasteur Bobby le pense. Peut-être. Elle la prend sous son aile. Summer qui a lu Madame Bovary et Tess d’Urberville se laisse faire, parfois, puis se cabre. L’homme du Seigneur caresse la peau de l’adolescente. « Il a embrassé le sommet de mon crâne et j’étais contente que mes cheveux sentent l’orange ce jour-là. » Elle demande à sa sœur la rebelle, comment séduire un homme. Le rouge à lèvres, le parfum, autant d’indices que personne ne voit ou ne veut voir. Elle est obsédée par ces filles kidnappées. Mais à l’inverse des autres, elle a laissé un mot.

Raine refuse l’idée de la fugue. Son père un ancien taulard, compte sur elle. Adolescente blessée, obstinée, elle transforme la disparition de sa sœur en mission personnelle. Elle entraîne avec elle Noah et Purv, deux garçons livrés à eux-mêmes et dont l’un est battu par son père. Raine ose tout. Elle est prête à déterrer tous les secrets de la ville, à faire don de son corps, à tuer pour retrouver sa jumelle. Formidable portrait de deux êtres identiques qui se regardent en miroir. L’une serait pure et l’autre pas. Mais que sont les apparences dans cet endroit boursouflé par la religiosité. Un tunnel de noirceur et une lumière qui vacille au loin. Et une jeune fille qui joue du violoncelle. Divinement. Chris Whitaker possède le don de la narration qui explore la vie intime des ados, leurs failles et leurs aspirations secrètes. Innocence, espoir et désillusion.

La Lumière qui nous reste de Chris Whitaker, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Cindy Colin Kapen, Éditions Sonatine, 480 pages, 23.90 euros. 

« Les Crapules » de Aymeric Patricot : porno, vengeance et faux-semblants

0

Qui baise qui? C’est une façon un peu lapidaire de résumer Les Crapules, le très audacieux roman de Aymeric Patricot. Mais compte tenu du sujet exploré, il y a quand même du vrai.

Sabine est une actrice porno. Elle a un fils, Mathieu, un adolescent de 14 ans. Un jour, elle est convoquée par la principale. Une cassette circule dans l’établissement. Sabine en est la vedette mais ce n’est pas du Walt Disney. On peut la voir sous toutes les coutures et en pleine action dans un film pornographique. Depuis son fils est harcelé. Mais la principale, garante de la moralité supposée de son école, rejette d’emblée la faute sur la mère et le côté inacceptable de ce métier honteux. « Quand on affiche ses fesses sur Internet, c’est bien pour qu’elles soient vues. »

Que faire ? S’excuser, courber l’échine ? Sabine n’éprouve aucune honte. Ce qui va la faire sortir du bois, c’est la disparition de son fils. Et elle tranche dans le vif, parce que Sabine est certes une dame qui s’offre dénudée au regard des hommes, mais elle est aussi une mère. L’inquiétude la gagne. Doit-elle prévenir la police ? Non. Tandis qu’elle fait tout pour récupérer sa progéniture, elle nourrit également sa vengeance, aidée dans ce combat par Joseph, un acteur/collègue et un bourgeois aux relations compliquées avec son frère. Qui a envoyé cette fichue cassette! « Qui pouvait la haïr à ce point ? Elle n’avait pas à se justifier. Comment retenir les hommes de se palucher ? Le porno n’était pas une activité sale. » On la suit alors dans cette entreprise un peu bancale au cours de laquelle, Sabine croise des mères de familles bien propres sur elles, des hauts fonctionnaires salaces, des adolescents à la dérive et des petits caïds de banlieue. À partir de là, on comprend que le roman noir de Patricot où le sexe, l’argent, le chantage et les rapports de domination s’entremêlent dans une société obsédée par l’image, n’est justement pas ce qu’il paraît. L’auteur démontre que le porno n’est finalement que la partie visible du décor. Derrière les corps exposés, il y a surtout des jugements à l’emporte-pièce. Et derrière la morale, beaucoup de désirs tordus, soigneusement dissimulés.

Le portrait de Sabine est surprenant à plus d’un titre. En réalité, il s’agit d’une femme qui se réveille. Sans talent particulier, destinée à une vie ans relief, mais dénuée de tout préjugé, elle découvre par hasard le monde du sexe filmé. Et il se trouve qu’elle va aimer. Élève disciplinée, elle devient une partenaire accomplie et épanouie. « Tu es belle, tu es bien cambrée, tu jouis fort, tu sais y faire. » Huit ans à œuvrer dans ce qu’elle considère comme le porno propre des actrices joliment consentantes. Elle incarne ainsi le premier message de l’auteur. Mais au fil de son enquête personnelle, la naïveté bien heureuse de l’actrice se fissure. Et nous avec.

On plonge alors un univers de mots, hardeur, anti-colique, des descriptions pas vraiment romantiques de verge de toutes les tailles, et des hommes qui se servent du sexe pour prendre le pouvoir sur les femmes. Fini le porno cool, assumé et décomplexé. La force du roman repose sur les épaules d’une héroïne passe-muraille qui se rend sur un plateau de tournage hard comme d’autres vont au bureau remplir des formulaires. Et si au début, on se laisse prendre au dépourvu par cette femme au métier pas banal et que les hommes regardent sous le manteau, on reprend très vite nos esprits. Non, le porno n’est pas une activité professionnelle comme une autre. Oui, la femme est encore une fois soumise aux désirs des hommes, et surtout à leur pouvoir. Alors qu’elle est pourtant l’une des leurs, dans ce cercle fermé du sexe débridé, et tente de jouer à jeu égal, il existe toujours un mâle dominateur pour la remettre à sa place. À la fin, la rébellion de Sabine apparaît au grand jour, salvatrice, presque un doigt d’honneur au fonctionnement d’une société avide d’apparences et de respectabilité factice. Et là, on se dit, mais qui a baisé qui en réalité, dans ce bal des crapules ?

Les Crapules de Aymeric Patricot, Éditions Héliopoles/Collection Serge Safran, 368 pages, 23.90 euros.

《J’étais Abigail Boone》de Dominic Nolan : cherche Abigail désespérément

0

Mariée et mère d’un adolescent. Ça, c’était sa vie d’avant. Parce que Abigail Boone, ne se souvient de rien. Kidnappée, frappée avec acharnement, l’ancienne flic a tout oublié.

Après deux superbes romans déjà traduits chez Rivages, Dominic Nolan nous présente Abigail Boone qui désormais se fait appeler Boone. Personnage rétif, obsessionnel et qui revient de loin. 《Elle avait existé, elle avait eu sa place dans le monde.》Et dans ce monde d’avant, elle avait enquêté sur la disparition de Sarah Still. Ce qui lui avait valu quatre jours de séquestration, des coups à en pleuvoir, une libération suivie d’une amnésie rétrograde. Lorsqu’elle avait vu son mari Jack et son adolescent de fils, Quinn, elle avait eu du mal à convaincre son entourage qu’elle n’avait pas la moindre idée de qui ils étaient. 《Le passé était inerte, immobile. Elle le picorait comme un corbeau – un charognard sur un ancien champ de bataille… Et pourtant, ce passé grappillé était tout ce qu’elle avait.》On comprend que Dominic Nolan vient de créer une héroïne rugueuse et intense. Une victime qui ne coche aucune case appartenant à ce statut. Une battante prête à tout pour retrouver une disparue et récupérer ainsi des fragments de mémoire, les deux événements étant liés.

Le roman est sorti en 2019. La patte caractéristique de l’auteur britannique est déjà présente. Violente, saturée, où l’on peine à récupérer son souffle, bousculé par cette déflagration littéraire. L’univers décrit par Nolan est celui de la sauvagerie et de l’inhumanité. On y exploite le corps des femmes, on se sert des enfants pour assouvir les plus sordides des pulsions sexuelles. Dominic Nolan ne pouvait que construire un personnage à cette mesure. Résilient mais dépourvu des normes sociales attendues comme d’aimer fils et mari.

Elle leur préfère des gens hors du cercle familial. Il y a Roo, bulgare, et rescapée comme elle du désir sadique des hommes. Tess, la fille de Mickey Box, un gangster à qui dans sa vie précédente elle a rendu service. Et dont elle supporte la présence davantage que celle de Jack, son propre mari. Ce dernier tente de lui faire retrouver la mémoire. Il veut revoir cette femme qu’il a aimée. Elle, veut juste se souvenir pour mieux punir. Sa famille ne lui inspire rien.

Alors, elle reprend son enquête, la disparition de la jeune Sarah. Un prétexte pour se souvenir et se reconstruire. Vous avez tout faux. Elle ne pense qu’à calmer sa quête de vengeance. Tous lui conseillent de laisser tomber. En vain. Boone est happée dans ce cloaque de prédateurs qu’elle a côtoyé et subi avant son enlèvement.

Roman noir par excellence. Dominic Nolan nous entraîne dans l’obscurité des âmes. Un polaroïd aux couleurs passées redonne espoir à Boone. Mais dans quel but alors que les visages familiers ne lui disent plus rien. Que reste-t-il d’une femme, d’une mère, lorsqu’elle ne peut plus s’appuyer ni sur son histoire, ni sur ses liens passés. Mais la nouvelle Abigail s’en moque. Elle n’existe que dans le présent désormais. Elle nous perturbe mais elle nous accroche. Definitly.

J’étais Abigail Boone, de Dominic Nolan, traduit de l’anglais par Isabelle Maillet, Éditions Rivages/Noir, 432 pages, 23 euros.

 

 

 

 

« Allumettes » de Jurica Pavičić : le feu de la vengeance

0

Tout change et rien ne change chez Jurica Pavičić. On a beau avancer dans le temps, la guerre de 1991 loin derrière, la Croatie semble toujours dévorée par les mêmes démons. Corruption, nostalgie incorrigible et appât du gain, type nouveaux riches. Le romancier n’en finit pas de dénoncer les travers de son pays et, au passage, tire à vue sur maman, papa et les enfants. Allumettes est tristement ancré dans l’actualité. Un incendie ravage des hectares de terrain sur les hauteurs de Split. Une femme trouve la mort. Geste criminel ou nature fiévreuse, mise hors de contrôle en raison de chaleurs excessives ? Des flammes aux cendres, tout est suspect.

« Le vent soufflait furieusement et une scène cataclysmique se déroulait sous les yeux de Petar : le Mosor entièrement orangé, noyé dans une lumière pourpre qui vibrait et scintillait sinistrement. » L’odeur du feu a sorti du lit l’inspecteur Petar Fradelić. Il devine que la journée va être longue. Un autre homme contemple avec effarement le spectacle. « Ce qu’il voyait là avait des allures de fin du monde. » Il s’agit de Stanko Barada, inspecteur du service incendie, trente années d’expérience. On dit de lui qu’il « sait lire les feux ». Un gros homme d’une soixantaine d’années qui donne l’impression de fonctionner au ralenti. Ne vous y fiez pas. Ses talents de sorcier vont encore faire merveille. Il sait que six personnes manquent à l’appel. Stanko en déduit tout de suite que la seule qui ne réapparaîtra pas, sera le meurtrier. Il connaît la nature humaine, aujourd’hui, les gens sont choqués, demain, ils seront enragés et chercheront le pyromane.

Les couples sont rarement heureux chez Jurica Pavičić. Beaucoup d’habitudes, surtout des mauvaises, d’incompréhension mutuelle et de silences pénibles. Mladen Bozikovic et sa femme Mirela n’échappent pas à la cruelle radioscopie conjugale du romancier croate. À se flinguer. Mladen est un citoyen modèle avec pourtant un mobile. Et Petar le sait, dans 90% des cas, seul le mobile compte. Il n‘a pas tort. Avec un tempo d’une lenteur d’escargot, l’auteur nous dévoile dans la seconde partie le déroulé des événements. On avance alors du point de vue de Mladen. On ne nous cache plus rien. Parce que le propos de Pavičić n’est pas tant l’intrigue que l’auscultation de la société croate.

Qui s’accompagne toujours d’un cours d’histoire avec l’écrivain. Cette fois, le prétexte s’appelle Jugocestar. Stanko se souvient parfaitement de cette entreprise spécialisée dans les travaux publics, les infrastructures, et qui employait à son apogée près de deux mille cinq cents personnes. L’exemple même de la nationalisation heureuse du socialisme. L’époque bénie de Josip Broz Tito, l’époque de la Yougoslavie, mieux, de l’empire yougoslave « qui donnait aux pays africains et asiatiques l’illusion que quelqu’un dans l’hémisphère nord blanc les écoutait…le seul empire colonial qu’ait jamais possédé un pays qui a toujours été lui-même colonisé. » Des gens avaient voyagé, fait fortune et Tito avait réussi ce tour de force de se détacher de la maison mère soviétique sans pour autant s’attirer les foudres du Kremlin. Puis, ce fut la guerre en 1991, suivie de longues années d’agonie et Jugocestar qui dépose le bilan. « Pour ce péché d’orgueil, un ciel d’orage avait fait fondre sur la société un châtiment juste mais impitoyable ». Politiquement, on ne votait plus communiste mais HDZ, on retournait à la messe mais le nouveau messie s’appelait capitalisme. Et les terres de Jugocestar appartenaient bien à quelqu’un.

Les sushis ça coûte cher. Les petits-enfants de Mladen et Mirela en raffolent. Leur fils Niko ne veut pas les priver. C’est de lui que viendra la catastrophe, lui le fils criblé de dettes que le père veut éponger une bonne fois pour toutes. Pour faire bien, Mladen devra faire mal. Et l’incendie se transforme en homicide. Une femme périt, brûlée vive, dans sa voiture. Ces terrains hérités se transforment en territoire maudit, le feu devient une métaphore d’une société consumée par la cupidité et Jurica Pavičić signe un roman où l’individu se perd dans les logiques de pouvoir et de silence coupable.

Allumettes de Jurica Pavičić, traduit du serbo-croate par Olivier Lannuzel, Édition Agullo Noir, 418 pages, 23.50 euros.

« Le Meurtre du joueur d’échecs de Sarah Finger : qui a tenté le dernier coup ?

0

« Cette « découverte macabre », selon la formule consacrée, survient le 22 août 1995, vers 7 h 45. Nous sommes à Saulx-les-Chartreux, dans l’Essonne, un bourg de quatre mille cinq cents habitants situé à environ vingt-cinq kilomètres du centre de Paris. » Sarah Finger ne perd pas de temps à nous apprendre que le corps enveloppé dans une alèse imbibée de sang appartient à Gilles Andruet, trente-sept ans. L’homme a connu la gloire. Il fut un joueur d’échecs brillantissime. Sa mort est brutale et vilaine.

Et acharnée. Trois plaies au niveau de la tête, ainsi que d’importants hématomes aux épaules, au cou et à la base de la nuque. Le décès est dû à cette avalanche de coups et à un écrasement du larynx. Gilles Andruet a aussi été drogué. Celui où ceux qui l’ont tué étaient manifestement très en colère. La direction régionale de la police judiciaire de Versailles est saisie de l’affaire.

Un « maître international d’échecs » à vingt-quatre ans et le fils de l’ancien champion de rallye Jean-Claude Andruet, ça le fait ! En victimologie, établir un profil est vital, il permet de cerner l’assassin. Celui de Gilles Andruet n’est pas ordinaire. Sa vie non plus. Parce qu’au sommet de son génie en 1988, il envoie tout balader. Finies le roi, la reine, échec et mat, et vive la roulette. Gilles Andruet va se perdre dans le jeu. Est-ce la raison de sa mort ? Après tout, les enquêteurs vont vite découvrir qu’il était criblé de dettes. Et que ses camarades de jeu savaient manier les battes de baseball aussi bien que les jetons sur un tapis vert.

Le « True Crime », très en vogue aux États-Unis depuis longtemps, continue sa percée dans l’hexagone. La journaliste a choisi de ne pas magnifier le Mozart de l’échiquier comme le surnomme la presse à l’époque, en utilisant un style plutôt factuel. Il faut dire que ce n’est pas la plus belle des victimes. Parce qu’une fois que l’on a épuisé la jeune et prometteuse biographie, le profil du bonhomme se gâte sérieusement. Toxicomanie, interdiction bancaire et de casinos, mauvaises rencontres, la fin de partie du Kasparov français est une véritable descente aux enfers. Il n’empêche. Quelqu’un l’a tué.

Trois procès, des accusations contradictoires, des mensonges, des soupçons de corruption, des fuites à l’étranger : pendant plus de vingt ans, l’affaire se déplace d’un tribunal à l’autre sans parvenir à épuiser ses zones d’ombre. Le fils et le père ont eu une relation compliquée mais cela n’empêche pas ce dernier de vouloir connaître la vérité et surtout de faire payer les coupables. Une famille en particulier, les Liany, avec une dynamique père/fils tout aussi complexe que celle des Andruet du vivant de Gilles. Le fils accusant le père d’avoir tué le joueur d’échecs. Ajoutez à cela, un cousin, Sacha Rhoul, qui sert d’intermédiaire. Tout ce petit monde est pointé du doigt dans l’encaissement d’un chèque de 400.000 euros appartenant à ce « pigeon » providentiel. Mais morale et justice ne vont pas forcément de pair. Après avoir été condamné à quinze ans de réclusion pour meurtre, Joseph Liany a été définitivement acquitté en 2006, tout come Rhoul en 2014. Son fils a pris sept ans mais pour recel seulement. Juridiquement, Jean-Claude Andruet ne sait toujours pas qui a tué son fils, pièce centrale et tragique d’un jeu grandeur nature où la mise à mort a été certaine, mais où l’échec et mat n‘a jamais été prononcé.

Le Meurtre du joueur d’échecs de Sarah Finger, Éditions 10/18, « True Crime » en partenariat avec Libération, 192 pages, 8.30 euros.

« Alec » de Arttu Tuominen : une frontière sous haute tension

0

Arttu Tuominen version gros calibre. En 1992, la frontière avec l’Union soviétique qui vient de s’effondrer, n’est pas une aire de jeux pour gamins qui entrent au CP. La soif de capitalisme des nouveaux Russes a déjà vérolé l’atmosphère et leur envie de pognon est sans limite, sanglante et cruelle. Mais une gamine de 14 ans et un vieil ermite sauvage au passé trouble les attendent au tournant.

L’auteur finlandais est en pleine forme. Après sa série Delta Noir, il publie Alec, premier volume de La Trilogie de Cristal, qui se dévore comme on regarde un film d’action, avachi dans son canapé, et sans vouloir en perdre une seconde. Au programme, un meurtre qui a lieu de nos jours, à Helsinki, et un carnage qui s’est déroulé en 1992, en Laponie. Douze personnes trucidées dans une ferme laitière au milieu de nulle part mais située non loin de la frontière avec le voisin de la nouvelle Fédération de Russie. On suit alors les corps comme les cailloux du Petit Poucet. Un dans le vestibule, puis un autre dans un fauteuil, deux dans la cuisine, « une purée sanguinolente ». Et un billet de cent dollars qui « volète dans la forêt silencieuse et déserte. »

La sidération des flics lapons est totale. Pas le genre de trucs auxquels ils ont l’habitude. Eux, ce serait plutôt des histoires de rennes qu’ils règlent en général. Liina, 14 ans, a tout vu et surtout a pris des photos. Son père, Sami Aho, policier sami dans la bourgade de Salla comprend assez vite que cela peut la mettre en danger. Il n’a pas tort, les Russes ne sont pas des tendres. Même si en réalité, le danger va venir de l’intérieur, des autre Samis. Un homme se trouve aussi sur place. Il s’appelle Alec. Une sorte de marginal parfois à la limite de la loi. Sami Aho le connaît. Ce qu’il ne sait pas, c’est ce qui lie cet ermite à sa fille. Le duo insolite est l’une des forces du roman. Le maître et l’élève. La transmission du savoir dans ce territoire jugé hostile par n’importe qui sauf par ces deux-là.

Le romancier nous transporte aussi à Helsinki où l’inspecteur Tommi Kivi enquête sur la mort d’un trafiquant de drogue. « L’ogive a perforé la tempe et fat éclater le crâne de l’homme. Sur la paroi de béton, une éclaboussure rouge évoque un cheval cabré sur ses postérieurs. » Deux temporalités marquées par une extrême brutalité. Le romancier de 45 ans arrivé un peu par hasard en littérature, se sert de son passé d’ingénieur environnemental pour nous décrire une Laponie menacée de toute part par la convoitise des hommes. La crise économique des années 90 a modifié les rapports entre les gens. Plus rien ne compte, à part l’enrichissement personnel. Et tous les coups sont permis. Roman testostéroné à bloc, Alec tourne le dos aux précédents ouvrages de l’auteur, par sa violence et sa noirceur. Et trente-cinq ans plus tard, la Finlande qui a rejoint l’OTAN en 2023, surveille cette frontière de plus de mille kilomètres et cette région de la Laponie, non plus comme une passoire du crime organisé mais comme une zone militaire stratégique européenne qu’il faut impérativement bunkériser.

Alec de Arttu Tuominen, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, Éditions de La Martinière, 464 pages, 22 euros. 

La Maison des os et de la pluie de Gabino Iglesias : quand le Noir vire au gore

0

Gabino Iglesias ne montre aucun signe de ramollissement. Le bonhomme cultive son penchant tortionnaire pour la cause littéraire. Et c’est toujours sacrément bon.

Dans La Maison des os et de la pluie, pas touche à maman. On a beau avoir vu le jour dans le Barrio Obrero, on n’en est pas moins le fils de quelqu’un avant de devenir un petit dur, un vieux salopard ou un tueur né. Justement, Bimbo vient de perdre sa mère. Maria a été rafalée devant la discothèque où elle travaillait. Et ça, ce n’est pas possible.

Alors, il réunit ses amis, ses camarades de classe : Gabe, Xavier, Tavo et Paul. À la vie, à la mort chez ces cinq gamins. Mais là, on n’est plus dans la cour de récréation, on est de plain-pied dans le monde des adultes, dans celui qui deal et zigouille à tour de bras. Parce que de l’innocence, il n’y en a jamais eu à San Juan, Porto-Rico. Territoire non incorporé aux États-Unis depuis 1898, il n’a rien à offrir. Hormis un passeport, sans même de carte électorale. Le romancier ne rate pas une occasion de dénoncer l’abandon de cette île par la maison mère. Celle où ils veulent pourtant tous aller. Comme Natalia, la copine de Gabe. La seule à avoir encore un peu de bon sens.

Le récit est tordu, fantastique parfois, sanglant toujours. La vengeance n’est pas un plat qui se mange froid dans la région, elle est le moteur de toutes les colères immédiates. Elle est aussi mauvaise conseillère. D’abord, on commence par trouver celui qui a tiré, puis celui qui a donné l’ordre. Et de fil en aiguille, on se retrouve à dessouder un grand nombre de lascars, coupables ou non. Peu importe. Bimbo s’est transformé en taureau qui ne voit que le rouge de la mort. Il entraîne dans ce sillage mortifère ses amis, Gabe en tête de gondole. Ce même Gabe qui se dit qu’il fait une connerie mais qui, au nom de l’amitié, ne lâche pas son pote. Le problème, c’est que le meurtrier appartient au clan du narcotrafiquant le plus dangereux de l’île. Et qu’au moment où les cinq jeunes portoricains décident de régler leurs comptes, un ouragan d’une puissance exceptionnelle s’abat sur l’île.

En 2017, Porto-Rico a été frappé par l’ouragan Maria de catégorie 4 qui a laissé l’île exsangue. Le prénom de la mère décédée est donc d’un symbolisme chargé. Il est associé à la catastrophe et au malheur. À dix ans, Gabe a vu son père mourir à cause d’un autre ouragan. La nature est aussi belle que hostile dans ce décor de lune de miel. Elle ne détruit pas seulement les maisons, elle hante les âmes parce qu’après chaque mise à terre, elle laisse derrière elle des fantômes qui parasitent le sommeil des habitants. Gangsters et innocents croient et craignent les signes du destin et n’hésitent pas à se placer sous la protection des orishas, les divinités de la Santeria.

Mais Maria n’était pas si pure. Elle, aussi, a succombé au trafic de drogue. Peu importe pour son fils et Gabe, qui au nom de cette amitié indéfectible, accompagne son ami sur un chemin où les cadavres s’amoncellent. La superstition habite Bimbo. Ce qui permet à l’auteur de se lâcher complètement. Lorsque le chef des narcos local est tué, Bimbo s’attelle à exorciser de potentiels démons. Il commence par lui couper la langue puis s’attaque aux yeux. « À l’aide du pouce et de l’index, raconte Gabe, il a soulevé la paupière droite, avant de lui planter le couteau dans l’œil, avec un petit pop bien audible…maintenant que les deux globes oculaires étaient dans la bouche d’El Brujo, il était temps de partir. Niveau violence, j’avais mon compte. »

Des scènes du même genre, il y en a un bon paquet. La marque de fabrique du romancier. Parce que chez Gabino Iglesias, la violence n’est pas seulement celle des armes ou des cartels. Elle est partout. Dans la pauvreté, dans les traumatismes de l’enfance. Dans les familles décimées. Dans une île régulièrement frappée par une nature traîtresse. Les maisons tiennent à peine debout, gorgées de sang et d’os, et où les morts attendent en embuscade. Gabino Iglesias reste une voix majeure du « barrio noir ». Avec ce quatrième roman, l’auteur qui vit à Austin, Texas, confirme ses talents de conteur habité et impitoyable, capable de magnifier le gore pour en faire une esthétique de la résistance. On n’oublie jamais d’où l’on vient.

La Maison des os et de la pluie de Gabino Iglesias, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Szczeciner, Éditions Sonatine, 400 pages, 23,50 euros. 

« Base Toundra » de Olivier Truc : la neutralité et ses zones grises

0

L’honneur a un prix. L’épisode historique suédois que nous relate Olivier Truc dans Base Toundra nous montre que le pays qui afficha une neutralité tapageuse lors de la Seconde Guerre mondiale, n’a pas vraiment tenu ses engagements. Pire, il a flirté avec le déshonneur.

La capitaine suédoise Maria-Pia Tedelius du régiment de dragons du Norrland, alias K 4 dans le jargon local, unité spécialisée dans les opérations commando en zone arctique, s’apprête à accueillir le capitaine français Guy Puech de la 1er compagnie du 3e Régiment de Parachutistes d’infanterie de Marine (RPIMA). Au programme : un mois d’exercices en commun dans les conditions extrêmes qu’offre la Laponie. La Suède a demandé à rejoindre l’OTAN. « Une décision qui n’allait pas de soi pour un pays neutre depuis deux siècles. » Ce concept de neutralité est au cœur du dernier et formidable roman de l’écrivain français.

En réalité, la Suède a commencé à collaborer avec l’OTAN en 1944. Mais au moment où l’officier Puech pose ses rangers dans cette contrée, à l’aéroport de Kiruna, il ne mesure pas l’obsession suédoise autour de ce concept et n’a aucune idée de ce qui l’attend. Notamment, ce que lui réservent les problèmes culturels locaux. Sa rencontre avec le chef sami, Torkell Nutti, est plutôt rugueuse. « Je vois que le capitaine français ignore tout de nos conditions de vie », commente Nutti. C’est sûr. Ne pas pouvoir utiliser les hélicoptères Caracal afin de ne pas effrayer les rennes n’était pas ce à quoi s’attendait Puech. Grosse adaptation en perspective. Il y en aura d’autres. Mais la découverte de trois cahiers écrits par un autre capitaine, un Suédois, le pilote Stig Blumfors, va le plonger dans une drôle d’histoire, lui faire remonter le temps, et redonner un peu d’honneur à un autre pilote, le Français Joseph Vivarès.

Septembre 1939. Ainsi, commence le premier cahier. La guerre a éclaté. Le capitaine Stig Blumfors est un soldat dépité. Lui qui rêvait de grandes batailles héroïques se retrouve au fin fond du Nordland, à deux pas des frontières norvégiennes, finlandaises et soviétiques. Seule consolation, son Junkers F 13, un avion solide qui lui permet d’atterrir sans encombre sur cette base qui doit rester absolument secrète. À tel point que des années plus tard, lorsque Tedelius et Puech commenceront leur enquête, ils ne trouveront rien sur Internet. Silence absolu sur les événements ayant eu lieu sur l’aérodrome F67 durant la période allant de septembre 1939 à mai 1945. La mission de Blumfors est de faire respecter une neutralité musclée sur ce territoire blanc et polaire de 4700 km2 et qui va accueillir autant d’avions anglais qu’allemands. Mais dès les premières heures, il se heurte au patron de la base, le major Dager Trulsson qui ne fait aucun effort pour dissimuler ses penchants nazis. « Un con, mais avec des amitiés allemandes qui le protègent », selon un soldat de la base. Trulsson n’a pas du tout la même conception de la neutralité que Blumfors. «Vous croyez que votre sens de la neutralité est la bonne, aboie – t- il ? La neutralité, elle s’invente au fur et à mesure qu’on la vit. C’est un art ! L’art de la survie qui ne s’accommode pas de positions tranchées intenables à la longue . »

Le roman d’Olivier Truc utilise ces deux temporalités d’avant et après-guerre. Le décor demeure. La Laponie, immensité blanche, que le romancier/journaliste occupe de façon romanesque depuis de nombreuses années. Cette fois, il a découvert un épisode peu glorieux de son pays d’adoption qui évoque l’or spolié, les trafics et les secrets d’État. La trame romanesque se présente sous la forme de ces trois cahiers remis à la capitaine par Mirjá, sa grand-mère. Cette dernière manque de s’évanouir lorsqu’elle rencontre le soldat français, et qu’elle apprend qu’il est parachutiste. « Mirjá laissa échapper le tisonnier qui tomba sur le sol. Elle porta la main à sa bouche comme si elle avait vu le diable. » « Traduis à ton ami, dit-elle, à sa petite-fille. Il y a eu un pilote français assassiné, là, sur l’aérodrome. » « Base Toundra » devient alors une mine d’informations sur cette Suède si vertueuse en paroles.

En réalité, plus de deux millions de soldats allemands ont transité par le pays au cours de la guerre. Dès que la Norvège puis la France ont capitulé, les autorités se sont enfoncées chaque jour un peu plus dans la compromission. Le major Trulsson incarne ce double jeu. Quand, Blumfors s’émeut auprès de lui de survoler non seulement « les trains de minerai de fer en partance pour Narvik, puis l’Allemagne », mais aussi des trains transportant des soldats allemands, Trulsson ne voit pas où est le problème. Au niveau national, on est plus hypocrite. De peur de se mettre à dos le Reich, le gouvernement interdit aux organes de presse de divulguer les horreurs commises par les Allemands. Il n’y a que le Göteborg Handels och Sjöfart tdning à afficher sa ligne antinazie. Sur la base, la tension ne cesse de grandir entre les deux hommes. L’arrivée de ce soldat français n’arrange rien. Et la capitaine Maria – Pia Tedelius  se demande quel rôle a joué sa grand-mère dans ce récit. Ce qui permet à Olivier Truc de nous faire un clin d’œil, en mentionnant son enquêteur fétiche  Klemet Nango. Et surtout d’aborder la mémoire, collective et individuelle de cette Suède qui a voulu oublié ce chapitre du récit national où la morale se dispute à la lâcheté.

Au fil des pages, les deux militaires fascinés par ce qu’ils lisent, comprennent que le drame est inéluctable. Le capitaine Blumfors le consigne si précisément dans ses écrits qu’on finit par avoir peur pour lui. « J’ai promis la vérité à ce carnet . » Cela pourrait lui coûter la cour martiale. Peu lui importe. Il ne veut pas avoir honte. L’arrivée d’un Suédois va faire exploser l’équilibre déjà très précaire de la base et mettre à jour des choses encore plus inavouables. Base Toundra est autant un roman de guerre et d’espionnage qu’un récit historique qui prend une dimension particulière, dans le contexte géopolitique actuel avec une Russie de plus en plus agressive qui pousse les pays européens à choisir leur camp.

Base Toundra de Olivier Truc, Éditions Métailié Noir, 432 pages, 22 euros.

 

« Les Révérentes » de Addie E. Citchens : le blues des pécheurs

0

Le Mississippi. Mais pas n’importe lequel. Le Mississippi Delta. Un monde dans un monde. La romancière américaine Addie E. Citchens tient beaucoup à cette précision. Parce que si l’État tout entier est pétri de religion, ce coin en particulier vibre d’une ferveur incandescente qui tourmente les âmes les plus fragiles. Elle en a tiré Les Révérentes, un premier roman d’une splendeur céleste qui lui a valu d’être la première lauréate de la bourse FSG new-yorkaise (Farrar Straus & Giroux), décernée aux écrivains débutants.

Le drame est là. Tapi dans cette fratrie bénie. Cinq garçons dont des jumeaux. Le père est le révérend baptiste Sabre Winfrey Jr et sa Première dame, Priscilla Stringer, est une héritière des Stringer de Clarksdale, entrepreneurs de pompes funèbres. Épouse dévouée, sa fierté d’être mariée à l’homme d’église est sans limite. « Le 14 février 1976, mon mari m’a expliqué que parce qu’Ève avait mangé la pomme, j’allais devoir manger le serpent. » Jusqu’au jour… «  Il m’a fallu un long moment et une chute cruelle pour saisir qu’il ne s’était jamais agi de nous, mais de lui seul. » Ce sera la première voix du roman.

L’autre est aussi celle d’une femme. Beaucoup plus jeune. Diamond Bailey, élève du lycée de Dominion High. Comme Emanuel John Winfrey, surnommé Wonderboy, le fils du Rév’, celui dont toutes les filles sont amoureuses. « Quand il vous choisissait, fallait pas glousser sur lui avec vos copines, sinon elles devenaient tellement jalouses qu’elles essayaient de salir votre nom. » Mais le miracle arrive, le plus populaire des garçons s’intéresse à elle et c’est comme ça qu’un après-midi, elle se retrouve chez lui, dans sa chambre, et que la Première dame ouvre la porte. Le Malin a remplacé le divin. La femme du Rév’ sent déjà au loin les flammes de l’enfer tandis qu’elle regarde horrifiée son fils chéri, cet innocent, ce Wonderboy, se masturber au-dessus du corps nu de cette catin. À partir de là, tout fout le camp dans le monde bibliquement parfait de la famille Springer.

Pour les amateurs de blues, la ville de Clarksdale, ce n’est pas rien. Si avant, on était pressé d’en ficher le camp, aujourd’hui on y vient quasi en pèlerinage. Muddy Waters en est originaire. Et tous les ans, en août, un festival du Blues cultissime s’y déroule. C’est donc dans ce trou perdu du Delta que la romancière a grandi, bercée par les notes de cette musique désormais patrimoine culturel américain. Dans une interview accordée à la presse américaine, Addie E. Citchens explique que, pour restituer le Mississippi Delta dans son roman, elle a réalisé qu’il lui fallait conserver « the musicality, the flavor, the joie de vivre » du lieu, malgré son délabrement et son histoire. Et cette musicalité, on la retrouve dans les expressions du coin. « Bonjour mon mari…Tu crois que tes fils n’ont pas idée de la manière dont tu vis ? Enfin, j’imagine que ce que tu leur enseignes n’a pas d’importance à tes yeux… » Ce à quoi le Rév’ rétorque : « À la femme, IL a donné un utérus, et à l’homme la domination – voilà ce que j’enseigne à mes garçons, car c’est ce que dit la Parole vivante de Dieu. »

Son Wonderboy de fiston a reçu cinq sur cinq la parole du messager du Tout Puissant. Et au fil des chapitres, alors que le couple noir et chic se désintègre violemment, la personnalité du prodige explose petit à petit. Ce sont alors les voix de ces deux femmes sous emprise qui saturent les ondes. Chacune à leur façon, elles tentent de s’extirper de ce marigot psychologico-patriarco-religieux. Parce que Dominion, bourgade imaginaire, pourrait tout aussi bien s’appeler Sodome et Gomorrhe. Le royaume du Rév’ dissimule tout un tas de turpitudes dénoncées par l’église qu’il est censé représenter. L’homme derrière sa chasuble est un prédateur. On ne peut plus classique. Il vise sa secrétaire. Mais son fils, Wonderboy, « cet étudiant brillant et athlète d’exception« , va commettre l’irréparable. Le blues raconte toujours une histoire. Souvent celle du Mississippi. La romancière fait de même. Un pasteur lubrique dont les sermons enflammés et tapés par sa femme rythment l’ouvrage. Cette même épouse trompée, alcoolique et qui avale les somnifères comme d’autres s‘empiffrent de bonbons, et des enfants contaminés. Certes. Wonderboy est un psychopathe. Mais son crime ultime aux yeux des deux communautés, blanche et noire, n’est-il pas au fond toujours cette vieille obsession rance, celle d’avoir franchi la ligne invisible de la race. Après tout, on est au Mississippi. « J’arrive pas à croire qu’il est mort ce beau gosse, soupirait une adolescente…il avait pas besoin d’aller violer personne, encore moins une foutue Blanche. » Un sacré premier roman. Une partition de blues qui parle de transmission maudite dans un monde ficelé par les hommes. Et d’émancipation chaotique, mais réelle.

Les Révérentes de Addie E. Citchens, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, Éditions Christian Bourgois, 288 pages, 22 euros.

« Les Hallucinés » de Pierre-Olivier Capéran : le bleu du réel

0

Le Morvan et le Mali. Des kilomètres de distance. À priori, rien à voir. Et pourtant. Sur plus de cinq cents pages, Pierre-Olivier Capéran nous démontre brillamment le contraire.

Martin Reinhard est un monsieur qui n’a pas la forme. Quelque peu à la dérive après un chagrin d’amour, il vit désormais à Château-Chinon où il a repris un cabinet vétérinaire sur le déclin. Il lui a fallu la vision d’un chevreuil sur la route pour tout larguer et s’installer dans cette région du Morvan. « Son esprit scientifique résistait. Mais il savait, au fond de lui, que l’épisode du chevreuil avait tout décidé…Comme un enchevêtrement de nœuds qui se défait soudain sans effort. »

Des nœuds dans la tête, son copain Julien Baillet semble en avoir un paquet. La soldate Victoire qui sert avec lui dans l’armée française au Mali, en est persuadée. En fait, les deux se connaissent depuis le lycée et ont fait leurs classes à Belfort. Il y a un truc pas clair chez son frère d’armes. Mais pour l’heure, ils font partie d’un convoi à destination de Kidal, dans le nord-est du pays. Une histoire de chèvre va tout faire déraper.

À ce stade du roman Les Hallucinés, on avance encore dans le noir. Les fils ne sont toujours pas connectés. Retour chez Martin. Le vétérinaire a découvert que le hameau où il a élu domicile n’est pas banal. Tous les habitants, sauf lui, y sont apparentés. Et ce n’est pas la seule bizarrerie. Désormais, quand il regarde au loin, il voit une tache bleue. En quelques chapitres, les éléments d’un mystère, d’un nuage noir qui enveloppe Martin a pris forme. Les bâtisses se dressent sourdes, inquiétantes et menaçantes.

Un carnage ne va pas arranger l’atmosphère. Une vache et son veau. Salement massacrés. Le fils, Nathan, 12 ans, serait le coupable. Il a même blessé son père. L’employé agricole a dû l’assommer. Le gendarme Markovic a lui aussi échoué dans la région. Encore un personnage en déshérence. Le Morvan n’est plus ce territoire paisible que l’on admire l’automne. Il devient soudain le théâtre d’une violence aussi brutale que incompréhensible. Martin surfe sur Internet. Quelque part en Afrique, un homme parle de cette tache bleue… Là-bas, justement, Victoire se heurte à une réalité qui lui échappe. Elle devait rentrer en France mais elle a renoncé. Elle veut comprendre le changement de son camarade. Pourquoi, désormais, elle a des gars à ses trousses qui veulent lui faire la peau. Mais à qui se fier ? À cette journaliste du journal Le Monde ?

On avance nous aussi un peu. On oscille entre le roman noir, l’horreur et la guerre. Le Mali, la tache bleue, l’armée, les vaches mortes, des symptômes de quelque chose. Un empoisonnement, une contamination ? On a été comme Martin, on a plié, douté, halluciné devant l’irrationnel, avant de se redresser, d’ouvrir les yeux. Et la tache au loin s’est éloignée. Entre folie et lucidité, Pierre-Olivier Capéran signe un premier roman costaud où le pays d’Afrique de l’Ouest et la campagne française ne sont que des décors, des creusets où l’homme se tord et se perd. Le lecteur, lui, ne décroche jamais. Pris au piège. Envoûté.

Les Hallucinés de Pierre-Olivier Capéran, Éditions Rouergue Noir, 496 pages, 23 euros.