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« Dans le désert du Nevada » de Gabriel Urza : le mirage de la justice américaine

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Quand on parle de tribunal américain, on pense immédiatement au maître du genre, Michael Connelly. Quand on se souvient de l’incarnation cinématographique de Mickey Haller, avocat emblématique de ses romans, on voit le très sexy Matthew McConaughey.  Avec Gabriel Urza, on est loin de tout ça. Et c’est super.

Dans le désert du Nevada, la justice dont s’occupe Santi Elcano ne parle ni du running back, O J Simpson, ni du fils perturbé de Rob Reiner. Sa justice à lui est incarnée par les avocats commis d’office, ces soutiers de la justice, ceux qui à peine sortis de fac, sont jetés dans la fosse aux lions, face à des criminels en tout genre et des vieux briscard des rouages judiciaires. Santi Elcano en fait partie. Il est un peu le double de l’auteur qui exerça lui aussi pendant cinq ans avant de tout arrêter à cause d’un burn-out. Les semaines de quatre-vingt heures, il a connu. Le jeune avocat est aidé dans cet apprentissage par C. J. Howard, une avocate qui pratique l’exercice depuis seize ans déjà. Cynique à souhait, elliptique la plupart du temps. À l’exception de cette fois, quand elle déconseille à Santi de garder le costume qu’il porte pour aller plaider. « C’est un très joli costume, ne le gaspille pas pour cette audience ». Même les plus coriaces ont leur angle mort.

Au bout de deux ans et de consommation régulière de Xanax, Santi recherche ce que C. J. appelle de bons perdants : des prévenus aux casiers bien chargés et aux chefs d’inculpation indéfendable. Pourquoi ? Parce que ces affaires sont parfaites pour acquérir de l’expérience devant un jury. La balance de la justice américaine ne penche que d’un côté. Celui des riches. Les autres, les nécessiteux, on les met dans les pattes de baveux qui font souvent comme ils peuvent. Santi pige assez vite comment le système fonctionne. Il se trouve aussi, il le découvre peu à peu, qu’il a une conscience. Le sentiment de culpabilité suinte à chaque page. Il y a tous ces gens qui l’appellent et qu’ils ne rappellent jamais. Comme Ruth Walton, l’un de ses premiers cas. Trop de travail, trop de trop. Mais la ville de Reno n’est pas si grande que ça pour ceux qui savent. Alors, il la rencontre un soir, bien longtemps après, alors qu’il picole tout seul dans son coin, dans un de ces casinos tristounets qui pullulent en bordure de cette agglomération dédiée aux jeux, aux mariages et aux divorces expéditifs. « J’ai reçu vos messages, je voulais vous rappeler, j’allais le… » Et Ruth de répondre : « C’est pas grave, c’est pas votre boulot, hein, vous n’êtes pas ma nounou ». Le roman de Gabriel Urza est constamment traversé de ces petits moments, véritables pépites visuelles d’une Amérique cachée aux touristes et si présentes dans le cinéma indépendant américain. « Nous regardions ensemble les gouttes de condensation sur le verre qu’elle tenait à la main, les glaçons à l’intérieur reflétant le halo bleuté de la télévision, comme si nous savions l’un et l’autre ce que signifiait vraiment cette scène ».

Anne Weston est la victime. Michael Keith Atwood est l’accusé. Le dossier atterrit à la Neuvième section du Bureau de la défense publique. Une anomalie. Mais C.J. s’en empare et Santi sera son adjoint. Il renâcle puis cède. Le meurtre a été brutal. La jeune femme a souffert. Une trace infime d’ADN, des aveux et la certitude qu’affiche C. J. que « tu peux bien mettre un chat au four, ça n’en fait pas pour autant un biscuit ». Comprenez, les aveux ont été extorqués et le boulot de Santi, c’est de le faire comprendre au jury. Après tout, Atwood risque la peine de mort. Le crime et ses criminels sont un puits sans fond. Et la nuit, ils viennent réclamer leur dû.

C’est une descente aux enfers d’ordre moral. Il n’y a pas de héros dans ce roman, juste des gens piégés par un mauvais jeu de cartes. Dès le début, on comprend que Santi est l’incarnation du type normal et naïf. S’il s’améliore au cours du temps, ce n’est pas pour sauver la veuve et l’orphelin mais bien pour savoir naviguer dans un système judiciaire américain saturé où un bon plaider-coupable négocié, évite au client un procès à l’issue incertaine. Et tout ça marche à peu près, jusqu’au cas Atwood. C. J. croit avoir trouvé le dossier qui va racheter sa  conscience. Prouver que le coupable est innocent, le graal de tout avocat. Le début de la fin pour Santi. Dans le désert du Nevada est un pur thriller noir. Une tragédie où l’innocence est un mirage qui clignote comme les loupiotes des machines à sous. Ensevelie par des tornades de sable.

Dans le désert du Nevada de Gabriel Urza, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Reignier, Éditions Liana Levi, 352 pages, 21 euros.

 

« Gestapo Berger » de Pierre Olivier : le Noir et l’Histoire

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Friedrich Berger, le chef de la Gestapo de la rue de la Pompe à Paris, pendant l’Occupation. Le gars a laissé de sinistres traces. Mais pour l’heure, il est en cavale et la police française est à ses trousses. Gestapo Berger de Pierre Olivier lève le voile sur une période délicate : celle de l’après-guerre, et comment les vainqueurs ont priorisé la chasse aux nazis selon des critères bien à eux.

Alors, qui de mieux qu’un lascar du même profil pour retrouver le présumé responsable du massacre de la cascade du Bois de Boulogne où trente-cinq jeunes résistants furent assassinés. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les grandes puissances ont des tas de préoccupations. Faire en sorte d’assurer la paix en mettant les nazis hors d’état de nuire est l’une d’entre elles. La seconde, moins connue parce que peu avouable, est en réalité de faire main basse sur ceux qui ont une sorte de valeur marchande : les scientifiques, les politiques, bref, tous ceux qui apportent un Plus aux Alliés vainqueurs, et qui peuvent surtout damner le pion au géant émergeant, Joseph Staline. La Guerre froide est enclenchée, pas question pour l’Ouest et surtout pour les Américains de laisser se propager « ce fléau rose/rouge ». Pour cela, les balances sont les bienvenues.

Le narrateur en est une. Et une belle dans le genre, un ancien sous-lieutenant de la Légion des volontaires français, la VLF. Arrêté à la fin de la guerre, il est pris en charge par le capitaine Dumont, un “type des services”. Qui s’interroge : « Alors, vous ne nous êtes d’aucune utilité ». La trahison, un concept un peu flou pour ce narrateur qui se justifie ainsi : « Je ne suis pas un traître, un indic, un mouchard ou une donneuse ». Pourtant, il lui en reste un de ces patronymes, « qu’il peut lâcher sans se renier vraiment, sans trop s’éloigner de sa ligne de conduite ». Tiens donc, laquelle ? Celle d’avoir cru au régime nazi ? En tout cas, pour les autorités françaises, il doit répondre aux faits d’intelligence avec l’ennemi et il risque la mort. Le capitaine Dumont lui offre un sursis.

Alors, il aide, trie. Un premier nom, Roland Nosek, officier de liaison auprès du PPF en Allemagne, le Hauptsturmführer. Les Américains sont après lui. « Pas question qu’ils nous le piquent », lâche, Dumont. Le narrateur n’a guère le choix. Puis Dumont lui parle de Friedrich Berger. Dumont a un outil de persuasion, calibre de force nucléaire.  Stytch : janvier 1943. Opérations anti partisans, en Biélorussie. Le bataillon du narrateur. Deux villages rares de la carte, aucun survivant. « Je n’y étais pas. On sécurisait la ville à l’extérieur ».

C’est pas joli, joli, ce que nous conte Pierre Olivier, 1er lauréat du Prix du roman d’espionnage l’an dernier, avec Lorsque tous trahiront chez Konfident, Noir/La Manufacture de livres, roman qui a ouvert le bal d’une série dont le troisième ouvrage est prévu, en 2027. On n’est pas dans le noir et blanc d’un conflit manichéen à l’américaine, d’un côté les gentils et de l’autre, les méchants, on est dans la phase d’après, celle de la paix naissante où les ennemis d’hier doivent être écrasés comme des cafards. Quitte à utiliser des méthodes peu ou prou les mêmes que ces derniers. Mais au fond, pourquoi devrait-on se gêner alors qu’il s’agit de traiter avec ces infâmes collaborateurs français qui ont choisi le mauvais camp.

On va donc suivre les méandres psychologiques de ce narrateur anonyme, un beau salopard qui utilise la trahison comme bouée de sauvetage. Pas beaucoup de relief ce gars-là. La philosophe Hannah Arendt aurait sûrement parlé de monstre ordinaire. La chasse pour retrouver Berger lui est offerte sur un plateau, prouver qu’il est prêt à se racheter une conduite n’est pas si compliquée, face à ces nouveaux maîtres pour qui rendre la justice passe au deuxième plan lorsque la raison d’État l’emporte. Roman à clé où a violence des armes s’est tue et a été remplacée par celle non moins tragique, de l’effondrement de tous les curseurs moraux. Mais n’est-ce pas toujours le cas ?

Gestapo Berger de Pierre Olivier, Éditions Konfident Noir, 256 pages, 18,90 euros.

 

 

« Ce cri que personne n’entend » de JØrn Lier Horst et Jan-Erik Fjell : un cold case norvégien à l’heure du numérique

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Le coup du podcast, on nous l’a déjà fait. Les romanciers anglo-saxons ne sont pas mauvais dans le genre. Les Scandinaves allaient-ils faire aussi bien ? Eh ben oui ! Avec Ce cri que personne n’entend, Jørn Lier Horst a joint ses forces à celles de Jan-Erik Fjell et nous embarque dans le van de Markus Heger et de son blog radiophonique, Krimcasten, qui revient sur certains cold cases.

Le roman débute en mode diesel. On installe l’intrigue et les personnages, sans se presser. Du Horst tout craché. Puis, un incident fait basculer le tempo, la mort de Mathilde Wold, jeune journaliste qui voulait rouvrir l’histoire de la disparition de Leah Forsberg, à Fagernes, petit bourg norvégien isolé de la vallée de Valdres. Le corps de la fillette de sept ans n’a jamais été retrouvé mais le père, Mathias, a été jugé et reconnu coupable. Il croupit en prison et ne cesse depuis toutes ces années de clamer son innocence. Mais quinze plus tard, tout le monde croit encore en sa culpabilité. Sauf peut-être Mathilde qui, dans un moment de candeur journalistique salutaire, tente de joindre ce détective amateur, afin de lui faire partager ses doutes. Markus Heger appartient à cette nouvelle vague de Sherlock auto-proclamés qui tentent avec leurs propres moyens de résoudre des crimes que la police et la justice incapables de résoudre, laissent croupir dans les archives poussiéreuses. Markus avait travaillé sur la disparition de la petite Leah avant de laisser tomber. Lorsque Mathilde tente de lui parler, il n’est plus vraiment dans le mood et il ne se montre pas super confraternel au point de l’évincer gentiment. Sa mort inattendue, qu’il considère très vite comme un meurtre, lui donne mauvaise conscience, et il décide de reprendre tout depuis le début.

La dynamique littéraire du Norvégien associé au plus jeune lauréat du prix des libraires du pays, Jan-Erik Fjell, domine. On retrouve ce rythme lent qui caractérise les romans de Horst. Ancien policier, il le sait : la vraie vie n’est pas une série américaine. Le flic en chair et en os cogite sans cesse, se trompe, dépend de la science qui livre ses résultats dans des délais interminables. Il n’y a souvent aucune avancée spectaculaire, au contraire, parfois même, on recule. Markus n’a pas tous les outils dont disposent les professionnels mais il en a d’autres. Son fameux podcast et ses appels à témoins qui parfois débouchent sur des avancées. Il est lui-même empêtré dans une histoire familiale compliquée et lourde avec un père en prison. Une situation parasite et pas facile à digérer.

Les deux auteurs parviennent ainsi à tricoter une intrigue psychologique où les candidats coupables sont multiples. On est toujours dans un décor polaire plus suggéré que réellement visible, et le danger ne vient pas de la nature mais de l’homme, de celui qui a tué et qu’on ne retrouve pas. Il existe aussi une autre culpabilité qui traverse le roman, celle du fils envers son père, du vieux routier du journalisme à la rookie. Ce cri que personne n’entend n’est pas un page turner mais un roman policier où l’atmosphère l’emporte, où la violence vient se nicher dans une misérable tasse de café. Ou comment faire de l’ordinaire de l’extraordinaire.

Ce cri que personne n’entend de JØrn Lier Horst et Jan-Erik Fjell, traduit du norvégien par Alex Fouillet, Éditions de la Martinière, 400 pages, 22.50 euros.

« Le Somnambule » de Lars Kepler : à son corps défendant

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On le connaît depuis L’Hypnotiseur. L’inspecteur Joona Linna. C’était en 2010. Depuis, il revient régulièrement hanter nos nuits. Et ce n’est pas fini. Le couple Lars Kepler, non content de rendre addicts tous ceux qui suivent ce super personnage depuis ses début, revient avec de nouvelles aventures qui peuvent se lire indépendamment des précédentes. Actes Noirs qui fêtent ses vingt ans et nos 7305 insomnies n’en a pas fini avec Joona. Nous non plus.

Le couple suédois adore ce qui se déroule la nuit. Avec cet adolescent qui souffre de crises de somnambulisme carabinées, il se régale. Et nous aussi. La scène de crime du camping où des corps démembrés nagent dans le sang, a de quoi faire son petit effet. Le tueur est bien dans le top five des individus les plus sanguinaires sortis tout droit de l’imagination des deux romanciers. Joona est appelé en renfort. Sur place, il trouve une hache et un  jeune homme qui cligne des yeux et demande: « Qu’est-ce qui se passe? ».

Se retrouver avachi et hagard sur une jambe détachée de son corps n’est pas facile à justifier. L’explication de Hugo Sand, dix-sept ans, est d’ailleurs assez légère : il ne se souvient de rien. Il souffre de somnambulisme. Cela lui vaut un aller simple en garde à vue. Parce que massacrer quelqu’un avec une hache en dormant, ne représente pas le meilleur des alibis pour les policiers. Un peu grosse, la ficelle.

Hugo Sand est le fils de l’écrivain à succès, Bernard Sand. Après le départ de sa femme, lorsque Hugo avait sept ans, Bernard vit avec Agneta Nkomo, trente-sept ans, journaliste et de facto belle-mère à plein temps. Les rapports avec Hugo sont houleux. L’adolescent rêve de retrouver sa génitrice. Justement des rêves, il en fait beaucoup. Celui de l’homme-squelette en particulier. Bernard qui se présente comme un bon père, ouvert aux méthodes modernes, soutient son fils lorsqu’il se rend régulièrement à la clinique du sommeil du docteur Grind. Un deuxième meurtre à la hache va faire sortir Hugo de prison. Parce qu’il est somnambule pas passe-muraille. Mais Joona est convaincu que les deux affaires sont liées. Et que Hugo n’est peut-être plus coupable mais demeure néanmoins un témoin. Il était là, il a sûrement vu quelque chose. Linna fait appel à son ami hypnotiseur, Erik Maria Bark, pour tenter de faire émerger des souvenirs chez le jeune homme.

Alexandra Coelho Ahmdoril et Alexander Ahmdoril, de leur vrai nom, ont du savoir-faire. Le somnambule est un page turner diablement efficace. Peu avare d’hémoglobine, de retournements de situation, de relations familiales ou amoureuses toxiques, ou encore de sexe torride, l’ouvrage est un avant-goût des frissons de l’été sous un soleil cuisant.

Le Somnambule de Lars Kepler, traduit du suédois par Marianne Ségol, Éditions Actes Sud/Actes Noirs, 512 pages, 24.50 euros.

 

« Les Invisibles » de R. J. Ellory : Rachel, une héroïne sur le fil

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Retour aux fondamentaux. Le serial killer. R. J. Ellory n’a pas flanché. Dans un pavé de plus de cinq cents pages, le romancier anglais qui situe pourtant presque tous ses livres outre- Atlantique a imaginé un face à face tordu entre un tueur amateur de Alighieri Dante et Rachel Hoffman, une agente du FBI, qui va avoir bien du mal à garder toute sa raison. On pourrait faire la fine bouche mais le récit parfaitement maîtrisé des Invisibles prouve que l’on aurait tort.

C’est toujours plus sexy de vendre un assassin cultivé plutôt qu’un abruti qui commet des crimes un peu par hasard ou par pulsion irrépressible. Celui-ci aime la lecture. Il a aussi une connaissance approfondie du chef-d’œuvre espagnol, La divine Comédie. Et il fait une fixette sur une flic. Voilà un peu le profil du bonhomme. Celle qui ne va pas lâcher l’affaire s’appelle Rachel Hoffman. Belle héroïne, la demoiselle. On la suit tout au long de sa carrière. En 1975, elle n’est qu’une simple nouvelle recrue au sein de la police locale de Syracuse, État de New-York. La date est importante. Elle va donner des maux de tête aux policiers qui ne sont pas encore rompus aux méthodes de profiling.

Le premier cadavre est une institutrice. Puis il y en aura un deuxième et on ira jusqu’à quatre. En un laps de temps assez court. Rachel a couvert le numéro 1 de la longue liste à venir. Elle ne sait pas encore qu’elle ouvre une enquête qui deviendra tentaculaire. Mais en étant la première sur la scène de crime où un message inspiré de Dante accompagne le corps de l’enseignante assassinée, elle devient de facto essentielle. Pas besoin de la pousser longtemps pour qu’elle s’implique à 200% dans la traque du tueur.

Rachel est très vite perçue comme une bonne enquêtrice. Méticuleuse, dévouée. Le FBI avait l’œil sur elle. Il la veut. Elle rejoint la toute nouvelle unité d’analyse comportementale. Ce qui place le profilage au cœur de son évolution professionnelle. L’enquête est devenue personnelle, elle y a perdu un collègue. Le tueur s’en est pris à lui. Elle ne s’en remettra jamais. Le débusquer tourne à l’obsession. La jeune femme ne vit que pour son métier. Tout juste s’accorde-t-elle une petite aventure avec Carl Sheehan, un journaliste spécialisé dans les faits divers. Le romancier aime bien ces couples improbables, pas tout à fait love story compatible, mais qui tente le tout pour le tout de l’expérience sentimentale. Les deux vont se séparer puis se retrouver. L’un va sauver l’autre. Parce que Rachel ira trop loin, bien sûr. Mais elle veut comprendre, quitte à en payer le prix. Comment ces trois séries de meurtres ont-elles un lien ? À cinq ans d’intervalle, grosso modo. Et dans chaque cas, le meurtrier est présumé mort. Suicidé.

Qui est donc ce tueur aux multiples visages, insaisissable, qui renaît de ses cendres, comme un vampire, et qui ronge la santé mentale de la jeune femme. Rachel embarque Carl et un autre agent du FBI dans cette quête de justice. Elle est la colonne vertébrale du roman qui ausculte la spirale d’une obsession, comment cela bousille une carrière et aliène toute vie privée. Ellory s’intéresse autant à l’enquête qu’à ceux qui traquent les criminels. Rachel Hoffman passe d’une rookie naïve à une enquêtrice chevronnée puis aguerrie et bientôt abîmée. Combattre le Mal n’est jamais sans conséquence. À travers ce personnage tendu et habité, R. J. Ellory questionne une fois de plus l’espoir de garder foi en l’humanité après avoir côtoyé le Mal.

Les Invisibles de R. J. Ellory, traduit de l’anglais par Étienne Gomez, Éditions Sonatine, 552 pages, 24.50 euros.

 

« La chute de l’étoile rouge » de D. B. John : le retour musclé de Jenna Williams

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Jenna is back ! On avait fait sa connaissance dans L’étoile du nord, on la retrouve dans La chute de l’étoile rouge. Magistrale, puissante. C’est le thriller d’espionnage du moment. Surtout ne pas passer à côté !

On a toujours les mêmes grandes puissances à la manœuvre. La Russie, les États-Unis sous le premier mandat de Donald Trump, et la Corée du Nord. Côté offices de renseignements, on est avec le FSB (chargé de la sécurité intérieure), et une antenne interne au sein de la CIA : la Maison Russie. « Une sorte d’agence secrète, avec sa propre culture, sa propre identité », composée de trois experts, une femme et deux hommes. Mira Kowalski est une légende au sein de la Firme. Jenna Williams la croyait morte. En réalité, le trio plus ou moins relégué dans les limbes de l’Agence, œuvre en coulisses, se sentant plus que jamais indispensable face à un président américain sous influence. « L’endroit (Maison Blanche) grouille de de conseillers spéciaux qui ont accès au Bureau ovale », explique l’un d’entre eux. De jeunes citoyens naturalisés, intégrés depuis longtemps, qui passent tous les contrôles sans problème ». Et cet état de fait est possible grâce à un montage qui rappelle bien des choses à Jenna. « Il y a quelques semaines, une de nos sources nous a appris que la Russie avait lancé un programme similaire à la Stratégie porteuse de semences ». L’espionne de choc ne se dit qu’une chose: « On est foutu ».

Elle-même, américano nord-coréenne, connaît très bien les façons de faire de l’oncle Kim, le dictateur nord-coréen. La méthode est assez diabolique et ce bon vieux Kim Jong-un la pratique depuis longtemps. Fini le procédé des résidents, ceux qui vivent sous le radar pendant des années dans le pays ennemi. Trop long, trop cher et au fond pas très efficace pour aller espionner sans danger jusqu’au sommet de l’État. Les nouveaux James Bond de la Corée du Nord sont nés d’un parent américain que le régime a souvent kidnappé quelque part, puis sont ensuite regroupés dans une école à Pyongyang, au moment de faire leur entrée en primaire. Cela s’appelle La Stratégie de porteuse de semences qui est destinée à fournir des agents intraçables. Il semblerait que Moscou se soit emparée de cette nouvelle forme d’espionnage pour infiltrer au plus haut niveau les institutions du pays.

Deux incidents viennent corroborer les craintes de Jenna et du trio de la Maison Russie. L’assassinat (réel) du demi-frère de Kim Jong-un à l’aéroport de Kuala Lumpur, en Malaisie. Un empoisonnent audacieux et en plein jour alors que Jenna s’apprêtait  à le retourner. Puis la mort d’un haut gradé russe à Washington. Un gars qui émargeait pour la CIA et qui détenait la liste de tous les espions russes sur le territoire américain. Une liste qu‘il s’apprêtait à leur remettre. Deux affaires qui pourraient bien être liées. La Maison Russie décide d’envoyer leur agente chez Poutine. Mais sans filet aucun. Comprenez que si elle se fait prendre, elle sera toute seule. Dommage, parce que cela va lui coûter très cher.

Le roman est un savant dosage de romanesque et d’une solide connaissance du monde des services de renseignements. Le personnage du traître nord-coréen Éric (Cho Sang-ho) devenu conseiller spécial à l’Asie du Sud-Est de Donald Trump, est particulièrement bien réussi. Une crapule psychopathe coincée entre la peur d’être démasqué et celle de déplaire à la sœur cruelle de Kim qui l’a chargé d’une mission vitale pour la succession, au sein même de cette famille de dégénérés. Le romancier est gallois. Il est l’un des rares Occidentaux à avoir eu la possibilité de se rendre chez le voisin du Nord. Ce fut le déclic. Depuis, D. B. John se situe dans le « Factual fiction » qui s’appuie sur des faits réels pour imaginer une histoire qui tient la route. Et franchement, jusqu’ici, il n’y a pas de raté.

La chute de l’étoile rouge de D. B. John, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Antoine Chainas, 640 pages, 24 euros.

« L’autre côté de la nuit » de Stéphane Chaumet : sur la trace des rats

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La France et la Bolivie. Trois personnages. Laure, Gabriel et Hans. Sans le savoir, ils ont tous un point commun: le nazisme. L’Amérique du Sud fut une terre d’asile pour les dignitaires en fuite du IIIe Reich. Un véritable terreau littéraire. Stéphane Chaumet s’est inspiré de faits réels où héros et ordures se croisent de l’autre côté de la nuit dans un moment de bascule historique qui va faire sombrer ce pays d’Amérique latine dans la dictature.

La filière des rats. Voilà comment on appelait cette évasion à l’autre bout du monde, après 1945 et la fin du régime hitlérien. De célèbres noms de la galaxie des tortionnaires nazis ont figuré parmi les fuyards. Josef Mengele ou encore Adolf Eichmann. Le couple allemand, le pasteur Werner Grüber et sa femme, Eva, sauvagement assassiné en début de roman, n’est pas non plus un inconnu dans ce cercle nauséeux d’initiés. Le romancier a pas mal bourlingué dans cette région du monde. Il s’intéresse à ce sujet pour des raisons personnelles. La mort de son grand-père est entourée d’un mystère vénéneux. En creusant, il découvre l’existence de Clara Knecht interprète pour les occupants, surnommée la Gestapache et qui a échappé à la tonte de l’après-guerre en se volatilisant. Et comme les méchants font souvent de formidables personnages…

Le défunt s’appelle en réalité Werner Hauptmann et un homme l’a bien connu. C’est Hans Laux, le flic envoyé par Berlin pour enquêter sur la mort de ces ressortissants allemands. On n’oublie jamais ceux qui vous ont mis le pied à l’étrier et qui a fait de vous l’homme ou la femme que vous êtes. La croix gammée tracée sur le ventre du pasteur prouve que l’assassin connaissait son passé. Contre toute attente, Hans va faire équipe avec un journaliste de La Prensa Libre, Gabriel Avendaño dont le père biologique fut un Allemand pas forcément nazi acharné mais antisémite furieux sans nul doute, et œuvrant à tisser des liens entre le IIIe Reich et la Bolivie. Le journaleux flaire la bonne histoire.

Cela fait pas mal de temps qu’il travaille sur la présence de ces criminels sur le sol bolivien. Le cocktail est explosif : église, orphelinat, généraux, disparitions. Gabriel a peu d’espoir de voir son enquête sortir dans la presse locale ou nationale mais il ne désespère pas de la vendre à l’étranger. En France, une jeune femme est sur le point d’entreprendre le voyage jusqu’à La Paz. Depuis des années, Laure recherche inlassablement une certaine Klara Knecht. Elle a un vieux compte à régler avec cette dame qui, dans une autre vie, en France et dans les années 40, a collaboré avec l’ennemi avec enthousiasme. Au point de s’attaquer aux résistants français et d’en envoyer un certain nombre dans les camps d’extermination allemands. La mère de Laura en fait partie.

Quête et enquête. Tous ont des secrets. Tous sont hantés par la Seconde Guerre mondiale. Stéphane Chaumet utilise les codes du polar mais nous raconte aussi une période troublée de la Bolivie où le nouveau régime a marché main dans la main avec les pires crapules de l’Allemagne hitlérienne. L’atmosphère plombante de ces années-là est parfaitement retranscrite. Entre corruption et petits arrangements avec la vérité, L’autre côté de la nuit est un roman en clair-obscur où les destins personnels ne pèsent pas lourd dans la grande roue de l’Histoire. Ce sont les angles morts de ceux que l’on oublie et que la littérature ressuscite, impitoyable et souveraine.

L’autre côté de la nuit, de Stéphane Chaumet, Éditions Rouergue noir, 272 pages, 21,50 euros.

 

« Les bûchers de Calcutta » de Abir Mukherjee : l’ombre de Merle Oberon

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Il aura fallu un peu de temps à Abir Mukherjee pour revenir à ces deux personnages fétiches, Sam Wyndham et Satyendra Banerjee. Et on est bien content. Dans ce sixième opus d’une série aussi géniale qu’originale, on renoue avec une Calcutta toujours aussi moite et collant, on assiste à des retrouvailles chargées de rancune entre deux personnes qui avaient pourtant su se comprendre et s’apprécier, au-delà de leurs différences.

Chacun à sa façon, Sam et Satyen ont connu une sorte d’exil. Tandis que Banerjee a fui en Europe, le capitaine Wyndham a été rétrogradé au sein de la police impériale. Un meurtre va le remettre en selle. Celui J.P. Mullick, un richissime homme d’affaires indien, est retrouvé égorgé près des bûchers de la ville. À la grande surprise de Sam, on lui demande d’enquêter. Et nous voilà repartis dans les quartiers de la ville de feu Mère Teresa. «Calcutta, c’est les bidonvilles, le choléra, les palaces, la culture, la crasse, le blanc et le marron… c’est une serre dans laquelle vos sens sont mis à mal ». Mais c’est aussi « une satanée ville, ni britannique ni indienne, mais une union profondément imparfaite des deux».

La crémation en Inde n’est pas une chose à prendre à la légère. Il y a des règles immuables. Ce sont les Doms, l’une des castes les plus basses du pays, « qui sont les gardiens de la flamme sacrée et qui sont les seuls autorisés à entretenir les bûchers ». Sam se demande pourquoi les assassins de Mullick ont transporté son corps à cet endroit précis au risque de se faire arrêter par la police ou de braquer la population locale. Mais il est temps pour lui d’aller boire un verre. S’il a enfin arrêté l’opium, le policier de plus en plus misanthrope, ne néglige pas un bon whisky. Et c’est dans un bar, qu’il la voit pour la première fois. Estelle Morgan, une créature hors norme, incandescente. Une actrice. Qui se souvient de Merle Oberon? Une star d’Hollywood qui a eu son heure de gloire dans les années 30-40 mais qui cachait un très gros secret. C’est en découvrant sa biographie glamour que l’auteur a eu l’idée de construire son roman et de créer cette femme à la peau mate et qui ose porter le sari. « Le genre dont la beauté est susceptible d’arrêter le temps, de provoquer la chute des empires et l’appareillage d’un millier de navires« .

Un meurtre, une femme hors de sa portée. Et Satyen Banerjee qui débarque chez lui ce même soir après trois ans d’absence et sans avoir laisser un mot, une lettre ou envoyer un télégramme. Sam ne fait même pas semblant. Son accueil est glacial. D’autant que son ancien adjoint a le culot de lui demander de l’aide. Sa cousine Dolly a disparu. Au nom de leur complicité, voire même de leur amitié passée, Sam cède. Il sait y faire Abir Mukherjee, rebondissements, suspense, faux-semblants, amours contrariés, tout y passe.

On a l’habitude avec lui. La nouveauté dans ce dernier roman est ailleurs. Dans le ton, le regard des deux personnages percutés par la vie et qui se sont radicalisés. L’Anglais est plus que jamais critique de l’Empire, l’Indien qui fut pourtant le produit d’une colonisation « réussie » s’est retourné et n’essaie même plus de ménager cet ordre colonial auquel il avait adhéré avec une candeur troublante. Les deux anciens amis se révèlent plus cyniques, moins enclins à pardonner. Satyen est un peu comme un adolescent qui après avoir adoré son père, le rejette violemment pour mieux exister par lui-même. On a un peu mal pour eux. On avait tellement aimé leurs facultés à transcender les différences, imperméables et stoïques face à la pression sociale et politique de leur culture respective. Heureusement, l’amour va les sauver. Le Vieux continent recèle-t-il la clé du bonheur d’un nouveau monde ? La suite possible d’une nouvelle aventure…

Les Bûchers de Calcutta de Abir Mukherjee, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, 416 pages, 22 euros.

 

 

« Code bleu » de Jake Adelstein : une chaîne de commandement silencieuse et complice

L’affaire est passionnante. Un ange de la mort dans un hôpital militaire dans l’État du Missouri. Le récit qu’en fait Jake Adelstein l’est tout autant. L’auteur du génialissime Tokyo Vice a délaissé ses terres nippones pour celles de son enfance en Amérique, et a enquêté sur un cold case vieux de plus de trente ans et bien profondément enterré par la direction hospitalière de l’époque et autres autorités sanitaires. Code Bleu est certes un True Crime mais c’est aussi un vibrant hommage d’un fils à son père.

Jake Adelstein n’a pas oublié qu’il est avant tout un formidable journaliste enquêteur. Alors qu’il en a fini avec les Yakuzas, son père lui offre un nouveau défi qu’il a lui-même tenté de relever en 1992, lorsqu’il est alerté par une infirmière qui s’inquiète du nombre anormalement élevé de code bleu, à l’hôpital Harry S. Truman Memorial où il exerce comme pathologiste. Si dans un premier temps, Eddie Adelstein accueille l’information avec méfiance, il se sent dans l’obligation morale de vérifier les terribles affirmations de l’infirmière. Un code bleu n’est jamais anodin. Il signifie au personnel soignant qu’il y a une mort imminente dans le service. Lorsqu’il est déclenché la première fois dans l’aile 4 Est, personne n’imagine la suite. Melvin Carver, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale ne souffre d’aucune pathologie majeure. Il a juste un ulcère au pied, conséquence d’une complication causée par le diabète. Il est prévu qu’il sorte le jour même. Cela n’arrivera jamais. Il sera la première victime. Un infirmier est présent. Jeune, e léger surpoids, il souffle un « merci » au Dr Jan Swaney qui est en charge du patient. Le commentaire de l’infirmier lui paraît pour le moins étrange.

En cinq gros chapitres, Jake Adelstein mène l’enquête. Il s’apppuie sur celle de son père à l’époque, sur ses souvenirs, ses archives, celles du journaliste Terry J. Ganey du Saint-Louis Post Dispatch qui avait bel et bien travaillé sur l’affaire. En vain. Sans oublier sa propre équipe, sorte de garde rapprochée de l‘auteur. Le chiffre 4 ne pouvait que interpeller Adelstein. Seul journaliste à avoir travailler dans un grand quotidien nippon, et vivant toujours au Japon, il sait que si le nombre quatre est bien vu en Occident (trèfle à quatre feuilles), ce n’est pas le cas dans son pays d’adoption. «Il a toujours été vu comme un mauvais œil. La raison est simple : en japonais, le mot « quatre » se prononce presque pareil que le mot « mort ». Les deux sont phonétiquement identiques ». Qui a envie d’être hospitalisé à l’étage de la « mort ». C’est ce qui fait aussi tout le sel de ce livre, ce va et vient permanent entre le Japon et l’Amérique. Une multitude d’anecdotes sur les différences entre les deux pays rythment le récit.

Entre dix à quarante décès suspects. L’enquête de Jake et son père porte sur une dizaine de cas où des preuves d’empoisonnement au pavulon (relaxant musculaire) ont été envisagés. Un homme a été dans le collimateur de la justice, l’infirmier Richard Williams. L’auteur qui commencera par travailler du Japon avant de se rendre dans le Missouri, tentera de l’interviewer mais il se fera claquer la porte au nez. Au fil de ses recherches, il découvre aussi avec effarement la très mauvaise volonté des institutions médicales administratives à vouloir éclaircir cette histoire de morts inattendues. Ajoutez à cela des problèmes de conflit de juridiction entre le FBI, le Département des Anciens Combattants ou encore le Bureau du Procureur du Comté local, cela donne une série de ratages, d’omissions pour ne pas dire de mensonges destinés à protéger des directeurs successifs prêts à tout pour protéger leur réputation et surtout les finances de leur établissement qu’un scandale de ce genre ne manquerait pas de faire sombrer.

Les chiens ne font pas des chats, dit-on souvent. Eddie Adelstein fut une sorte de lanceur d’alerte qui a bien failli être broyé par le système. Son fils s’est exilé à l’autre bout du monde mais est devenu un journaliste enquêteur hors pair, célèbre pour avoir infiltré les Yakuzas. Code Bleu est à la fois une quête de la vérité et de justice envers ceux qui sont décédés à cause de cet infirmier psychopathe mais aussi une réflexion sur la filiation face à un «homme complexe», comme Jake Adelstein l’écrit si joliment, en parlant de son père. « On connaît tous nos parents sous un seul jour. On n’a pas souvent l’occasion de découvrir une autre facette : la personne qu’ils sont au travail. Ce n’est qu’une fois adulte que j’ai découvert qui était le Dr Eddie Adelstein« . Les deux hommes ont souvent peu parlé. Grâce au Code bleu, ils se sont trouvés une langue commune et sans danger : l’enquête. Une autre façon de dire que l’on s’aime.

Code Bleu de Jake Adelstein, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, Éditions Marchialy, 400 pages, 23 euros.

« L’alliance » de Aslak Nore : l’anneau de la discorde

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Retour chez les Falck. Le romancier norvégien Aslak Nore qui avait laissé tomber cette famille dysfonctionnelle dans son roman précédent Piège à loup, renoue avec elle et règle une bonne fois pour toutes les mauvaises fréquentations qu’elle entretient depuis des années avec le voisin russe dans une Alliance devenue bien malheureuse.

Dans cette région scandinave où il est bon ton de brandir en étendard une vertu sans faille, le mariage que la Norvège s’apprête à célébrer pose problème. Sverre Falck, directeur de l’entreprise familiale SAGA, considérée comme un véritable État profond dans le pays, est sur le point d’épouser Ingebord Johnsen, la plus jeune ministre de la Défense et fille d’une autre puissante famille politique norvégienne. Le pauvre Sverre fait confiance à sa future épouse pour régler l’affaire. En sa faveur. Bien évidemment. Il a tort.

Mais cela pourrait être là le plus petit de ses soucis. Sa fille au pair Sonya Malnyk, ukrainienne originaire de Kharkiv, est retrouvée morte dans le logement qu’elle occupait au chalet de la ministre, avec deux balles dans le corps. La victime semble avoir découvert une arme d’origine russe cachée dans le domaine des Falck. Dans le contexte de la guerre en Ukraine et des tensions entre Moscou et l’OTAN, la découverte devient explosive. Le capitaine de corvette John Omar Berg qui a été nommé conseiller spécial d’une unité de contre-espionnage dédiée aux menaces russes, est chargé d’enquêter. Dans un premier temps et avant d’être accusé de trahison et de devenir l’ennemi numéro 1 du royaume.

On a en quelques chapitres bien torchés la dynamique du nouveau thriller de l’écrivain norvégien. Il mêle comme toujours politique nationale et internationale avec pour dynamiser le tout une fiction où les gentils tentent de triompher des méchants. Berg appartient au camp des good guys, et cela fait des années qu’il cherche à épingler Sverre qu’il soupçonne d’être un agent de Moscou. Son statut de mari de ministre devenant d’autant plus problématique. Il pourrait être aux premières loges pour transmettre au voisin encombrant des dossiers classés secret défense. D’autant qu’un complot venu de ce même belliqueux voisin plane sur la Norvège.

En parallèle, le couple Falck/Johnsen se délite au fil des pages. Connaît-on jamais vraiment ceux que l’on aime ? Le thème de la confiance est disséqué. La nouvelle ministre doit se battre sur plusieurs fronts : l’ennemi extérieur et intérieur. Et maintenant celui de la sphère intime. Comment a-t-elle pu aimer les caresses de Sverre, s’interroge-t-elle, désormais. Secrets d’État et secrets d’alcôve, le soupçon de la trahison imprègne le roman. À qui se fier ?

L’Alliance est un thriller politique plus que jamais d’actualité. La saga des Falck incarne l’ombre et la lumière des puissants. L’autre dynastie, celle des Johnsen, se veut vertueuse, voire exemplaire. Mais ambition et amour font rarement bon ménage. Et quand la raison d’État s’en mêle, rien ne va plus. Alors que la Russie a lancé plus de mille missiles dernièrement sur l’Ukraine, la plongée d’Aslak Nore dans les liaisons dangereuses qu’entretiennent parfois certaines personnes avec la nation de Vladimir Poutine, fait froid dans le dos. Parce que bien réelles.

L’alliance de Aslak Nore, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, Éditions Le Bruit du monde, 448 pages, 25 euros.

 

« Le Temps des bêtes féroces de Victor del Árbol : oui mais lesquelles ?

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C’est un beau personnage de fiction, le sous-inspecteur Julián Soria. Il fume des Ducados puantes mais cela ne déplaît pas au commissaire Ramón Pino qui a un bon fond. Pourtant, le nouvel arrivant est estampillé radioactif. Il y a eu cette affaire il y a trois ans, à Barcelone, Soria en a énervé plus d’un. Alors, Pino le prévient : « Ici, vous ne pourrez pas vous permettre d’aller au-devant des ennuis ni de compliquer la vie à qui que ce soit ». S’il savait…

Lanzarote, soleil et calamars. Le premier dossier est assez simple. Un peu trop si vous demandez à Soria. Une personne a été percutée sur la route avec délit de fuite. La victime, une jeune fille d’une vingtaine d’années et sans papiers. Mais on peut faire confiance à Victor del Árbol pour nous concocter une intrigue justement pas si simple et nous faire voyager. Si Le Temps des bêtes féroces commence sur l’île des Canaries, le romancier espagnol nous emmène aussi au Venezuela, en Bosnie ou encore au Texas et au Mexique. Une manière assez fine d’aborder de graves événements historiques comme le génocide de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, en 2008. En attendant et comme si cela ne suffisait pas, on envoie Soria régler aussi une histoire de vandalisme dans une église. « Vous êtes en pénitence », lui rappelle mi-figue, mi-raisin, le commissaire Ramon.

Le Bien et le Mal. Confrontation récurrente chez Victor del Árbol. Tout comme la filiation, lui homme blessé, dominé par un père violent et tout-puissant. Dans son roman, la figure paternelle s’appelle Armando Ortiz. Il a une fille. Virginia s’avère être une ancienne policière revenue dans le giron familial sous la pression du père. Soria s’en souvient avec plaisir. Leurs chemins vont donc se recroiser parce que Armando possède une usine située cette île et qu’elle est sur le point de licencier cent quarante-quatre employés. Par un de ces affreux hasards, le bâtiment vient d’être détruit par un incendie, causant la mort de huit personnes. Virginia est coincée. Elle doit quitter les États-Unis où elle a tenté d’échapper à l’emprise familiale depuis son départ de la police parce que Armando Ortiz ne demande pas, il ordonne. Il rappelle à sa fille les fondamentaux de l’existence : «Il fut un temps où nous étions des proies. Mais un jour nous avons été capables d’inventer le cycle de la vie et de la mort. Ça s’est produit quand nous avons accepté ce que nous étions. Nous chassons parce que nous sommes les bêtes féroces, pas eux. C’est nous les prédateurs ».

Les fils sont tirés, il nous reste plus qu’à avancer dans ce roman construit quasiment en écran de fumée. Prenez Vesna, par exemple. Drôle de victime. En réalité une sorte de Lisbeth Salander, geek géniale en cavale, reconvertie en femme de chambre pour échapper à des méchants. Virginie en quête de justice, de réparation et désormais redevenue le bras armé de son père qui en veut toujours plus pour agrandir l‘empire familial. Mario, l’inspecteur au look surfer californien, qui assiste Soria, pas si casher que ça le bonhomme. On a aussi quelques figures criminelles locales, le vieux Tobías qui affirme, « je suis un homme tranquille. J’aime les choses simples, le café corsé et l’eau claire ». On a les frères Malik et Hassan Driss, pas des tendres mais leur mort atroce suscite un poil d’empathie parmi ses pairs. Comme chez Tobías, homme d’honneur à l’ancienne qui leur rendra hommage. À sa façon.

Le Mal a toujours été le personnage ultime chez le romancier ibérique. Il a de multiples racines. Au Mexique, en 1976. Dans les montagnes de Volujak, en Bosnie, pendant l’hiver 1993. C’est là qu’une sœur voit son frère mourir. Le passé explique toujours le présent. Le Mal pourrait être un certain Konstantin Kresno, une gâchette, un psychopathe. Un mercenaire amateur de chasse. Comme Armando Ortiz. Mais leurs proies ne sont pas des bestioles. Vesna en sait quelque chose. Elle a piraté leurs ordinateurs. Il est question d’honneur, de trahison et d’âme noire au Temps des bêtes féroces. Il est question d’innocence perdue, de triste fin. L’aridité de la terre volcanique de Lanzarote épouse une humanité à bout de souffle tandis qu’un vieux flic tente de réparer le monde. En vain.

Le Temps des bêtes féroces de Victor del Árbol, traduction de l’espagnol par Alexandra Carrasco, Éditions Actes Sud, Actes Noirs, 400 pages, 23,80 euros.

 

« La Colline » de Mathilde Beaussault : rompre le cycle du désamour

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Un bébé jeté à la poubelle. Une mère qui se vide de son sang, couchée sur un matelas imbibé. Une autre qui ferme à clé le lieu de toutes ces souffrances. Ne comptez pas sur Mathilde Beaussault pour nous épargner. La nature est brutale, la nature ne fait pas de cadeau. La vraie vie, encore moins. Après la sortie fracassante des Saules l’année dernière, la romancière revient avec La Colline, un deuxième roman au nœud coulant où la lumière se dispute la noirceur. Une ode aux femmes qu’elles soient malheureuses, maltraitées, maltraitantes, toutes coincées dans une spirale de violence sans fond. Mais qu’un nourrisson conduira, peut-être, vers la rédemption.

Rennes. Cité des Quatre Tours. Misère sociale. Un bruit sourd, puis un autre plus aigu. Celui d’un chaton? Non, celui d’un nouveau né dans une benne à ordures. Une première pour Étienne et Romane, tous deux pompiers dans le secteur. Un premier procès verbal indique que le capitaine Jakaj et le lieutenant Clarisse Hénin de la brigade criminelle de la ville estudiantine ont pris l’affaire en main. Le duo fait aussi état de la présence d’un « second sac poubelle comportant des détritus ménagers« . Entre la prose étouffante de la romancière et la sécheresse des écrits de la police, le ton est donné. Il n’y aura pas de place à la niaiserie dans cette tragédie urbaine sociale, pas de fantasme politico-estudiantin sur un avenir plus soyeux. La fille d’agriculteurs devenue enseignante nous conte une fable moderne qui se déroule chez les laissés-pour-compte d’une société qui marginalise les plus faibles. Une alliance toumentée de la beauté et de la douleur.

Tandis que les policiers tentent de comprendre ce qui s’est passé, Mathilde Beaussault nous prend par la main, intraitable et cruelle. La mère, monstrueuse, rance, pétrie de colère, dépourvue d’amour pour sa fille. Elle lui préfère (et encore), le fils, Édouard, un teigneux, un incapable, selon le voisinage. Dans cet océan de malheur et de cruauté, une grand-mère, Madeleine, une guérisseuse, accueille sa petite fille le temps de la grossesse. Dix-sept ans, c’est bien trop jeune, non, pour avoir un enfant. Mais tel est le sort de toutes ces femmes de La Colline. Dans leur monde, il n’y a pas de béatitude, pas de Baby Shower, il n’y a que du postpartum en flux tendu.

Le récit est raconté par les protagonistes dans une langue aussi lourde et savonneuse qu’une terre imbibée de pluie. « La mère avait vomi une grimace… Elle, elle reste muette, docile, brave bête, de son corps sort un mûrissement, ses entrailles éruptent…Une nouvelle coulée de lave enflamme ses reins« … Il nous faut respirer. On y parviendra grâce aux procès-verbaux désincarnés de Jakaj et Hénin. Il sera question d’une enquête, de coupables et de victimes et de sauvetage. Celui d’un nourrisson autant sauvé par la loi que par l’amour de sa mère. Monroe Brunet, maman, écrasée par un déterminisme social, mais transcendée par une maternité bousculée et qui finira par offrir une jonquille à son fils. Un fils bien vivant « avec dans les yeux un bonheur radieux« .

La Colline de Mathilde Beaussault, Éditions Seuil/Cadre Noir, 336 pages, 19,90 euros.