Accueil Blog

« Munich en ruine » de Chris Follon : la culpabilité allemande

0

L’heure des loups. Celle où le gris l’emporte. Il n’y a jamais rien de blanc ou noir en temps de guerre. Et quand la paix s’installe, enfin, on espère que la couleur l’emportera. Mais on a tort. Parce que l’avidité de l’homme n’a jamais de limite.

Munich en ruine, surprenant roman de Chris Follon, un digne disciple de Philip Kerr ou de Harald Gilbers. 1946, les Alliés ont gagné, Hitler s’est suicidé, le peuple allemand est à terre et ceux qui ont docilement servi le régime nazi ne pensent qu’à se planquer ou à se présenter comme les pauvres victimes d’un fou furieux. Ben voyons. L’administration américaine qui dirige la ville de Munich ne l’entend pas ainsi. Elle a pour mission de pister, poursuivre et parfois punir tous ceux qui ont joyeusement participé au bon fonctionnement de la machine hitlérienne. Ils sont là pour dézanifier le pays.

Un homme en particulier mène la danse. Le sergent Bob Bohman. Un flic américain originaire de San Francisco de confession juive et pour qui le raisonnement est simple : tous coupables. Il a des méthodes peu orthodoxes qui ne sont pas du goût de la hiérarchie militaire. Alors, quand les corps de trois femmes sont retrouvés, on le renvoie à son métier premier : flic. On lui colle un autre policier, Vermeer Dietrich, un ancien soldat allemand, considéré comme au-dessus de tout soupçon. À eux de mettre la main sur le dingue surnommé Le Barbier qui a eu la très mauvaise idée de s’en être pris à une militaire américaine. Si les cadavres allemands intéressent peu les Yankees, ils ne peuvent laisser passer le meurtre de l’une des leurs. Au contact de Dietrich, Bohman va apprendre la nuance.

Enquête quasi prétexte. Parce que le romancier, avocat de profession, a préféré braquer ses projecteurs sur la mise en place de la paix. Pas facile comme entreprise. Après la capitulation, l’Allemagne a été divisée en quatre secteurs d’occupation : celui des Soviétiques, des Britanniques, des Français et des Américains. Ces derniers gèrent à eux tous seuls, la capitale bavaroise. Dans l’ensemble, tout ce gentil petit monde se tire la bourre. La rivalité  entre les deux géants américains et soviétiques préfigure la Guerre froide et la division de la ville en 1949. « Aujourd’hui, les Russes et les Américains n’étaient plus de vrais alliés. Si les seconds sollicitaient des informations, il était probable que les premiers exigeaient en échange une contrepartie. » Et c’est bien ce qui inquiète Hans Folber, personnage qui a toute notre attention. Ancien membre de la SS, il a réussi à masquer son identité et travaille désormais (comble de l’ironie) pour ce bureau spécifique de l’armée américaine qui traque les nazis. Le salopard qui admet lui-même « avoir fait le sale boulot« , s’attend tous les jours à être démasqué et ne pense qu’à s’échapper de ce camp de prisonniers allemands.

Les vaincus ont toujours tort, c’est bien connu. Mais le concept de moralité et de toutes ses déclinaisons est mis sous le tapis par toutes le parties en présence. Dans ce paysage fracassé, il n’y a pas de place pour les faibles. Birgid, infirmière revenue du front de l’Est, entend bien survivre, quoi qu’il en coûte. Le marché noir en fait partie. Elle s’associe avec des crapules sans foi ni loi qui, eux-mêmes, fricotent avec des soldats américains. Le roman de Chris Follon est sans pitié pour les vainqueurs. Mais il interroge aussi sur la culpabilité collective. Lorsque Birgid (franchement antipathique) retrouve Samuel, son amour de jeunesse en qui elle voit une forme de nouveau départ (la rédemption, elle s’en moque, elle ne se sent coupable de rien), leur face à face illustre la douloureuse question de ce que savait réellement le citoyen allemand lambda sur les camps de concentration. « Auschwitz », explique Samuel . « Où ça », demande Birgid. « En Silésie, lui répond – t – il, un grand camp de travail et d’extermination où étaient déportés la plupart des Juifs à partir de 1943. » «  Et ils sont morts là-bas », demande Birgid qui enchaîne affirmant qu’elle n’était pas une nazie… Ne cherchez pas de manichéisme dans ce polar historique, il n’y en a pas. L’avocat qui signe son deuxième roman est plus finaud que ça. Il dresse le tableau d’une débâcle suivie d’une victoire où les libérateurs dans leur toute puissance et forts de leur bon droit, imposent une justice à géométrie variable en fonction de leurs propres intérêts. De quoi désespérer de l’espèce humaine.

Munich en ruine de Chris Follon, Éditions Toucan Noir, 400 pages, 19.90 euros.

« Dans l’Ombre de Téhéran » de I.S. Berry: un roman d’espionnage prémonitoire

0

À l’aune de ce qui se passe aujourd’hui dans la région, le roman de I.S. Berry tombe à pic. Nous sommes à Bahreïn dans le golfe Persique. Le petit royaume est gagné par la contagion du Printemps arabe débuté en 2010 chez le voisin tunisien. Mais l’enlisement a été rapide et la presse internationale a vite conclu que la Révolution dans le coin n’était qu’un pétard mouillé. Pourtant, le roi et les Américains ne sont pas tranquilles. Et si Téhéran attendait son heure.

Le roman I.S. Berry n’a pas tout de suite cartonné aux États-Unis à sa sortie en 2023. Il a fallu la critique avisée du Washington Post pour alerter la planète polar espionnage qu’un nouvel auteur, en l’occurrence une femme, venait de se faire connaître. La suite est un conte de fée pour la romancière. Elle est multirécompensée et remporte le célèbre Prix Edgar Allan Poe du meilleur premier roman. Le public aime les histoires d’agents secrets et les filatures sont à la mode. Berry a été agente opérationnelle pour la CIA. Elle fait donc partie de ces auteurs qui connaissent un peu leur sujet sur le bout des doigts. Se mettre dans la peau d’un homme pour suivre le personnage principal est aussi plutôt bien vu. Mais ce qui fait tout le sel du roman repose sur le lieu choisi pour mener l’intrigue : le royaume de Bahreïn. Le territoire convulse, les chiites veulent une part de la rébellion du Printemps arabe, ils menacent directement les sunnites au pouvoir. Au milieu, les Américains et leur soi-disant neutralité. Au milieu, la CIA et son intime conviction que les mollahs iraniens fournissent des armes à leurs frères chiites. Au milieu, les petits soldats de l’Agence qui se démènent sur le terrain pour tenter de comprendre quelque chose.

Comme Shane Collins dont le poste à Manama la capitale sera clairement le dernier de sa carrière d’espion. Vingt-cinq ans de CIA, ça use. Le bonhomme est blasé et bien porté sur la bouteille. Classique. Il est sous les ordres de l’étoile montante du moment, le trentenaire Whitney Alden Mitchell, convaincu que les Gardiens de la Révolution, les Pasdarans, sont derrière tout ce bordel. Collins se doit de traire son informateur, Rachid, alias SCROOP, pour identifier les potentiels soutiens iraniens sur lesquels s’appuieraient les sympathisants du mouvement du 14-Février afin de mener à bien leur insurrection. Mais SCROOP lui sert une autre version. Il essaie de convaincre son agent traitant qu’en réalité, les attentats et autres tentatives de déstabilisation du pouvoir, sont menés par le gouvernement bahreïni qui enfume son « ami américain ». Info, intox, un pas en avant, un pas en arrière, la danse est toujours la même pour ce genre de duo contre nature. On se méfie l’un de l’autre.

Suivre Shane Collins, c’est aussi visiter Bahreïn sous toutes ses coutures. On a la carte postale des enclaves surprotégées des expatriés mais aussi les banlieues chiites que le gouvernement délaisse, voire maltraite. Il y aurait donc des pauvres dans le royaume. Pas la meilleure des publicités. Pas le problème de Collins qui passe d’un milieu à l’autre, avec une indifférence alerte de vieux briscard en bout de course. Parce que pour lui, « Manama n’était inspirée ni par l’élégance des édifices coloniaux ni par le cachet d’une architecture traditionnelle. Contrairement au chaos truculent qu’on retrouve parfois au Moyen-Orient, celui de Manama n’avait rien de pittoresque : du tracé des rues aux clameurs urbaines, tout semblait artificiel. » Une femme va le sortir de sa léthargie alcoolisée. Almaisa, jeune artiste à la beauté renversante, aussi énigmatique que dangereuse. Le fameux facteur humain de Graham Greene, ce petit truc qui rend aveugle les plus imperméables aux sentiments. Parce que des signaux annonciateurs d’une fin autre que celle imaginée par Collins, il y en aura.

Un attentat qui visait pour la première fois les Occidentaux va précipiter le mouvement. On le comprend dès les premières lignes du roman, tout est bancal dans cette association mercantile entre le roi et les Américains qui sont présents avec leur Ve flotte depuis 1995 afin d’assurer la sécurité maritime du pays et notamment le fameux détroit d’Ormuz. Mais qui aurait prédit, que c’est cette même Amérique qui allait provoquer la fureur du voisin iranien, plus de dix ans après cette révolution avortée. Si I.S. Berry pousse le bouchon très loin en faisant chuter les dirigeants du régime royal, dans la vraie vie, l’Iran ne retient plus ses coups depuis février 2026, date à laquelle le régime des mollahs a frappé pour la première fois. Déjà en 1981, une tentative de coup d’État imputée aux Iraniens, avait ébranlé le régime. Cette fois, fiction et réalité se confondent. Alors, on les imagine ces femmes entre deux cocktails, ravagées de ne pouvoir se rendre au SPA du dernier 5 étoiles, et pressées désormais de déserter ce paradis artificiel.

Dans ce dédale de mensonges, de contre-feux et de contre-vérités, l’agent Shane Collins essaie tout simplement de faire son métier : espionner. Mais il découvre que la réalité du terrain ne correspond pas forcément au narratif exigé par Washington. I.S. Berry a su saisir cette ligne de front invisible qui peut faire pencher d’un côté ou de l’autre. Les magouilles sont des bombes à retardement. Sans le vouloir, l’ex-agente de la CIA a écrit un roman d’espionnage prémonitoire. Et le final qu’elle a imaginé n’est pas moins délirant que ce qui est en train de se produire depuis que Donald Trump et son allié israélien ont décidé de bombarder l’Iran.

Dans l’Ombre de Téhéran de I.S. Berry, traduit de l’anglais (États-Unis)par Charles Dejonge, Éditions Toucan Noir, 388 pages, 19.90 euros.

 

« Nos derniers jours sauvages » de Anna Bailey : les secrets vénéneux des bayous

0

« Si tu sors te balader tout seul la nuit, le rougarou va te trouver. Mettre sa main de ténèbres sur ta bouche. T’étouffer dans les feuilles mortes. Une vieille légende cajun, la manifestation des marais dans toute sa gloire cruelle. » Nos derniers jours sauvages de Anna Bailey nous plonge dans l’État humide et poisseux de la Louisiane où « quand la nuit tombe, le bayou s’anime de ses sons surnaturels », où les alligators veillent d’un œil glauque sur cette espèce humaine assez téméraire pour continuer à vivre dans cette nature saturée de tout.

On est à Jacknife. Loyal May revient. Elle en était partie après un drame dont elle était à l’origine. Une trahison, une amitié brisée. Suite à un article de presse signé de sa main dans le Bayou Leader et au vitriol sur la famille de Cutter, sa grande amie, qu’elle avait fait passer pour « des tarés consanguins de la campagne profonde », la rupture amicale avait été consommée et le départ, voire la fuite, incontournable. Mais la voilà de retour, sa mère Rosa May perdant la boule et nécessitant une attention constante. Loyal retrouve le Bayou Leader, quand Cutter est retrouvée morte. Loyal n’aura donc pas pu se réconcilier avec elle.

La thèse du suicide est d’abord évoquée mais ne cadre pas avec cette punkette des marécages. En tout cas, Loyal n’y croit pas du tout. La famille Labasque est connue comme le loup blanc dans la région. Infréquentable, problématique. Les frères de Cutter, Beau et Dewall, ont la pire des réputations. Ils survivent en chassant les alligators qui vous surveillent « avec la lenteur d’un reptile ». Les soupçons se portent sur eux. Ont-ils pu faire du mal à leur sœur ? Comme toujours dans ce genre de roman de l’Amérique des invisibles, il y a un shérif. Dan Broussard, élu par la population, marche sur le fil de la probité, un pied dedans, un pied dehors. Les flics du coin sont tatoués, racistes et alcooliques. Ils frappent les braves gens dans la nuit, sur les parkings à l’arrière des bars. Ils s’associent à de méchants bikers pour le trafic de la meth. Ils sont le problème, jamais la solution. Broussard n’est pas plus mauvais ou meilleur que les autres. Il louvoie et croise les doigts. Il a un double intérêt personnel  à ce que la thèse du suicide l’emporte, avec une nouvelle  élection en ligne de mire. Les électeurs n’apprécieraient pas qu’il y ait eu un meurtre dans leur bled. Ce qui s’avère être la triste réalité, bien évidemment. Qui savait, en outre, que Cutter était enceinte ?

Dans cette course à la vérité, dans cette quête de rédemption personnelle, Loyal est épaulée par Sasha Petitpas qui, lui, est resté et travaille à la fois au Diner et au Bayou Leader. Sasha qui exècre Dewall et le soupçonne d’avoir quelque chose à voir dans la mort de sa propre sœur. Mais une partie de chasse dantesque pour capturer les alligators le fait sombrer dans un monde nouveau où la virilité se dissout dans l’eau comme la poussière est balayée par le vent. Les deux hommes incarnent la complexité des sentiments. Sasha et Dewall, qui au premier regard, se sont reconnus.

Évidemment que le trio Labasque trempe dans un truc louche. Mais la mécanique de la tragédie est de grande ampleur. Leur association avec un certain Dirk Greenacre va les précipiter dans un trou noir. La prose de Anna Bailey est incendiaire. La drogue devient « un paradis barbelé » sous sa plume poétique. Mais elle dépeint aussi avec une grande humanité cette Amérique des laissés-pour-compte blancs, persona non grata dans leur propre communauté. Cutter n’a pas échappé au déterminisme social, Loyal s’est efforcée d’y parvenir. Nos derniers jours sauvages est un roman noir dans un décor de cinéma où les gens se battent pour rester droits et dignes.

Nos derniers jours sauvages de Anna Bailey, traduit de l’anglais par Hélène Esquié, Éditions Sonatine, 352 pages, 22 euros.

« Les Évadés du convoi 53 » de Benjamin Fogel : un récit familial salvateur

0

Il l’a trahi. Elle le fera aussi. Mais tandis que sa trahison est le résultat d’un comportement de jeune crétin volage et égoïste, celle de l’amante blessée jettera une famille toute entière dans l’enfer des camps nazis. Une histoire vraie. Celle de Robert et Paul Fogel. Et c’est le petit-fils, Benjamin Fogel, qui nous la raconte dans un roman aussi puissant que terrifiant. Les Évadés du convoi 53, le récit d’une ignominie et d’un acte de bravoure méconnu.

Prendre de la distance et de la hauteur. On imagine la difficulté de l’auteur. S’approprier cette légende familiale sans en faire la sienne à 100%, se rappeler que ce sont ses aïeux qui ont traversé cette épreuve, retenir ses larmes et sa colère afin de reconstituer les événements tout en les enveloppant dans une trame romanesque qui ne viendrait pas pour autant annihiler la dramaturgie réelle de l’événement. Un sacré pari. Un tour de force accompli avec délicatesse mais sans concession par le journaliste/écrivain Benjamin Fogel qui rend ainsi un vibrant hommage à ses ancêtres valeureux.

La jalousie est mauvaise conseillère. Lucie Jaouan est amoureuse de ce juif. Elle dit Juif comme elle pourrait parler de Français. En réalité, elle ne voit aucune différence entre les deux. Mais la vision d’un corps de femme nue dans le lit de son amant, elle n’a pas besoin de sous-titre. Son beau-frère a raison. Tous des menteurs et des fourbes, ces Juifs! Elle envoie d’abord une lettre. Puis comme rien ne se passe, elle se rend à la police. Cette fois, la dénonciation porte ses fruits. “Une Française au service de la justice”.

Le 26 février 1943 à 6 h 30 du matin, toute la famille Vogel est arrêtée. Si Hélène, la mère, ne comprend pas, Robert a deviné que ses frasques sexuelles sont à l’origine de leur arrestation. Il se confie à son petit frère Paul, mais ne peut se résigner à l’avouer à ses parents. La faute est trop lourde, la culpabilité abyssale. La suite est une succession de déplacements, de voyages en train dans des conditions innommables.

Il y a un premier arrêt à Drancy. “Le camp était bondé, les gens apeurés et désorientés. L’air était saturé de braillements. Un brouhaha assourdissant, entrecoupé de brefs silences de mort”. Hélène entend parler d’un certain Sylvain Kaufmann. Elle se moque de ce qui peut lui arriver mais ses fils… “Je peux vous promettre une chose, lui dit-il, je ferai mon possible pour qu’il n’arrive rien à vos garçons”. Il ne croit pas si bien dire.

Puis ce sera le train et la première tentative d’évasion. Un échec mais une rencontre. Celle de Sylvain Kaufmann et des frères Vogel. Sylvain a tenu parole. Un groupe va se former. Treize hommes qui refusent de se soumettre et qui entrent en résistance. Sylvain est le meneur. Il est l’autre personnage phare du roman. Charismatique, malin et altruiste. Jusqu’à la folie. Celle de prendre des coups à la place d’un autre. Ainsi, quand Robert incapable de se dénoncer face à son bourreau de peur de mourir, Sylvain vole à son secours. Et manque de succomber aux sévices infligés. Benjamin Fogel a choisi de ne pas édulcorer la personnalité de Robert. On est un peu surpris. Mais il a raison. On contemple ces hommes, des héros ordinaires, tantôt faibles, tantôt forts. Parce que rester digne dans cette entreprise de déshumanisation est une gageure. Ceux qui ont été pris en otage en savent quelque chose. On survit toujours au dépend de quelque chose, de quelqu’un…

La quatrième tentative d’évasion est la bonne. Armand, le père, a compris. Sa femme est trop forte. Elle ne passera pas dans l’espace dégagé par les fuyards dans ces wagons de la mort. Armand a déjà décidé. Il ne la laissera pas. Seuls ses fils seront sauvés. “Ils seront 13 forcenés prêts à s’évader. 13 hommes prêts à tenter le tout pour le tout. 13 morts en sursis. Ou 13 héros en devenir. Comment savoir, songe Paul, le benjamin. Ils seront tous repris. Dans la réalité, les parents, Hélène et Armand seront gazés le jour même de leur arrivée au cap d’extermination de Sobibor. Robert qui n’a eu de cesse de veiller sur son petit frère, qui a survécu à Auschwitz, mourra deux mois après sa libération.

Le roman de Benjamin Fogel est une nouvelle piqûre de rappel de ce que les hommes peuvent infliger à d’autres. Grâce au parcours dramatique de son grand-père Paul et de ce qu’il en dira plus tard, l’auteur porte en lui le visage d’une humanité malmenée mais triomphante. Benjamin Fogel  s’est servi de sa propre et tragique histoire familiale pour tenter de nous toucher. Il y est parvenu. Mais les autres, ceux que le goût de la guerre et le sang contaminent ? Y verront-ils un avertissement, un signe des cieux ? À la lecture des guerres qui se sont déclenchées autour de nous depuis 2022, on peut en douter.

Les Évadés du convoi 53 de Benjamin Fogel, Éditions Gallimard, 304 pages, 21 euros.

« Les Fantômes de Shearwater » de Charlotte McConaghy: au chevet d’un monde qui disparaît

0

Une île. Perdue au milieu de l’océan austral. Un homme en est le gardien. Il s’appelle Dominic Salt. Il a trois enfants, Raff, Fern et Orly. La mère n’est plus de ce monde. Mais il y a une autre femme. Elle gît échouée sur les rochers. Une tempête féroce en est la cause. Plus rien ne sera comme avant sur l’île de Shearwater.

Plus de 700 000 exemplaires vendus. Lauréat du Prix des Librairies en mai dernier, Prix Babelio 2026 et Grand Prix des Lectrices de Elle, Les Fantômes de Shearwater de Charlotte McConaghy ont accumulé les récompenses sans forcément faire beaucoup de vagues. Et pourtant, le résultat est là  : un roman fin et brillant où le thriller psychologique et écologique est mis en scène avec une finesse de dentellière.

Cela fait huit ans que la famille Salt garde les lieux. Elle habite le phare. La vie y est en général très simple, faîte de routines journalières. « Une vie de vent, de pluie et de brouillard…de séances d’observation pour tenter de faire la différence, de loin, entre un pétrel géant et un albatros… de questionnements permanents sur ce qu’il faut leur dire (aux enfants) du monde que nous avons laissé derrière nous. » La fonction de la réserve mondiale de semence de Shearwater est de survivre à l’espèce humaine. Parce que enfouis dans des coffres et sous terre, il y a des graines, de minuscules points noirs, des trésors qui pourraient aider à recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire. Mais la montée des eaux a précipité l’initiative. Les chercheurs sont partis dans des conditions un peu troubles. Dominic et ses enfants doivent trier les graines et les conditionner avant de partir eux aussi, dans deux mois. Les consignes sont claires. Les semences sont plus importantes que leurs vies. Mais est-ce bien raisonnable de demander cela à un père ?

Qui est cette femme ? Comment est-elle arrivée là, par quel bateau ? Elle dit s’appeler Rowan. Que veut-elle véritablement ? Les détails surviennent distillés comme du poison. Un baleinier, Yen, a accepté de la prendre, quatre jours de mer, avant le naufrage. Orly, le fils de neuf ans, est le premier à qui elle parle. À qui elle ment. Hank. Voilà ce qu’est venue chercher Rowan. Hank son mari, botaniste arrivé sur cette île plusieurs mois auparavant. Heureux, dans un premier temps. Puis il a envoyé des emails. « Je suis en danger. Envoie des secours. » Où est-il, que lui ont-ils tous fait ? Parce qu’elle le sent, ils sont tous coupables. Elle les approche un à un, tente la division. Que croit-elle ! Ce quatuor est soudé jusqu’à la mort.

Roman polyphonique à l’atmosphère crépusculaire, Les Fantômes de Shearwater donnent la parole à tour de rôle aux protagonistes. Dominic claquemuré dans une culpabilité mortifère. Orly, le petit dernier de neuf ans, la source de ce malaise paternel, et qui possède une connaissance encyclopédique des graines, des plantes et des mécanismes de survie du monde végétal. L’incarnation d’une innocence perdue. « On fait partie du patrimoine mondial de l‘Unesco car nous sommes le seul endroit a u monde où le manteau terrestre se soulève et se trouve exposé. » Fen, l’adolescente agacée par ce père sévère et fermé, et qui nage « avec les otaries mâles et les femelles qui ne sont pas sur le point de mettre bas. » Elle aime cette île mais elle a l’intime conviction que Shearwater les détruit tous. Et il y a Raff qui a pris conscience qu’il « portait en lui une sorte de danger, un danger que son père avait reconnu bien plus tôt et qu’il avait tenté de contenir. »

C’est le troisième livre de Charlotte McConaghy. À chaque fois, la nature y est puissante, véritable personnage, victime et survivante. « Une ambiance préhistorique règne ici. Une sensation écrasante des époques reculées, du temps et de quelque chose de glaçant. Ce sont les os et les algues sanguinolentes, le sable noir, ce sont les couleurs et l’isolement, l’étrangeté des animaux, la brume, cet endroit oppresse… » L’approche de la romancière n’a rien de militant, sa préoccupation est sourde, insistante. Elle nous harponne par le prisme de l’individu et de ses émotions. Les trois enfants, chacun à leur manière, font corps avec cette terre de salut. Ils la défendent. À n’importe quel prix. On avance à petits pas dans une intrigue parfaitement maîtrisée où l’être humain n’est qu’un petit point, au large d’une banquise à la dérive. Le monde est au bord du gouffre, à la merci d’un effacement inéluctable que la romancière nous soumet, mélancolique et en apparence pleine de mansuétude. Parce qu’en réalité, Charlotte McConaghy pose la question douloureuse du choix en cas de crise majeure. Que ferions-nous et qui choisirions-nous de sauver ?

Les Fantômes de Shearwater de Charlotte McConaghy, traduit de l’anglais (Australie) par Marie Chabin, Éditions Actes Sud/Gaïa, 384 pages, 23,50 euros.

« Holy Boy » de Lee Heejoo : les fans, l’idole et la cage

0

Se méfier des fans. Toujours. Le roman de la jeune Sud-coréenne Lee Heejoo nous prouve que l’on a bien raison. Encore plus flippant et tordu que Misery de Stephen King, Holy Boy aborde la question de l’emprise. Celle du fan envers son idole. Jusqu’à la folie.

Kathy Bates était seule. Là, elles se sont mises à quatre pour parvenir à leurs fins. Dans un grand moment de délire total, ces « sasaeng », groupies acharnées et obsessionnelles, imaginent un plan qu’elles ne tardent pas à exécuter. Elles vont kidnapper leur idole, Yoseph, immense star de la K-Pop d’une beauté du diable, et l’enfermer dans un chalet au milieu de nulle part. Aussitôt dit, aussitôt fait. Anna, une quarantaine d’années, est la meneuse. Elle le dégoûte. Mihee, la plus jolie, « ce serait elle qu’il épouserait », serait la plus vulnérable mais gare à la bienveillance excessive. Nami est une jeune chamane, elle est persuadée d’avoir un lien prédestiné avec Yoseph. Pourtant, lui ne la voit que comme « un robot » : « À tout moment, il s’attendait à ce que ses mains froides et insensibles lui arrachent ses entrailles d’un geste mécanique, de la même manière qu’elle lui servait à manger. »  Et enfin, Heeae, la femme de ménage du propriétaire du chalet qui cache bien des secrets.

Comme toujours dans la littérature policière sud-coréenne, l’intrigue se garde d’être simple. On part d’un huis clos classique avec les tensions psychologiques qui vont avec puis on bifurque sur une narration constituée de surprises et de rebondissements en tout genre, nourrie d’éléments tragiques avec des retours en arrière qui expliquent le présent. Ainsi apprend-on que le pauvre garçon est un enfant adopté et que sa mère n’est autre que Heehae… Et que toutes se sont croisées à un moment de leur vie.

La star idolâtrée se réveille dans un lit et ne comprend rien à ce qui lui arrive. On lui parle d’accident, son corps est bandé de partout, et on lui affirme qu’il doit avant tout se reposer. D’un œil endormi, il voit défiler ces quatre dingues à son chevet. Elles parlent doucement ou pas du tout, le nourrissent, le soignent et le rassurent. Très vite, l’idole ressemble à un hamster qui tourne dans sa cage, incapable de prendre la tangente. La beauté fascine. La Corée du Sud est l’une des premières destinations au monde pour la chirurgie esthétique. Le cadeau de fin d’année pour les filles avant l’entrée à l’université est l’opération des yeux qui sont débridés. La base. Si les parents ont de l’argent, ce sera aussi les pommettes et le menton. La bouche à la Angelina Jolie est un repoussoir. Yoseph incarne cette quête sans fin d’un idéal physique dans lequel lui et ceux qui s’y noient se retrouvent prisonniers. On ne va pas spoiler la suite, ce thriller fonctionne sur la peur qu’il diffuse tout au long des chapitres. La notion d’enfermement est à tiroirs multiples. Elle est comme ces images dont les jeunes se gavent 24h24, inconscients d’être les nouveaux otages d’une époque ultra connectée. Holy Boy nous le rappelle de façon quasi clinique.

La jeune romancière ne craint pas l’irrévérence. Cette obsession de la beauté combinée à la jeunesse, elle choisit de la traiter de façon provocante. Ce n’est pas un vieux qui s’amourache d’un jeune garçon mais une femme. Lee Heejoo excelle à démontrer que cette plastique parfaite dissimule souvent des âmes tourmentées animées des plus vils sentiments. La beauté serait-elle une malédiction ?

Holy Boy de Lee Heejoo, traduit du coréen par Cécile Castelli et Bee-ah Lee, Éditions Verso pour le Seuil, 352 pages, 19,90 euros.

 

« Le Vampire du Montparnasse » de Paul Eckerman : enquête sur un monstre bien réel

0

L’histoire a défrayé la chronique en son temps. Un mangeur de cadavres, fichtre. À Paris, au cimetière Montparnasse. Un fait divers que Dark Side, label spécialisé crime dans le “true crime”, n’allait sûrement pas laisser filer.

On le découvre assez vite, Le Vampire du Montparnasse, ce soldat impeccable, bien noté par sa hiérarchie et en proie à d’horribles pulsions. Il a un patronyme d’une banalité affligeante, François Bertrand. Ce n’est pas le cas de celui qui va le poursuivre, l’inspecteur Charles Arburu. Un policier tenace, voire obsessionnel. Et cette affaire ne va pas aider.

Paul Eckerman est le pseudonyme d’un auteur français. Ce roman est son premier récit de non-fiction. Il aborde les débuts balbutiants de la science face au crime. S’intéresser aux motivations psychologiques est quelque chose de tout à fait nouveau en cette année 1848, date à laquelle Paris s’embrase. “L’insurrection est totale, on dresse des barricades, on se bat dans les rues.” L’attention des autorités est davantage tournée vers les fauteurs de troubles que vers les criminels. Mais celui-là défie toute raison.

Le premier cadavre est découvert par le gardien du cimetière, Louis Petitrenaud. “Il était de ces hommes que le voisinage des morts ne gênait pas”. Enfin presque. Parce que le corps de cette femme déterrée, “les chairs du cadavre labouré, de ses seins au nombril, les viscères prélevées, éparpillées sur le sol” vont lui faire changer d’avis à tout jamais. “C’est une bête, gémit-il, un monstre jaillit des enfers.” Oui, en quelque sorte. Mais une bestiole bien humaine. La traque dure un an. L’inspecteur rivalise d’ingéniosité pour coincer ce grand malade. Il y parviendra.

Puis il lui échappe. Pensez donc, un tel spécimen. Comment devient-on profanateur, tous veulent le savoir. Un premier médecin, Marchal de Calvi, comprend qu’il lui faut gagner la confiance du « monstre » pour qu’il explique ses misérables actions. Dans quel but demande le sergent Bertrand, plutôt méfiant. “Nous vous soulagerons d’un poids et nous ferons ensemble progresser la science, pour laquelle vous êtes encore un mystère.”

Cette alliance médecin patient semble porter ses fruits. Bertrand se raconte, enfance perturbé, ado consumé par ses obsessions tout en offrant un visage policé à la société. Selon Calvi, l’individu souffre de monomanie. Il plaidera auprès du conseil de guerre en vue du procès pour l’irresponsabilité du patient. Ce qui permettrait de le placer sous contrôle dans un hôpital psychiatrique et au passage de l’étudier.

Mais rien ne va se passer comme il l’espérait. Le nécrophile écope d’une misérable année  de prison. Arburu ne décolère pas. Le coupable n’a que 25 ans et toute la vie devant lui pour aller profaner d’autres cimetières. Il est même réintégré dans l’armée pour deux ans et dégagé de ses obligations avec un drôle de document militaire : « certificat de bonne conduite refusé. » On imagine le pire.

Après l’amour s’en mêle. Il épouse Euphrosine. Il se voit guéri. Le couple s’installe au Havre puis déménage. Sa femme s’interroge. « Pourquoi, au vrai, François, demeurait-il obstinément dans l’ombre. » Ce tableau presque idyllique vole en éclats lorsque le quatrième enfant, un fils, meurt à la naissance. « Quelque chose se disloqua dans son esprit. » Le Vampire du Montparnasse ressuscite un fait-divers oublié d’une période historique et politique française bouillonnante. L’enquête est méthodique, elle se veut cartésienne aux antipodes des légendes populaires que les agissements criminels de François Bertrand provoquent dans l’imaginaire collectif de la société de l’époque. Est-ce une créature du diable qui est à l’œuvre ou un monstre à l’allure terriblement humaine. Une légende est née.

Le Vampire du Montparnasse de Paul Eckerman, Éditions Dark Side, 256 pages, 19,95 euros.

« L’Heure du Loup » de Robert McCammon : permis de mordre

0

Un grand classique et un vrai roman d’aventures écrit il y a quarante ans. Les deux tomes de L’Heure du Loup de Robert McCammon ressortent aux éditions Monsieur Toussaint Louverture. Et quand Stephen King rencontre Ian Fleming, on tombe à la renverse.  

Irrésistible loup-garou. Mikhaïl Gallatin d’origine russe, élevé par des hommes loups, devenu le meilleur agent secret de sa Majesté en Angleterre. Des services secrets qui bien évidemment n’ont aucune idée de qui est réellement cette recrue dont ils ne peuvent plus se passer. Espionnage et fantastique sur fond de Seconde Guerre mondiale, un cocktail explosif et jouissif. Dans cette atmosphère d’Europe en guerre, où les villes sont détruites, les réseaux d’espionnage en ébullition, la paranoïa nazie est à son comble et les préparatifs du Débarquement aussi, le fantastique chevauche la grande Histoire et se glisse comme une ombre supplémentaire. Une épopée virile, de quoi hanter vos rêves. 

Le premier tome nous ramène à la genèse du personnage. Sa famille assassinée, son désarroi puis sa peur, son sentiment d’abandon avant de connaître une sorte de renaissance sous les traits d’un homme qui se transforme à la nuit tombée en créature velue et sanguinaire. Wiktor est le chef de cette meute secrète et voit tout de suite en cet oisillon tombé du nid, un potentiel hors norme. Il lui transmet tout son savoir et ses secrets et le lance dans la vie des hommes. Il sait qu’il s’en sortira. Il n’a pas tort. Mikhaïl Gallatin comprend alors tout l’enseignement de ce maître intransigeant. S’assumer en tant que loup-garou ne suffit pas,il lui faut aussi rester un homme. “Même si ton corps est enchaîné, il faut vivre libre”, lui souffle son mentor avant de mourir. “Ce soir-là, Mikhaïl essaya de hurler à la lune, mais en fut capable.”

La transformation en cet animal aussi mythique que redouté possède quelques avantages. Comme d’attendre son heure et parvenir à zigouiller des ennemis qu’un simple mortel serait bien incapable d’accomplir. Mikhaïl devenu Michael “se courba en avant et ses crocs s’enfoncèrent dans la gorge tendre. Dans un geyser de sang, il déchira le cou de Sandler (traître américain) avec une frénésie sauvage. Un irrépressible désir de carnage monta en lui et ses mâchoires claquèrent encore et encore”. Le romancier américain n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il ne s’agirait pas d’oublier que ce super-héros à poil (certes réhabilité), aux prunelles dangereusement vertes et au charme incontestable auprès de la gente féminine, peut se transformer en bête féroce que plus rien, ou presque, ne peut retenir. Rester sur la ligne de crête, ne pas sombrer d’un côté ou de l’autre. Robert McCammon apprivoise la lycanthropie. Elle est une force à condition de ne jamais oublier ses racines humaines.

Les Alliés ont appris qu’un plan secret nazi pourrait compromettre le succès du futur débarquement en Europe. Gallatin a pour mission d’infiltrer les lignes allemandes. Il passe de la France occupée au cœur de la machine hitlérienne, à Berlin. Et nous, on navigue entre les eaux troubles de l’espionnage et du contre-espionnage et celles encore plus floues d’un fantastique ébouriffant. L‘Heure du Loup est une réussite absolue où le souffle de l’aventure flirte avec la noirceur d’un conte du XXe siècle. À dévorer.

L’Heure du Loup de Robert McCammon, traduit de l’anglais (États-Unis) par Thierry Arson, 480 pages, 12.90 euros. (Le tome)

 

 

 

« Lumières noires » de Michel Moatti : Marie Curie et la malédiction de Toutãnkhamon

0

Marie Curie en détective. Michel Moatti n’a pas hésité. Empruntant aux codes du roman policier à la Agatha Christie, il a embarqué la célèbre Prix Nobel hors de sa zone de confort, à Londres, loin de son laboratoire parisien adoré et encore plus loin des Lumières noires du plus célèbre et mystérieux des tombeaux.

La faute à qui ? À Toutankhamon. Il fallait au moins ça pour faire sortir la vieille dame de son antre, et délaisser ses recherches. Mais l’homme qui l’a convaincu de se lancer dans cette aventure est assez persuasif. Il s’appelle Howard Carter. C’est lui qui a conduit les fouilles, là-bas au Caire, dans la vallée des Rois, en Égypte. Aujourd’hui en 1930 et alors que l’expédition est achevée depuis dix ans, l’explorateur britannique est inquiet, se dit même malade. Il n’a peut-être pas tort. Tous ceux qui ont participé à la découverte de la tombe de Toutãnkhamon sont morts les uns après les autres, et certains dans d’affreuses souffrances, mais d’autres continuent à perdre la vie. Si Marie Curie balaie, très agacée, cette histoire de malédiction qui accompagne les découvertes de Carter, elle est intriguée. Pendant combien de temps, les radiations peuvent-elles être nocives, voire létales. Une thématique bien de son ressort. Et l’homme qui lui fait face n’a pas bonne mine. « Un visage un peu lourd, de fatigue ou de narcotiques.» Et non sans humour, elle lui demande:  « Est-ce que Marie Curie est devenue une si vieille momie qu’elle intéresse désormais les égyptologues ? ».

Michel Moatti est un écrivain qui s’intéresse à tous les domaines. Il possède l’art de la vulgarisation. Cette fois, il nous plonge dans les mystères de Toutãnkhamon et la fascination que la momie égyptienne continue d’exercer auprès du public. Il mêle comme toujours faits réels et pure invention. Son personnage principal, Howard Carter (qui a existé), n’est pas forcément piqué par la mouche superstition mais il craint bien pour sa propre vie. Il penche pour une explication rationnelle, d’où son appel au secours auprès de la scientifique. «Le radium et les rayons uraniques, vous connaissez, je crois ».

Le roman historique est enlevé, entrecoupé de coupures de presse de l’époque qui montrent à quel point cette malédiction était montée en épingle. Il donne aussi très envie de connaître davantage la véritable histoire de cette femme primée deux fois,  Prix Nobel de physique en 1903 puis de chimie en 1911, excusez du peu. Pas forcément facile, le corps rongé par des années de manipulations de radioactivité, Marie Curie se transforme en détective des temps modernes qui vient contrebalancer cette dérive et fascination pour l’occultisme et ces sornettes. Howard Carter aurait dû se méfier.

Lumières noires de Michel Moatti, Éditions Hervé Chopin, 280 pages, 19,50 euros.

« L’Assassin de Pigalle » de Gabriel Katz : les fantômes de l’Occupation

Dernière adresse ? «Auschwitz-Birkenau, Bloc 20.» De quoi faire taire les plus bavards ou les forts en gueule. De quoi scotcher tous les flics de la terre. D’ailleurs, Max Weber, inspecteur à la Brigade criminelle de Paris reste coi devant ce meurtrier qui lui fait face sans faire mine de camoufler son geste. Weber n’est qu’au tout début de ses surprises. Il va bientôt découvrir que derrière L’Assassin de Pigalle se cache une réalité que la nouvelle France préfèrerait passer sous silence.

Voilà le début d’une intrigue qui s’appuie sur la période pas très sympathique de la Libération, en France. Mendel Jankovic, considéré comme vagabond, ne cherche pas à se dérober, ni même à fuir. Il semble attendre sagement la police dans cette chambre miteuse d’un hôtel borgne de Pigalle, à Paris. Embarqué en garde à vue, il ne lâche rien, hormis qu’il veut un avocat. Pendant ce temps, la police identifie la victime, un certain Antoine Morey. Justement, Jankovic, il en sait des choses sur ce Morey. Le mort est un ancien de La Carlingue, cette Gestapo française qui semait la terreur sous l’Occupation. Le décor est planté, l’auteur, Gabriel Katz, ne perd pas de temps. Pas de longues digressions scéniques, pas de monologues prises de tête, non, un chapitre d’attaque efficace suivi d’un second, tout aussi percutant.

«Quand on a passé sa vie à raser les murs, on a du mal à y croire.» C’est sûr. Antoine Morey peut remercier la guerre. Destiné à une vie de petit marlou entrant et sortant de prison tous les quatre matins, son existence prend une tout autre envergure quand de bons Français décident de donner un coup de main, voire de se substituer à la Gestapo allemande. Surnommée La Carlingue, ces gentils collabos vont s’en mettre plein les poches au nom de l’État français. Voilà donc le profil du macchabée de l’inspecteur Weber. Pas reluisant comme CV. Mais un meurtre reste un meurtre.

Weber n’est pas au mieux de sa forme. Ancien parachutiste qui a connu son heure de bravoure en Normandie, il traîne une sorte de micro dépression depuis la fin de la guerre. Mais il est sourcilleux et cette histoire l’intrigue. Au grand dam de sa hiérarchie qui voudrait régler ce meurtre comme un fait-divers peu surprenant. Après tout, on est à Pigalle, le repaire de la pègre de l’époque. Cette période de règlements de compte, de découvertes désagréables où les gentils sont finalement les méchants, où il faut faire des choix, comme celui de laisser filer quand ça arrange tout le monde, ce n’est pas la tasse de thé de ces hiles qui ont déjà à gérer un après-guerre compliqué. Alors se disent-ils, laissons la grande Histoire aux dirigeants qui en feront ce qu’ils veulent ensuite dans les livres scolaires.

Gabriel Katz s’est inspiré d’un des moments les moins glorieux de l’Histoire du pays. À cette époque de l’occupation allemande, la rue Lauriston à Paris est un secret de polichinelle pour les Parisiens. Tous savent qu’il ne faut surtout pas tomber dans les pattes de la bande criminelle d’Henri Lafont et de Pierre Bonny. Pendant des mois, ces derniers pillent les demeures des familles juives, démantèlent des réseaux de Résistance, et tout ça en toute impunité. Et si d’aventure, ils se demandent ce que deviennent les Juifs arrêtés, le fameux Antoine Morey haussant les épaules, lâche toujours:  «Alors, ça, j’en sais rien.» Un type sans conscience trouve toujours le sommeil.

La Carlingue se révèle être une sale organisation à mi-chemin entre collaborationnisme et grand banditisme. Avec leur laissez-passer de l’occupant, leurs membres peuvent aller partout en France. Et ils ne se gênent pas. La ville de Tulle n’a rien oublié. L’officier qui accueille Weber éclaire crument ce policier ignorant. «Ils sont là les fantômes de la Carlingue, à chaque coin de rue, avec leur chape de terreur, comme des hyènes sur une carcasse… Ils ont marqué une population au fer rouge et quand ils sont enfin partis, laissant la place  une deuxième vague, les SS de la division Das Reich, qui ont pendu quatre-vingt-dix-neuf de ses habitants pour l’exemple.» Les survivants espèrent disparaître dans les replis de la mémoire nationale. Le terreau idéal pour un roman policier. Gabriel Katz construit une intrigue assez tordue et truffée d’informations sur cette période avec un twist final assez savoureux qui nous fait avaler cette pilule toujours amère de la raison d’État.

L’Assassin de Pigalle de Gabriel Katz, City Éditions, 287 pages, 19.90 euros.

« Étranger à la dérive » de James Lee Burke : au loin, les derricks, Bonnie Parker et Clyde Barrow

0

C’est un roman sur le tourment et les fautes. L’âme humaine, toujours et encore. James Lee Burke a changé d’État mais les hommes et les femmes sont partout les mêmes. Faibles et forts, corrompus et droits, courageux et lâches. Au-delà de la brume, on ne distingue plus les soldats confédérés, mais une voiture, une Confederate aux pneus blancs filetés, avec à son bord un couple de la mythologie américaine, Bonnie Parker et Clyde Barrow, la dernière obsession du romancier américain.

Tout change et rien ne change avec le créateur de Dave Robicheaux, personnage emblématique de la prose ample et christique de l’auteur. Cette fois, il met en scène la famille Holland avec le grand-père, un homme dur et bourru, un ancien Texas Ranger puis marshal fédéral, une figure mythique de l’Ouest, la boussole du petit-fils, Weldon Holland, dans une vie tourmentée. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Weldon s’engage. Il rencontre ceux qui formeront à jamais l’ancre de sa future existence : le sergent Horace Hershel Pine et la résistante Rosita Lowenstein. Rentré aux États-Unis, Weldon épouse Rosita et s’associe avec Hershel. Grâce à un procédé unique au monde en matière de soudure, le tandem lié à la vie et à la mort, créé la Dixie Belle Pipeline Compagny. Nous ne sommes plus en Louisiane mais au Texas. Le trio ne sait pas où il met les pieds.

On entre dans la danse. Tout est souvent par deux chez l’auteur. Il instaure une sorte de balancier du Bien et du Mal, du Yin et du Yang, de l’amour et de la haine, de la bonté et de la sauvagerie. Le Texas est aussi sec que la Louisiane était humide. Sec et poussiéreux. Mais on retrouve cette violence endémique à cette jeune nation. Ici, ce n’est pas l’or de la Californie qui sort de terre mais cette masse sombre, épaisse et gluante, l’or noir. De quoi affoler les plus gourmands. L’Amérique rapace, dopée aux dollars. James Lee Burke est un prêcheur. Il bat le rappel de ses ouailles, nous les lecteurs, et nous emporte dans un tourbillon de sentiments puissants, il en appelle à Dieu, peut-être. La sainte, cette fois, n’est plus une nonne défroquée mais une rescapée des camps, le corps labouré par des mains inhumaines. Rosita a fait ce qu’elle devait faire. Subir pour survivre et surtout épargner la mort à sa famille.

Le roman est une tragédie comme souvent chez Burke. Celle de l’Amérique et de ses illusions perdues. La convergence des mythes : celui des hommes qui se font seuls, et celui de l’Ouest. Weldon et Pine sont des autodidactes qui se heurtent à une fausse aristocratie auto-proclamée incarnée par Roy Wiseheart, ex-pilote des Marines, rongé par la culpabilité d’avoir abandonné son chef d’escadrille, homme à femmes, marié malheureux, en quête perpétuelle d’un assentiment paternel qui ne vient jamais. Ami ou ennemi de Weldon? L’homme est une anguille. Il admire le courage, la droiture morale de Weldon mais il appartient aussi au milieu des grands propriétaires des magnats du pétrole. La beauté tordue de ce personnage tient au fait qu’il n‘est pas simplement le vilain mais un homme tragique piégé, incapable de choisir le camp du Bien par paresse et facilité.

Tous les coups sont permis dans ce Texas héritage d’une frontière tiraillée entre les idéaux fondateurs et les forces de l’argent. Flics corrompus, photos dégradantes volées, racisme et antisémitisme, il faut toute la noblesse de ce trio, Weldon, Rosita et Herschel, pour parer à cette violence destructive. Burke s’obstine à trouver du bon chez les gens. Même Linda Gail, la femme de Hershel, à priori une dinde décérébrée, «c’était une jolie fille, et je suppose qu’elle était plus intelligente qu’elle ne le paraissait au premier regard», finit par trouver le chemin de la sagesse et de la bravoure. Étranger à la dérive traverse la Grande Dépression, prend son envol à l’après-guerre, les derricks remplacent les pistolets. Mais comme au temps du grand Ouest, l’honneur se dispute toujours à la crapulerie. Les hors-la-loi ne sont plus les fauchés Clyde et Barrow, mais des individus en costume taillés sur mesure. «L’Amérique venait d’entrer dans une ère nouvelle : pour le meilleur comme pour le pire, nous étions les nouveaux pèlerins.» À 89 ans, James Lee Burke est bien plus qu’un romancier du noir. Il est devenu la mémoire d’un Sud qui convulse, qui se tord sous les coups de boutoir des puissants, témoin privilégié de l’implosion de l’Amérique de Norman Rockwell.

Étranger à la dérive de James Lee Burke, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christophe Mercier), Éditions Rivages/Noir, 496 pages, 22.90 euros.

« L’Homme du Sud » de Greg Iles : le grand embrasement

0

Il faut lire Greg Iles. L’homme du Sud américain poursuit son autopsie cruelle et douloureuse des rapports entre Noirs et Blancs dans un pays où la démocratie est taillée en pièces. Avec son personnage fétiche, l’avocat Penn Cage, le romancier mène une intrigue survitaminée d’où l’on ressort essoré, comme après un cent mètres avalés par un Usain Bolt en lévitation.

Nous sommes toujours dans le Sud profond entre Natchez et Bienville, Mississippi. En 2023, à un an de la présidentielle américaine qui voit Donald Trump briguer un second mandat. La région est hautement inflammable. Dans tous les sens du terme. Deux manoirs ont pris feu à Natchez. Les Fils bâtards de la Confédération ont revendiqué les incendies. Il y en aura d’autres. À l’échelle nationale, une bavure policière a mis le feu aux poudres à Memphis, une dizaine de jours auparavant, déclenchant des manifestations dans les grandes villes du pays. Ici, un concert de rap est organisé en soutien au drame de Memphis. La fille de Penn Cage, Annie, devenue avocate et militante (les chiens ne font pas des chats) supplie son père de venir y faire un saut. Ne serait-ce parce qu’un homme auquel on se s’attendait pas est déjà sur place à serrer la main de politiciens noirs.

Il s’appelle Robert (Bobby) E. Lee White, il a 43 ans. D’une beauté hollywoodienne, cet ancien des forces spéciales anime un talk-show radiophonique qui attire près de douze millions d’auditeurs et cartonne tout autant sur le réseau social Tik Tok. Conservateur et blanc, il a fait irruption sur la scène politique américaine après la publication d’un livre d’un ancien membre de la Delta Force, révélant que ce Bobby avait tué le second du djihadiste Abou Moussab al- Zarquaoui, au cours du fameux raid 2008, en Afghanistan. Il y a même laissé un bras. De quoi intéresser certains donateurs du Parti républicain, attirés par le profil moins tapageur que celui de Donald Trump. Petit gars du Sud, diplômé en droit de l’université Vanderbilt et auteur de deux ouvrages sur le Sud et la Cause perdue, le personnage est suffisamment fascinant pour que l’auteur lui consacre le premier chapitre de ce tome de plus de mille pages. «L’idée que l’une des campagnes les plus importantes du XXIe siècle puisse décoller d’un petit coin du Mississippi n’était pas moins probable qu’elle l’avait été en 1980, quand Ronald Reagan avait lancé le message politique allusif le plus controversé de tous les temps depuis la foire du comté de Neshoba, non loin de là. Et qui était donc Reagan, à l’époque ? Un ancien gouverneur, un acteur au chômage». Dans l’univers de Iles, ce candidat natif de la région a bien l’intention de reléguer le chef de la meute MAGA, dans les accidents de l’histoire électorale de cette jeune nation.

Parce que si l’on retrouve Penn Cage toujours plus malade, sa fille Annie et toute la galaxie des personnages des précédents tomes, l’individu à suivre est bel et bien Bobby White. Puissant, roué, mystérieux, suffisamment anguille pour troubler, voire rallier un électorat normalement hors de sa portée. Qui est-il ? Beaucoup se posent la question dans le coin. Penn Cage le connaît depuis longtemps mais a du mal à le cerner. Les vieux Blancs suprémacistes bon teint (les autres ont bien compris) de la région s’interrogent également. Est-il des leurs ? Peut-on parier sur cet outsider et lui refiler de quoi mener une campagne digne de ce nom. Bobby White est le visage d’une Amérique virile, patriotique et guerrière. Il est autant le Mal que Penn Cage représente le Bien. Ancré dans son époque, il domine les réseaux sociaux mais ne renonce pas aux bonnes vieilles combines et les coups tordus de la politique sudiste. Le meurtre ne lui fait pas peur. C’est un condensé de l’Amérique blanche d’aujourd’hui qui ne s’est pas remise de l’élection de Barack Obama. Bobby White pourrait se définir en trois mots : virilité, spectacle et domination. Un Hulk à qui il fallait bien opposer un autre personnage, Penn Cage ne se suffisant pas, à lui tout seul.

Il s’agit de Kendrick Washington. Héros malgré lui, réminiscence de Martin Luther King, ce musicien saisit à bras le corps cette nouvelle destinée, embarqué dans les convulsions historiques d’un Sud qui ne guérit pas. Il incarne un courage qui n‘est pas basé sur le culte de la violence et de la division, au contraire, il en appelle à une forme de résistance pacifique que ce Sud malade repousse de toutes ses forces, comme s’il guerroyait avec l’Antéchrist en personne. L’homme du Sud consacre la fin de Penn Cage. On l‘a suivi de nombreuses années. On le laisse, perclus de douleurs, bourré de médicaments qui défoncent (autre maladie américaine). Et l’on comprend que le romancier n’a pas du tout chercher à nous rassurer. L’Homme du Sud marche sur un brasier colossal dont les ombres du passé enflamment encore le présent. Crépusculaire et incandescent.

L’Homme du Sud de Greg Iles, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jessica Shapiro, Éditions Actes Sud/Actes noirs, 1312 pages, 21.99 euros.