Quand on parle de tribunal américain, on pense immédiatement au maître du genre, Michael Connelly. Quand on se souvient de l’incarnation cinématographique de Mickey Haller, avocat emblématique de ses romans, on voit le très sexy Matthew McConaughey. Avec Gabriel Urza, on est loin de tout ça. Et c’est super.
Dans le désert du Nevada, la justice dont s’occupe Santi Elcano ne parle ni du running back, O J Simpson, ni du fils perturbé de Rob Reiner. Sa justice à lui est incarnée par les avocats commis d’office, ces soutiers de la justice, ceux qui à peine sortis de fac, sont jetés dans la fosse aux lions, face à des criminels en tout genre et des vieux briscard des rouages judiciaires. Santi Elcano en fait partie. Il est un peu le double de l’auteur qui exerça lui aussi pendant cinq ans avant de tout arrêter à cause d’un burn-out. Les semaines de quatre-vingt heures, il a connu. Le jeune avocat est aidé dans cet apprentissage par C. J. Howard, une avocate qui pratique l’exercice depuis seize ans déjà. Cynique à souhait, elliptique la plupart du temps. À l’exception de cette fois, quand elle déconseille à Santi de garder le costume qu’il porte pour aller plaider. « C’est un très joli costume, ne le gaspille pas pour cette audience ». Même les plus coriaces ont leur angle mort.
Au bout de deux ans et de consommation régulière de Xanax, Santi recherche ce que C. J. appelle de bons perdants : des prévenus aux casiers bien chargés et aux chefs d’inculpation indéfendable. Pourquoi ? Parce que ces affaires sont parfaites pour acquérir de l’expérience devant un jury. La balance de la justice américaine ne penche que d’un côté. Celui des riches. Les autres, les nécessiteux, on les met dans les pattes de baveux qui font souvent comme ils peuvent. Santi pige assez vite comment le système fonctionne. Il se trouve aussi, il le découvre peu à peu, qu’il a une conscience. Le sentiment de culpabilité suinte à chaque page. Il y a tous ces gens qui l’appellent et qu’ils ne rappellent jamais. Comme Ruth Walton, l’un de ses premiers cas. Trop de travail, trop de trop. Mais la ville de Reno n’est pas si grande que ça pour ceux qui savent. Alors, il la rencontre un soir, bien longtemps après, alors qu’il picole tout seul dans son coin, dans un de ces casinos tristounets qui pullulent en bordure de cette agglomération dédiée aux jeux, aux mariages et aux divorces expéditifs. « J’ai reçu vos messages, je voulais vous rappeler, j’allais le… » Et Ruth de répondre : « C’est pas grave, c’est pas votre boulot, hein, vous n’êtes pas ma nounou ». Le roman de Gabriel Urza est constamment traversé de ces petits moments, véritables pépites visuelles d’une Amérique cachée aux touristes et si présentes dans le cinéma indépendant américain. « Nous regardions ensemble les gouttes de condensation sur le verre qu’elle tenait à la main, les glaçons à l’intérieur reflétant le halo bleuté de la télévision, comme si nous savions l’un et l’autre ce que signifiait vraiment cette scène ».
Anne Weston est la victime. Michael Keith Atwood est l’accusé. Le dossier atterrit à la Neuvième section du Bureau de la défense publique. Une anomalie. Mais C.J. s’en empare et Santi sera son adjoint. Il renâcle puis cède. Le meurtre a été brutal. La jeune femme a souffert. Une trace infime d’ADN, des aveux et la certitude qu’affiche C. J. que « tu peux bien mettre un chat au four, ça n’en fait pas pour autant un biscuit ». Comprenez, les aveux ont été extorqués et le boulot de Santi, c’est de le faire comprendre au jury. Après tout, Atwood risque la peine de mort. Le crime et ses criminels sont un puits sans fond. Et la nuit, ils viennent réclamer leur dû.
C’est une descente aux enfers d’ordre moral. Il n’y a pas de héros dans ce roman, juste des gens piégés par un mauvais jeu de cartes. Dès le début, on comprend que Santi est l’incarnation du type normal et naïf. S’il s’améliore au cours du temps, ce n’est pas pour sauver la veuve et l’orphelin mais bien pour savoir naviguer dans un système judiciaire américain saturé où un bon plaider-coupable négocié, évite au client un procès à l’issue incertaine. Et tout ça marche à peu près, jusqu’au cas Atwood. C. J. croit avoir trouvé le dossier qui va racheter sa conscience. Prouver que le coupable est innocent, le graal de tout avocat. Le début de la fin pour Santi. Dans le désert du Nevada est un pur thriller noir. Une tragédie où l’innocence est un mirage qui clignote comme les loupiotes des machines à sous. Ensevelie par des tornades de sable.
Dans le désert du Nevada de Gabriel Urza, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Reignier, Éditions Liana Levi, 352 pages, 21 euros.
