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« Le Somnambule » de Lars Kepler : à son corps défendant

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On le connaît depuis L’Hypnotiseur. L’inspecteur Joona Linna. C’était en 2010. Depuis, il revient régulièrement hanter nos nuits. Et ce n’est pas fini. Le couple Lars Kepler, non content de rendre addicts tous ceux qui suivent ce super personnage depuis ses début, revient avec de nouvelles aventures qui peuvent se lire indépendamment des précédentes. Actes Noirs qui fêtent ses vingt ans et nos 7305 insomnies n’en a pas fini avec Joona. Nous non plus.

Le couple suédois adore ce qui se déroule la nuit. Avec cet adolescent qui souffre de crises de somnambulisme carabinées, il se régale. Et nous aussi. La scène de crime du camping où des corps démembrés nagent dans le sang, a de quoi faire son petit effet. Le tueur est bien dans le top five des individus les plus sanguinaires sortis tout droit de l’imagination des deux romanciers. Joona est appelé en renfort. Sur place, il trouve une hache et un  jeune homme qui cligne des yeux et demande: « Qu’est-ce qui se passe? ».

Se retrouver avachi et hagard sur une jambe détachée de son corps n’est pas facile à justifier. L’explication de Hugo Sand, dix-sept ans, est d’ailleurs assez légère : il ne se souvient de rien. Il souffre de somnambulisme. Cela lui vaut un aller simple en garde à vue. Parce que massacrer quelqu’un avec une hache en dormant, ne représente pas le meilleur des alibis pour les policiers. Un peu grosse, la ficelle.

Hugo Sand est le fils de l’écrivain à succès, Bernard Sand. Après le départ de sa femme, lorsque Hugo avait sept ans, Bernard vit avec Agneta Nkomo, trente-sept ans, journaliste et de facto belle-mère à plein temps. Les rapports avec Hugo sont houleux. L’adolescent rêve de retrouver sa génitrice. Justement des rêves, il en fait beaucoup. Celui de l’homme-squelette en particulier. Bernard qui se présente comme un bon père, ouvert aux méthodes modernes, soutient son fils lorsqu’il se rend régulièrement à la clinique du sommeil du docteur Grind. Un deuxième meurtre à la hache va faire sortir Hugo de prison. Parce qu’il est somnambule pas passe-muraille. Mais Joona est convaincu que les deux affaires sont liées. Et que Hugo n’est peut-être plus coupable mais demeure néanmoins un témoin. Il était là, il a sûrement vu quelque chose. Linna fait appel à son ami hypnotiseur, Erik Maria Bark, pour tenter de faire émerger des souvenirs chez le jeune homme.

Alexandra Coelho Ahmdoril et Alexander Ahmdoril, de leur vrai nom, ont du savoir-faire. Le somnambule est un page turner diablement efficace. Peu avare d’hémoglobine, de retournements de situation, de relations familiales ou amoureuses toxiques, ou encore de sexe torride, l’ouvrage est un avant-goût des frissons de l’été sous un soleil cuisant.

Le Somnambule de Lars Kepler, traduit du suédois par Marianne Ségol, Éditions Actes Sud/Actes Noirs, 512 pages, 24.50 euros.

 

« Les Invisibles » de R. J. Ellory : Rachel, une héroïne sur le fil

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Retour aux fondamentaux. Le serial killer. R. J. Ellory n’a pas flanché. Dans un pavé de plus de cinq cents pages, le romancier anglais qui situe pourtant presque tous ses livres outre- Atlantique a imaginé un face à face tordu entre un tueur amateur de Alighieri Dante et Rachel Hoffman, une agente du FBI, qui va avoir bien du mal à garder toute sa raison. On pourrait faire la fine bouche mais le récit parfaitement maîtrisé des Invisibles prouve que l’on aurait tort.

C’est toujours plus sexy de vendre un assassin cultivé plutôt qu’un abruti qui commet des crimes un peu par hasard ou par pulsion irrépressible. Celui-ci aime la lecture. Il a aussi une connaissance approfondie du chef-d’œuvre espagnol, La divine Comédie. Et il fait une fixette sur une flic. Voilà un peu le profil du bonhomme. Celle qui ne va pas lâcher l’affaire s’appelle Rachel Hoffman. Belle héroïne, la demoiselle. On la suit tout au long de sa carrière. En 1975, elle n’est qu’une simple nouvelle recrue au sein de la police locale de Syracuse, État de New-York. La date est importante. Elle va donner des maux de tête aux policiers qui ne sont pas encore rompus aux méthodes de profiling.

Le premier cadavre est une institutrice. Puis il y en aura un deuxième et on ira jusqu’à quatre. En un laps de temps assez court. Rachel a couvert le numéro 1 de la longue liste à venir. Elle ne sait pas encore qu’elle ouvre une enquête qui deviendra tentaculaire. Mais en étant la première sur la scène de crime où un message inspiré de Dante accompagne le corps de l’enseignante assassinée, elle devient de facto essentielle. Pas besoin de la pousser longtemps pour qu’elle s’implique à 200% dans la traque du tueur.

Rachel est très vite perçue comme une bonne enquêtrice. Méticuleuse, dévouée. Le FBI avait l’œil sur elle. Il la veut. Elle rejoint la toute nouvelle unité d’analyse comportementale. Ce qui place le profilage au cœur de son évolution professionnelle. L’enquête est devenue personnelle, elle y a perdu un collègue. Le tueur s’en est pris à lui. Elle ne s’en remettra jamais. Le débusquer tourne à l’obsession. La jeune femme ne vit que pour son métier. Tout juste s’accorde-t-elle une petite aventure avec Carl Sheehan, un journaliste spécialisé dans les faits divers. Le romancier aime bien ces couples improbables, pas tout à fait love story compatible, mais qui tente le tout pour le tout de l’expérience sentimentale. Les deux vont se séparer puis se retrouver. L’un va sauver l’autre. Parce que Rachel ira trop loin, bien sûr. Mais elle veut comprendre, quitte à en payer le prix. Comment ces trois séries de meurtres ont-elles un lien ? À cinq ans d’intervalle, grosso modo. Et dans chaque cas, le meurtrier est présumé mort. Suicidé.

Qui est donc ce tueur aux multiples visages, insaisissable, qui renaît de ses cendres, comme un vampire, et qui ronge la santé mentale de la jeune femme. Rachel embarque Carl et un autre agent du FBI dans cette quête de justice. Elle est la colonne vertébrale du roman qui ausculte la spirale d’une obsession, comment cela bousille une carrière et aliène toute vie privée. Ellory s’intéresse autant à l’enquête qu’à ceux qui traquent les criminels. Rachel Hoffman passe d’une rookie naïve à une enquêtrice chevronnée puis aguerrie et bientôt abîmée. Combattre le Mal n’est jamais sans conséquence. À travers ce personnage tendu et habité, R. J. Ellory questionne une fois de plus l’espoir de garder foi en l’humanité après avoir côtoyé le Mal.

Les Invisibles de R. J. Ellory, traduit de l’anglais par Étienne Gomez, Éditions Sonatine, 552 pages, 24.50 euros.

 

« La chute de l’étoile rouge » de D. B. John : le retour musclé de Jenna Williams

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Jenna is back ! On avait fait sa connaissance dans L’étoile du nord, on la retrouve dans La chute de l’étoile rouge. Magistrale, puissante. C’est le thriller d’espionnage du moment. Surtout ne pas passer à côté !

On a toujours les mêmes grandes puissances à la manœuvre. La Russie, les États-Unis sous le premier mandat de Donald Trump, et la Corée du Nord. Côté offices de renseignements, on est avec le FSB (chargé de la sécurité intérieure), et une antenne interne au sein de la CIA : la Maison Russie. « Une sorte d’agence secrète, avec sa propre culture, sa propre identité », composée de trois experts, une femme et deux hommes. Mira Kowalski est une légende au sein de la Firme. Jenna Williams la croyait morte. En réalité, le trio plus ou moins relégué dans les limbes de l’Agence, œuvre en coulisses, se sentant plus que jamais indispensable face à un président américain sous influence. « L’endroit (Maison Blanche) grouille de de conseillers spéciaux qui ont accès au Bureau ovale », explique l’un d’entre eux. De jeunes citoyens naturalisés, intégrés depuis longtemps, qui passent tous les contrôles sans problème ». Et cet état de fait est possible grâce à un montage qui rappelle bien des choses à Jenna. « Il y a quelques semaines, une de nos sources nous a appris que la Russie avait lancé un programme similaire à la Stratégie porteuse de semences ». L’espionne de choc ne se dit qu’une chose: « On est foutu ».

Elle-même, américano nord-coréenne, connaît très bien les façons de faire de l’oncle Kim, le dictateur nord-coréen. La méthode est assez diabolique et ce bon vieux Kim Jong-un la pratique depuis longtemps. Fini le procédé des résidents, ceux qui vivent sous le radar pendant des années dans le pays ennemi. Trop long, trop cher et au fond pas très efficace pour aller espionner sans danger jusqu’au sommet de l’État. Les nouveaux James Bond de la Corée du Nord sont nés d’un parent américain que le régime a souvent kidnappé quelque part, puis sont ensuite regroupés dans une école à Pyongyang, au moment de faire leur entrée en primaire. Cela s’appelle La Stratégie de porteuse de semences qui est destinée à fournir des agents intraçables. Il semblerait que Moscou se soit emparée de cette nouvelle forme d’espionnage pour infiltrer au plus haut niveau les institutions du pays.

Deux incidents viennent corroborer les craintes de Jenna et du trio de la Maison Russie. L’assassinat (réel) du demi-frère de Kim Jong-un à l’aéroport de Kuala Lumpur, en Malaisie. Un empoisonnent audacieux et en plein jour alors que Jenna s’apprêtait  à le retourner. Puis la mort d’un haut gradé russe à Washington. Un gars qui émargeait pour la CIA et qui détenait la liste de tous les espions russes sur le territoire américain. Une liste qu‘il s’apprêtait à leur remettre. Deux affaires qui pourraient bien être liées. La Maison Russie décide d’envoyer leur agente chez Poutine. Mais sans filet aucun. Comprenez que si elle se fait prendre, elle sera toute seule. Dommage, parce que cela va lui coûter très cher.

Le roman est un savant dosage de romanesque et d’une solide connaissance du monde des services de renseignements. Le personnage du traître nord-coréen Éric (Cho Sang-ho) devenu conseiller spécial à l’Asie du Sud-Est de Donald Trump, est particulièrement bien réussi. Une crapule psychopathe coincée entre la peur d’être démasqué et celle de déplaire à la sœur cruelle de Kim qui l’a chargé d’une mission vitale pour la succession, au sein même de cette famille de dégénérés. Le romancier est gallois. Il est l’un des rares Occidentaux à avoir eu la possibilité de se rendre chez le voisin du Nord. Ce fut le déclic. Depuis, D. B. John se situe dans le « Factual fiction » qui s’appuie sur des faits réels pour imaginer une histoire qui tient la route. Et franchement, jusqu’ici, il n’y a pas de raté.

La chute de l’étoile rouge de D. B. John, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Antoine Chainas, 640 pages, 24 euros.

« L’autre côté de la nuit » de Stéphane Chaumet : sur la trace des rats

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La France et la Bolivie. Trois personnages. Laure, Gabriel et Hans. Sans le savoir, ils ont tous un point commun: le nazisme. L’Amérique du Sud fut une terre d’asile pour les dignitaires en fuite du IIIe Reich. Un véritable terreau littéraire. Stéphane Chaumet s’est inspiré de faits réels où héros et ordures se croisent de l’autre côté de la nuit dans un moment de bascule historique qui va faire sombrer ce pays d’Amérique latine dans la dictature.

La filière des rats. Voilà comment on appelait cette évasion à l’autre bout du monde, après 1945 et la fin du régime hitlérien. De célèbres noms de la galaxie des tortionnaires nazis ont figuré parmi les fuyards. Josef Mengele ou encore Adolf Eichmann. Le couple allemand, le pasteur Werner Grüber et sa femme, Eva, sauvagement assassiné en début de roman, n’est pas non plus un inconnu dans ce cercle nauséeux d’initiés. Le romancier a pas mal bourlingué dans cette région du monde. Il s’intéresse à ce sujet pour des raisons personnelles. La mort de son grand-père est entourée d’un mystère vénéneux. En creusant, il découvre l’existence de Clara Knecht interprète pour les occupants, surnommée la Gestapache et qui a échappé à la tonte de l’après-guerre en se volatilisant. Et comme les méchants font souvent de formidables personnages…

Le défunt s’appelle en réalité Werner Hauptmann et un homme l’a bien connu. C’est Hans Laux, le flic envoyé par Berlin pour enquêter sur la mort de ces ressortissants allemands. On n’oublie jamais ceux qui vous ont mis le pied à l’étrier et qui a fait de vous l’homme ou la femme que vous êtes. La croix gammée tracée sur le ventre du pasteur prouve que l’assassin connaissait son passé. Contre toute attente, Hans va faire équipe avec un journaliste de La Prensa Libre, Gabriel Avendaño dont le père biologique fut un Allemand pas forcément nazi acharné mais antisémite furieux sans nul doute, et œuvrant à tisser des liens entre le IIIe Reich et la Bolivie. Le journaleux flaire la bonne histoire.

Cela fait pas mal de temps qu’il travaille sur la présence de ces criminels sur le sol bolivien. Le cocktail est explosif : église, orphelinat, généraux, disparitions. Gabriel a peu d’espoir de voir son enquête sortir dans la presse locale ou nationale mais il ne désespère pas de la vendre à l’étranger. En France, une jeune femme est sur le point d’entreprendre le voyage jusqu’à La Paz. Depuis des années, Laure recherche inlassablement une certaine Klara Knecht. Elle a un vieux compte à régler avec cette dame qui, dans une autre vie, en France et dans les années 40, a collaboré avec l’ennemi avec enthousiasme. Au point de s’attaquer aux résistants français et d’en envoyer un certain nombre dans les camps d’extermination allemands. La mère de Laura en fait partie.

Quête et enquête. Tous ont des secrets. Tous sont hantés par la Seconde Guerre mondiale. Stéphane Chaumet utilise les codes du polar mais nous raconte aussi une période troublée de la Bolivie où le nouveau régime a marché main dans la main avec les pires crapules de l’Allemagne hitlérienne. L’atmosphère plombante de ces années-là est parfaitement retranscrite. Entre corruption et petits arrangements avec la vérité, L’autre côté de la nuit est un roman en clair-obscur où les destins personnels ne pèsent pas lourd dans la grande roue de l’Histoire. Ce sont les angles morts de ceux que l’on oublie et que la littérature ressuscite, impitoyable et souveraine.

L’autre côté de la nuit, de Stéphane Chaumet, Éditions Rouergue noir, 272 pages, 21,50 euros.

 

« Les bûchers de Calcutta » de Abir Mukherjee : l’ombre de Merle Oberon

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Il aura fallu un peu de temps à Abir Mukherjee pour revenir à ces deux personnages fétiches, Sam Wyndham et Satyendra Banerjee. Et on est bien content. Dans ce sixième opus d’une série aussi géniale qu’originale, on renoue avec une Calcutta toujours aussi moite et collant, on assiste à des retrouvailles chargées de rancune entre deux personnes qui avaient pourtant su se comprendre et s’apprécier, au-delà de leurs différences.

Chacun à sa façon, Sam et Satyen ont connu une sorte d’exil. Tandis que Banerjee a fui en Europe, le capitaine Wyndham a été rétrogradé au sein de la police impériale. Un meurtre va le remettre en selle. Celui J.P. Mullick, un richissime homme d’affaires indien, est retrouvé égorgé près des bûchers de la ville. À la grande surprise de Sam, on lui demande d’enquêter. Et nous voilà repartis dans les quartiers de la ville de feu Mère Teresa. «Calcutta, c’est les bidonvilles, le choléra, les palaces, la culture, la crasse, le blanc et le marron… c’est une serre dans laquelle vos sens sont mis à mal ». Mais c’est aussi « une satanée ville, ni britannique ni indienne, mais une union profondément imparfaite des deux».

La crémation en Inde n’est pas une chose à prendre à la légère. Il y a des règles immuables. Ce sont les Doms, l’une des castes les plus basses du pays, « qui sont les gardiens de la flamme sacrée et qui sont les seuls autorisés à entretenir les bûchers ». Sam se demande pourquoi les assassins de Mullick ont transporté son corps à cet endroit précis au risque de se faire arrêter par la police ou de braquer la population locale. Mais il est temps pour lui d’aller boire un verre. S’il a enfin arrêté l’opium, le policier de plus en plus misanthrope, ne néglige pas un bon whisky. Et c’est dans un bar, qu’il la voit pour la première fois. Estelle Morgan, une créature hors norme, incandescente. Une actrice. Qui se souvient de Merle Oberon? Une star d’Hollywood qui a eu son heure de gloire dans les années 30-40 mais qui cachait un très gros secret. C’est en découvrant sa biographie glamour que l’auteur a eu l’idée de construire son roman et de créer cette femme à la peau mate et qui ose porter le sari. « Le genre dont la beauté est susceptible d’arrêter le temps, de provoquer la chute des empires et l’appareillage d’un millier de navires« .

Un meurtre, une femme hors de sa portée. Et Satyen Banerjee qui débarque chez lui ce même soir après trois ans d’absence et sans avoir laisser un mot, une lettre ou envoyer un télégramme. Sam ne fait même pas semblant. Son accueil est glacial. D’autant que son ancien adjoint a le culot de lui demander de l’aide. Sa cousine Dolly a disparu. Au nom de leur complicité, voire même de leur amitié passée, Sam cède. Il sait y faire Abir Mukherjee, rebondissements, suspense, faux-semblants, amours contrariés, tout y passe.

On a l’habitude avec lui. La nouveauté dans ce dernier roman est ailleurs. Dans le ton, le regard des deux personnages percutés par la vie et qui se sont radicalisés. L’Anglais est plus que jamais critique de l’Empire, l’Indien qui fut pourtant le produit d’une colonisation « réussie » s’est retourné et n’essaie même plus de ménager cet ordre colonial auquel il avait adhéré avec une candeur troublante. Les deux anciens amis se révèlent plus cyniques, moins enclins à pardonner. Satyen est un peu comme un adolescent qui après avoir adoré son père, le rejette violemment pour mieux exister par lui-même. On a un peu mal pour eux. On avait tellement aimé leurs facultés à transcender les différences, imperméables et stoïques face à la pression sociale et politique de leur culture respective. Heureusement, l’amour va les sauver. Le Vieux continent recèle-t-il la clé du bonheur d’un nouveau monde ? La suite possible d’une nouvelle aventure…

Les Bûchers de Calcutta de Abir Mukherjee, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, 416 pages, 22 euros.

 

 

« Code bleu » de Jake Adelstein : une chaîne de commandement silencieuse et complice

L’affaire est passionnante. Un ange de la mort dans un hôpital militaire dans l’État du Missouri. Le récit qu’en fait Jake Adelstein l’est tout autant. L’auteur du génialissime Tokyo Vice a délaissé ses terres nippones pour celles de son enfance en Amérique, et a enquêté sur un cold case vieux de plus de trente ans et bien profondément enterré par la direction hospitalière de l’époque et autres autorités sanitaires. Code Bleu est certes un True Crime mais c’est aussi un vibrant hommage d’un fils à son père.

Jake Adelstein n’a pas oublié qu’il est avant tout un formidable journaliste enquêteur. Alors qu’il en a fini avec les Yakuzas, son père lui offre un nouveau défi qu’il a lui-même tenté de relever en 1992, lorsqu’il est alerté par une infirmière qui s’inquiète du nombre anormalement élevé de code bleu, à l’hôpital Harry S. Truman Memorial où il exerce comme pathologiste. Si dans un premier temps, Eddie Adelstein accueille l’information avec méfiance, il se sent dans l’obligation morale de vérifier les terribles affirmations de l’infirmière. Un code bleu n’est jamais anodin. Il signifie au personnel soignant qu’il y a une mort imminente dans le service. Lorsqu’il est déclenché la première fois dans l’aile 4 Est, personne n’imagine la suite. Melvin Carver, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale ne souffre d’aucune pathologie majeure. Il a juste un ulcère au pied, conséquence d’une complication causée par le diabète. Il est prévu qu’il sorte le jour même. Cela n’arrivera jamais. Il sera la première victime. Un infirmier est présent. Jeune, e léger surpoids, il souffle un « merci » au Dr Jan Swaney qui est en charge du patient. Le commentaire de l’infirmier lui paraît pour le moins étrange.

En cinq gros chapitres, Jake Adelstein mène l’enquête. Il s’apppuie sur celle de son père à l’époque, sur ses souvenirs, ses archives, celles du journaliste Terry J. Ganey du Saint-Louis Post Dispatch qui avait bel et bien travaillé sur l’affaire. En vain. Sans oublier sa propre équipe, sorte de garde rapprochée de l‘auteur. Le chiffre 4 ne pouvait que interpeller Adelstein. Seul journaliste à avoir travailler dans un grand quotidien nippon, et vivant toujours au Japon, il sait que si le nombre quatre est bien vu en Occident (trèfle à quatre feuilles), ce n’est pas le cas dans son pays d’adoption. «Il a toujours été vu comme un mauvais œil. La raison est simple : en japonais, le mot « quatre » se prononce presque pareil que le mot « mort ». Les deux sont phonétiquement identiques ». Qui a envie d’être hospitalisé à l’étage de la « mort ». C’est ce qui fait aussi tout le sel de ce livre, ce va et vient permanent entre le Japon et l’Amérique. Une multitude d’anecdotes sur les différences entre les deux pays rythment le récit.

Entre dix à quarante décès suspects. L’enquête de Jake et son père porte sur une dizaine de cas où des preuves d’empoisonnement au pavulon (relaxant musculaire) ont été envisagés. Un homme a été dans le collimateur de la justice, l’infirmier Richard Williams. L’auteur qui commencera par travailler du Japon avant de se rendre dans le Missouri, tentera de l’interviewer mais il se fera claquer la porte au nez. Au fil de ses recherches, il découvre aussi avec effarement la très mauvaise volonté des institutions médicales administratives à vouloir éclaircir cette histoire de morts inattendues. Ajoutez à cela des problèmes de conflit de juridiction entre le FBI, le Département des Anciens Combattants ou encore le Bureau du Procureur du Comté local, cela donne une série de ratages, d’omissions pour ne pas dire de mensonges destinés à protéger des directeurs successifs prêts à tout pour protéger leur réputation et surtout les finances de leur établissement qu’un scandale de ce genre ne manquerait pas de faire sombrer.

Les chiens ne font pas des chats, dit-on souvent. Eddie Adelstein fut une sorte de lanceur d’alerte qui a bien failli être broyé par le système. Son fils s’est exilé à l’autre bout du monde mais est devenu un journaliste enquêteur hors pair, célèbre pour avoir infiltré les Yakuzas. Code Bleu est à la fois une quête de la vérité et de justice envers ceux qui sont décédés à cause de cet infirmier psychopathe mais aussi une réflexion sur la filiation face à un «homme complexe», comme Jake Adelstein l’écrit si joliment, en parlant de son père. « On connaît tous nos parents sous un seul jour. On n’a pas souvent l’occasion de découvrir une autre facette : la personne qu’ils sont au travail. Ce n’est qu’une fois adulte que j’ai découvert qui était le Dr Eddie Adelstein« . Les deux hommes ont souvent peu parlé. Grâce au Code bleu, ils se sont trouvés une langue commune et sans danger : l’enquête. Une autre façon de dire que l’on s’aime.

Code Bleu de Jake Adelstein, traduit de l’anglais (États-Unis) par Cyril Gay, Éditions Marchialy, 400 pages, 23 euros.

« L’alliance » de Aslak Nore : l’anneau de la discorde

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Retour chez les Falck. Le romancier norvégien Aslak Nore qui avait laissé tomber cette famille dysfonctionnelle dans son roman précédent Piège à loup, renoue avec elle et règle une bonne fois pour toutes les mauvaises fréquentations qu’elle entretient depuis des années avec le voisin russe dans une Alliance devenue bien malheureuse.

Dans cette région scandinave où il est bon ton de brandir en étendard une vertu sans faille, le mariage que la Norvège s’apprête à célébrer pose problème. Sverre Falck, directeur de l’entreprise familiale SAGA, considérée comme un véritable État profond dans le pays, est sur le point d’épouser Ingebord Johnsen, la plus jeune ministre de la Défense et fille d’une autre puissante famille politique norvégienne. Le pauvre Sverre fait confiance à sa future épouse pour régler l’affaire. En sa faveur. Bien évidemment. Il a tort.

Mais cela pourrait être là le plus petit de ses soucis. Sa fille au pair Sonya Malnyk, ukrainienne originaire de Kharkiv, est retrouvée morte dans le logement qu’elle occupait au chalet de la ministre, avec deux balles dans le corps. La victime semble avoir découvert une arme d’origine russe cachée dans le domaine des Falck. Dans le contexte de la guerre en Ukraine et des tensions entre Moscou et l’OTAN, la découverte devient explosive. Le capitaine de corvette John Omar Berg qui a été nommé conseiller spécial d’une unité de contre-espionnage dédiée aux menaces russes, est chargé d’enquêter. Dans un premier temps et avant d’être accusé de trahison et de devenir l’ennemi numéro 1 du royaume.

On a en quelques chapitres bien torchés la dynamique du nouveau thriller de l’écrivain norvégien. Il mêle comme toujours politique nationale et internationale avec pour dynamiser le tout une fiction où les gentils tentent de triompher des méchants. Berg appartient au camp des good guys, et cela fait des années qu’il cherche à épingler Sverre qu’il soupçonne d’être un agent de Moscou. Son statut de mari de ministre devenant d’autant plus problématique. Il pourrait être aux premières loges pour transmettre au voisin encombrant des dossiers classés secret défense. D’autant qu’un complot venu de ce même belliqueux voisin plane sur la Norvège.

En parallèle, le couple Falck/Johnsen se délite au fil des pages. Connaît-on jamais vraiment ceux que l’on aime ? Le thème de la confiance est disséqué. La nouvelle ministre doit se battre sur plusieurs fronts : l’ennemi extérieur et intérieur. Et maintenant celui de la sphère intime. Comment a-t-elle pu aimer les caresses de Sverre, s’interroge-t-elle, désormais. Secrets d’État et secrets d’alcôve, le soupçon de la trahison imprègne le roman. À qui se fier ?

L’Alliance est un thriller politique plus que jamais d’actualité. La saga des Falck incarne l’ombre et la lumière des puissants. L’autre dynastie, celle des Johnsen, se veut vertueuse, voire exemplaire. Mais ambition et amour font rarement bon ménage. Et quand la raison d’État s’en mêle, rien ne va plus. Alors que la Russie a lancé plus de mille missiles dernièrement sur l’Ukraine, la plongée d’Aslak Nore dans les liaisons dangereuses qu’entretiennent parfois certaines personnes avec la nation de Vladimir Poutine, fait froid dans le dos. Parce que bien réelles.

L’alliance de Aslak Nore, traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier, Éditions Le Bruit du monde, 448 pages, 25 euros.

 

« Le Temps des bêtes féroces de Victor del Árbol : oui mais lesquelles ?

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C’est un beau personnage de fiction, le sous-inspecteur Julián Soria. Il fume des Ducados puantes mais cela ne déplaît pas au commissaire Ramón Pino qui a un bon fond. Pourtant, le nouvel arrivant est estampillé radioactif. Il y a eu cette affaire il y a trois ans, à Barcelone, Soria en a énervé plus d’un. Alors, Pino le prévient : « Ici, vous ne pourrez pas vous permettre d’aller au-devant des ennuis ni de compliquer la vie à qui que ce soit ». S’il savait…

Lanzarote, soleil et calamars. Le premier dossier est assez simple. Un peu trop si vous demandez à Soria. Une personne a été percutée sur la route avec délit de fuite. La victime, une jeune fille d’une vingtaine d’années et sans papiers. Mais on peut faire confiance à Victor del Árbol pour nous concocter une intrigue justement pas si simple et nous faire voyager. Si Le Temps des bêtes féroces commence sur l’île des Canaries, le romancier espagnol nous emmène aussi au Venezuela, en Bosnie ou encore au Texas et au Mexique. Une manière assez fine d’aborder de graves événements historiques comme le génocide de Srebrenica en Bosnie-Herzégovine, en 2008. En attendant et comme si cela ne suffisait pas, on envoie Soria régler aussi une histoire de vandalisme dans une église. « Vous êtes en pénitence », lui rappelle mi-figue, mi-raisin, le commissaire Ramon.

Le Bien et le Mal. Confrontation récurrente chez Victor del Árbol. Tout comme la filiation, lui homme blessé, dominé par un père violent et tout-puissant. Dans son roman, la figure paternelle s’appelle Armando Ortiz. Il a une fille. Virginia s’avère être une ancienne policière revenue dans le giron familial sous la pression du père. Soria s’en souvient avec plaisir. Leurs chemins vont donc se recroiser parce que Armando possède une usine située cette île et qu’elle est sur le point de licencier cent quarante-quatre employés. Par un de ces affreux hasards, le bâtiment vient d’être détruit par un incendie, causant la mort de huit personnes. Virginia est coincée. Elle doit quitter les États-Unis où elle a tenté d’échapper à l’emprise familiale depuis son départ de la police parce que Armando Ortiz ne demande pas, il ordonne. Il rappelle à sa fille les fondamentaux de l’existence : «Il fut un temps où nous étions des proies. Mais un jour nous avons été capables d’inventer le cycle de la vie et de la mort. Ça s’est produit quand nous avons accepté ce que nous étions. Nous chassons parce que nous sommes les bêtes féroces, pas eux. C’est nous les prédateurs ».

Les fils sont tirés, il nous reste plus qu’à avancer dans ce roman construit quasiment en écran de fumée. Prenez Vesna, par exemple. Drôle de victime. En réalité une sorte de Lisbeth Salander, geek géniale en cavale, reconvertie en femme de chambre pour échapper à des méchants. Virginie en quête de justice, de réparation et désormais redevenue le bras armé de son père qui en veut toujours plus pour agrandir l‘empire familial. Mario, l’inspecteur au look surfer californien, qui assiste Soria, pas si casher que ça le bonhomme. On a aussi quelques figures criminelles locales, le vieux Tobías qui affirme, « je suis un homme tranquille. J’aime les choses simples, le café corsé et l’eau claire ». On a les frères Malik et Hassan Driss, pas des tendres mais leur mort atroce suscite un poil d’empathie parmi ses pairs. Comme chez Tobías, homme d’honneur à l’ancienne qui leur rendra hommage. À sa façon.

Le Mal a toujours été le personnage ultime chez le romancier ibérique. Il a de multiples racines. Au Mexique, en 1976. Dans les montagnes de Volujak, en Bosnie, pendant l’hiver 1993. C’est là qu’une sœur voit son frère mourir. Le passé explique toujours le présent. Le Mal pourrait être un certain Konstantin Kresno, une gâchette, un psychopathe. Un mercenaire amateur de chasse. Comme Armando Ortiz. Mais leurs proies ne sont pas des bestioles. Vesna en sait quelque chose. Elle a piraté leurs ordinateurs. Il est question d’honneur, de trahison et d’âme noire au Temps des bêtes féroces. Il est question d’innocence perdue, de triste fin. L’aridité de la terre volcanique de Lanzarote épouse une humanité à bout de souffle tandis qu’un vieux flic tente de réparer le monde. En vain.

Le Temps des bêtes féroces de Victor del Árbol, traduction de l’espagnol par Alexandra Carrasco, Éditions Actes Sud, Actes Noirs, 400 pages, 23,80 euros.

 

« La Colline » de Mathilde Beaussault : rompre le cycle du désamour

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Un bébé jeté à la poubelle. Une mère qui se vide de son sang, couchée sur un matelas imbibé. Une autre qui ferme à clé le lieu de toutes ces souffrances. Ne comptez pas sur Mathilde Beaussault pour nous épargner. La nature est brutale, la nature ne fait pas de cadeau. La vraie vie, encore moins. Après la sortie fracassante des Saules l’année dernière, la romancière revient avec La Colline, un deuxième roman au nœud coulant où la lumière se dispute la noirceur. Une ode aux femmes qu’elles soient malheureuses, maltraitées, maltraitantes, toutes coincées dans une spirale de violence sans fond. Mais qu’un nourrisson conduira, peut-être, vers la rédemption.

Rennes. Cité des Quatre Tours. Misère sociale. Un bruit sourd, puis un autre plus aigu. Celui d’un chaton? Non, celui d’un nouveau né dans une benne à ordures. Une première pour Étienne et Romane, tous deux pompiers dans le secteur. Un premier procès verbal indique que le capitaine Jakaj et le lieutenant Clarisse Hénin de la brigade criminelle de la ville estudiantine ont pris l’affaire en main. Le duo fait aussi état de la présence d’un « second sac poubelle comportant des détritus ménagers« . Entre la prose étouffante de la romancière et la sécheresse des écrits de la police, le ton est donné. Il n’y aura pas de place à la niaiserie dans cette tragédie urbaine sociale, pas de fantasme politico-estudiantin sur un avenir plus soyeux. La fille d’agriculteurs devenue enseignante nous conte une fable moderne qui se déroule chez les laissés-pour-compte d’une société qui marginalise les plus faibles. Une alliance toumentée de la beauté et de la douleur.

Tandis que les policiers tentent de comprendre ce qui s’est passé, Mathilde Beaussault nous prend par la main, intraitable et cruelle. La mère, monstrueuse, rance, pétrie de colère, dépourvue d’amour pour sa fille. Elle lui préfère (et encore), le fils, Édouard, un teigneux, un incapable, selon le voisinage. Dans cet océan de malheur et de cruauté, une grand-mère, Madeleine, une guérisseuse, accueille sa petite fille le temps de la grossesse. Dix-sept ans, c’est bien trop jeune, non, pour avoir un enfant. Mais tel est le sort de toutes ces femmes de La Colline. Dans leur monde, il n’y a pas de béatitude, pas de Baby Shower, il n’y a que du postpartum en flux tendu.

Le récit est raconté par les protagonistes dans une langue aussi lourde et savonneuse qu’une terre imbibée de pluie. « La mère avait vomi une grimace… Elle, elle reste muette, docile, brave bête, de son corps sort un mûrissement, ses entrailles éruptent…Une nouvelle coulée de lave enflamme ses reins« … Il nous faut respirer. On y parviendra grâce aux procès-verbaux désincarnés de Jakaj et Hénin. Il sera question d’une enquête, de coupables et de victimes et de sauvetage. Celui d’un nourrisson autant sauvé par la loi que par l’amour de sa mère. Monroe Brunet, maman, écrasée par un déterminisme social, mais transcendée par une maternité bousculée et qui finira par offrir une jonquille à son fils. Un fils bien vivant « avec dans les yeux un bonheur radieux« .

La Colline de Mathilde Beaussault, Éditions Seuil/Cadre Noir, 336 pages, 19,90 euros.

 

« Mordre la poussière » de Frank Bill : pas de repos pour les braves.

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« L’Amérique était tombée dans un caniveau de faux espoirs et de consumérisme. Un gouvernement qui se servait des impôts d’honnêtes travailleurs pour financer ses projets perso mais ne faisait rien pour aider la classe ouvrière ». Frank Bill revient, enragé, jusqu’au-boutiste dans sa défense des laissés-pour-compte du pays. Mordre la poussière est d’une violence sans concession où la survie de tous les jours est devenue la norme.

Prenez Miles Knox, vétéran du Vietnam, shooté aux stéroïdes pour continuer à avancer dans la vie, le bonhomme s’accroche à son boulot d’ouvrier comme à une dernière bouée de sauvetage, tout en luttant contre ses propres accès de rage nourris par les traumatismes de la guerre. Sa petite amie Shelby, strip-teaseuse en apparence déglinguée juste ce qu’il faut, tente de composer avec cet homme qui vacille. Mais l’irruption du frère de Shelby, Wylie, un tox en cavale après avoir tué son dealer pourvoyeur et sa femme, met le feu aux poudres . Complètement défoncé, il kidnappe Shelby, part se terrer dans la planque rurale de Miles et fait exploser un équilibre déjà précaire.

« Une poêle noire en fonte. Un carré de beurre, deux steaks, un enfant,  Shadrack, en tee shirt Batman… un enfant qui vient de voir ses deux parents tués sous ses yeux ». Dans ce maelstrom de violence, ce récit au napalm, un voile d’humanité se lève, incertain et volatile, incarné par un petit bonhomme qui aime les super héros et récupéré par son oncle, le frère de l’un des deux défunts. Il représente l’avenir, celui que l’on veut protéger à tout prix. Le roman de Frank Bill est personnel. Il rend hommage à son père, soldat de première classe de l’US Marine Corps, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, de la Corée et du Vietnam. Quand il rentra à la maison, il se débattit comme bien d’autres avec les démons qu’il avait emportés dans ses bagages : le PTSD, le Syndrome de Stress Post-Traumatique.

Frank Bill se souvient de lui et de ses potes buvant des bières et regardant des photos d’un passé commun. « À dix, douze ans, je n’y accordais pas beaucoup d’importance, pourtant ces moments et ces personnes en viendraient à tenir une place chère dans mon cœur, et à ce jour mon écriture en est irrémédiablement empreinte. C’étaient des vrais gens, la colonne vertébrale et le cœur de la classe ouvrière rurale américaine ». Ces mêmes gens que le romancier décrit aujourd’hui broyés par une société sans pitié, labourés par un marché lucratif de drogues en tout genre et qui leur fait mordre la poussière jusqu’à la mort. Toutes ces femmes et tous ces hommes qui rêvaient de rentrer chez eux pour trouver la paix et qui n’ont découvert qu’un nouveau champ de bataille plus insidieux où la misère et les opioïdes achevaient ce que les balles avaient commencé. C’est un roman hanté et habité par la souffrance. Miles a fini par aimer une femme devenue folle. Quel sens donner à tout ça, se demande-t-il. « C’est peut-être comme la guerre qu‘il a combattue. Elle vous tatoue l’âme de cicatrices qui, à ce jour, continuaient d’offrir plus de questions que de réponses ».

Mordre la poussière de Frank Bill, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yoko Lacour, Éditions Plon, 346 pages, 23 euros.

« Toute l’infortune du monde » de Thomas Bronnec : le scénario du pire

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Thomas Bronnec est un sorcier. À chaque roman, il anticipe des événements historiques et politiques qui auraient dû rester dans le domaine de la fiction. Cette fois, il imagine Paris terrorisée par des attaques de drones. Qui en veut à ce point à la France ?

Deux grandes puissances. L’Amérique et la Russie. Rien que ça. Si dans un autre monde, ces pays se détestaient cordialement, le président américain Roy Patterson qui rappelle l’actuel locataire de la Maison Blanche, Donald Trump, et le président russe Nikita Malishev qui lui évoque sans conteste Vladimir Poutine, sont désormais totalement sur la même longueur d’onde. À cause d’eux, Paris se vide, les habitants fuyant les attaques mortelles de ces petits objets volants. La première attaque constituée de six drones survolant la cour du Louvre a fait deux morts et une dizaine de blessés. L’enquête a très vite révélé que les deux pilotes impliqués, Tim Cowell et Angel Barnett, étaient américains et que Patterson ne jure que par eux. Zéro chance qu’ils soient extradés. La seconde attaque vient de la Russie et a été encore plus meurtrière. Treize morts pour une quinzaine de drones kamikazes Oleniok. Mais cette fois, le Russe, fidèle à lui-même, ne lève pas le petit doigt lorsque les trois hommes arrêtés. Les deux anciens ennemis n’ont qu’un objectif: affaiblir l’Europe jusqu’à la vassaliser. Mais un pays a pris la tête de la résistance. La France avec sa présidente Émilie Cornelly.

Une dure à cuir qui sacrifie sa vie de famille à l’Etat français. Isolée par le pouvoir, elle n’a confiance qu’en un seul homme. Ce n’est ni son amant, ni son ex, ni son futur. La meilleure des combinaisons pour que cela fonctionne. Mathieu Mondolonian, conseiller spécial, homme à tout faire, homme de l’ombre qui ne vit que pour servir L’État français et sa présidente. Mais que l’amour va rattraper. En attendant, Paris courbe l’échine. Émilie Cornelly redoute que les Parisiens ne cèdent à la vassalisation. Faut-il subir ou organiser une riposte soudaine et brutale ? Elle a aussi proposé à l’Allemagne et à la Pologne de monter une armée commune. Mais elle a besoin de l’adhésion des Français, donc du vote des députés à l’Assemblée. Et la route est semée d’embûches.

L’intrigue est géniale, le contexte politique tout autant. La campagne militaire conjointe des États-Unis et d’Israël sur l’Iran de ces derniers jours, donne raison au romancer journaliste, Thomas Bronnec. Et répond à une angoissante question : à quel moment la loi du plus fort ne fait plus nos affaires. C’est aussi un roman à clé comme toujours chez cet auteur français. Que ce soit avec les têtes d’affiche ou les seconds couteaux, la vie politique française avec ses intrigues, ses compromissions est passée au scalpel de l’écrivain. On adore!

Toute l’infortune du monde de Thomas Bronnec, Éditions Gallimard Série Noire, 448 pages, 20 euros.

« Sahara Rouge » de Alissa Descotes-Toyosaki : sur la piste des territoires contaminés

Une aventurière, une vraie. Voilà ce que dit une amie de Alissa Descotes-Toyosaki. Et quand il faut, une journaliste. Avec une curieuse passion : les Touaregs et l’uranium. Sahara Rouge ne raconte pas autre chose.

Ce n’est pas donné à tout le monde de  traverser clandestinement la frontière algérienne avec six chameaux et parcourir neuf cents kilomètres avec un chamelier fraudeur qui ne boit pas de thé. Cette aventure de dingue, quasi initiatique, la demoiselle l’a racontée dans un livre précédent, La Caravanière, qui lui a valu le Prix Terres d’ailleurs en 2025. Sahara Rouge est davantage une compilation de reportages menés dans des territoires souvent interdits, contaminés et dangereux : Fukushima, Niger ou encore Mali et camps de réfugiés du Sahel. Au fil de ces enquêtes, la journaliste constate que ces zones qui regorgent de ressources naturelles sont prises en otage par la géopolitique, par les rivalités entre États, les multinationales et les mercenaires. Obligeant les populations locales à passer en mode survie.

Fukushima est sans doute l’événement fondateur de cette fascination pour les terres empoisonnées où l’histoire industrielle du monde pénètre les sols et les corps. Franco-japonaise, Alissa se trouve justement au Japon lorsque survient la catastrophe nucléaire de Fukushima. On aime beaucoup le coup de fil de la rédactrice en chef adjointe du journal  Libération qui l’appelle en avril 2011, la félicite et lui propose une pige comme « envoyée spéciale » dans une zone de menace nucléaire pour la somme de 148 euros, photo comprise mais sans prise en charge des frais. Alissa décline la proposition. Mais ne lâche pas l’affaire et travaille pour d’autres médias. La voilà donc dans cette zone ultra radioactive, ultra contaminée de Futaba peu touchée par le tsunami mais où règne un silence de mort. Le village en contrebas a, quant à lui, été avalé par la vague. Les villageois ont été évacués. Ceux qui n’ont pas voulu ou pu partir sont morts d’abandon, les secours n’étant jamais venu en raison du degré de radiation. Alissa ne flanche pas et se rapproche aussi près que possible du centre de Fukushima. Au point d’entrer dans la zone interdite du bourg d’Iitate. « Les autorités avaient laissé les six mille habitants baigner pendant plus de six semaines dans une radioactivité équivalente à celle qui sévissait autour de la centrale avant de les évacuer ».

En 2013, elle est encore là et suit le scénario surréaliste concocté par le gouvernement conservateur japonais qui lui permet d’annoncer que « la situation à Fukushima est sous contrôle ». Mensonge éhonté qui a pour but d’aider les autorités à décrocher les JO de 2020, à la stupeur générale de la population japonaise. Ces jeux Olympiques seront placés sous la bannière de la « Reconstruction et de la Résilience ». Las, un méchant virus met la planète à l’arrêt. Les JO sont reportés d’un an et se dérouleront à huis clos. Le coronavirus semble davantage effrayer les habitants peu enclins à accueillir la flamme olympique, remarque-t-elle, non sans malice.

Il lui suffit d’un coup de fil pour changer de braquet. Alissa Descotes-Toyosaki quitte l’archipel nippon et se rend au Niger parce qu’un ami touareg de longue date, l’appelle au secours. « Viens voir ce qui se passe chez moi, les animaux et les gens sont tous malades ». Alissa va couvrir la route de l’uranium et se frotter au passage au gouvernement français qui n’aime guère que des journalistes traînent leurs guêtres du côté de chez Areva. Et ne parlons pas de la mine chinoise, la China National Nuclear Corporation. Que des structures qui se trouvent sur les routes nomades de ses amis Touaregs.

Le récit de cette reporter aventurière est intéressant à plus d’un titre. Les régions de prédilection qu’elle couvre ne font pas franchement la Une de la presse occidentale et quand on en parle, le narratif dominant est bien rodé. L’origine franco-japonaise d’Alissa Descotes-Toyosaki constitue un avantage. Il permet une autre lecture des événements. Souvent salutaire et parfois décevante. Lorsqu’une prise d’otages sanglante se déroule en Algérie où des citoyens japonais sont tués, sa double nationalité lui permet de constater que le Japon n’échappe malheureusement pas au discours dominant. De quoi rendre furieuse cette journaliste clairement militante. Ce qui la conduit au Mali après le départ des troupes françaises et l’arrivée du groupe paramilitaire Wagner. Elle n’a pas de programme, de budget ou de fixeur. Elle veut juste percer le black-out sur cette région où tout le monde sait et personne ne parle des massacres qui se déroulent à l’abri des regards. Un modèle  du genre pour les apprentis journalistes et photoreporters.

Sahara Rouge est incarné. Alissa Descotes-Toyosaki écrit à la première personne, explique sa démarche, et nous livre ses émotions. Par petites touches. Juste comme il faut. Histoire de nous rappeler que le métier de reporter est de parler des autres et d’expliquer le monde. Ce qu’elle fera le en personne le 10 mars au bar culturel du 61, à Paris.

Sahara Rouge de Alissa Descotes-Toyosaki, Éditions Payot Voyageurs, 240 pages, 20 euros.