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« À la Chaîne » de Eli Cranor : la chaîne de destruction du rêve américain

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Dès les premières lignes, on a compris que l’histoire allait mal se finir. Deux hommes que tout sépare vont s’affronter jusqu’à la mort. À la fin du roman de Eli Cranor, le rêve américain n’est plus qu’un slogan vide de sens qui pulvérise l’Amérique d’aujourd’hui, et en fait des confettis multicolores semblables à des bonbons pour grandes personnes. À la Chaîne est un roman noir sans concession.

Deux couples. L’un est mexicain, l’autre américain pur jus. Les Mexicains, Gabriela et Edwin, vivent dans une caravane. Les Américains, Mimi et Luke Jackson, possèdent une de ces jolies résidences de la classe moyenne supérieure dans la banlieue huppée de Springdale, Arkansas. Il faut bien comprendre où l’on est. On est dans l’Amérique profonde, celle des Blancs bigots. La capitale s’appelle Little Rock. Un certain Bill Clinton y a été gouverneur avant de devenir deux fois président du pays. Aujourd’hui, cet État du Sud accueille un village réservé aux Blancs. Vous cernez à peu près où vous êtes ?

Ici, il y a les maris et les épouses. La première scène du roman est digne d’un film de Tarantino. Un restaurant mexicain et cinq femmes, toutes jeunes mamans, sauf une. Toutes tirées à quatre épingles. Le miroir l’a confirmé le matin avant de venir. Mimi est à l’origine de cette mini fiesta. Son fils, Tucker, a six mois. Il est clair qu’elle souffre de dépression postpartum. Ça jacasse, ça se plaint beaucoup. La bande de Mexicains présente ce jour-là, se détourne même du match, afin d’observer « ces femmes blanches commander deux pichets de margarita, trois assiettes de fajitas au poulet et des chimicjangas avec supplément fromage ». Edwin est l’un d’entre eux. C’est le premier grain de sable de la tempête à venir.

Au mobile home, Gabriela Menchaca qui sort de dix heures de boulot non-stop, porte encore ses couches dans laquelle elle se soulage, faute d’avoir le droit de faire une pause pour aller aux toilettes. Elle vit avec Edwin Saucedo. Le couple travaille pour l’usine de poulets Detmer, principal fournisseur d’emplois de la région. Si Gabriel croit encore en un avenir plus clément, Edwin est en bout de course. Il taquine la bouteille et arrive de plus en plus souvent en retard, au travail. Le couple s’aime parce qu’il le faut, la passion vaine et stupide occupe peu de place dans la misère. Pourtant Gabriela et Edwin avaient un plan. Tenir encore cinq ans pour empocher vingt mille dollars et ficher le camp. «Notre vie commencera, enfin… », aime à croire Gabriela .

Mais Edwin est viré. Luke Jackson, directeur impitoyable, pour qui seuls les résultats comptent, se fout de ce Mexicain débraillé et jamais à l’heure. Il a une usine de poulets à faire tourner avec une promotion à la clé. Il ne veut pas de fausse note. Virer Edwin n’est qu’un jeu d’enfant. On n’est pas au pays des lois sociales. Le bonhomme a été engagé il y a sept ans, sur la base de «fausses déclarations». Imparable, et comme si Jackson ne le savait pas à l’époque. Edwin n’en revient pas. Ce ne sont même pas ses retards qui sont en cause mais cette vieille histoire. Qui pourrait coûter par ricochet son poste à Gabriela. Edwin vrille.

Un pick-up sous le soleil. Un enfant qui hurle à l’arrière, des années de frustration et d’humiliation, et c’est la mauvaise décision. Edwin s’empare de Tucker, le ramène dans le mobile home. Les souvenirs affluent. La fausse couche de Gabriela pour un verre d’eau refusé dans cette foutue chaîne de volailles. L’injustice de cette vie sans avenir le prend à la gorge. Il faut qu’ils payent les Jackson. La mécanique du point de non-retour se met en branle. Il y aura des morts.

Les masques tombent. Luke est un Blanc du cru classique. Pauvre à la base, Casanova local mais de la bonne couleur de peau, il a pu forcer son propre destin. La réussite américaine appartient à ceux qui embrassent à bras le corps le capitalisme sauvage. Sa vie exemplaire, femme et enfant, est aussi ordinaire de médiocrité. Tandis que son fils a été kidnappé, il va se consoler dans les bras d’une maîtresse pas si comblée que ça. Et puis, ici, on n’a pas besoin de shérif, les comptes se règlent au fusil. Malgré tout le mépris qu’il affiche envers Edwin, les deux hommes se ressemblent dans leur immaturité destructrice.

Et les femmes dans tout ça ? L’une a perdu son enfant, l’autre lui a été enlevée. Seules les circonstances dramatiques provoquent le face à face. Si la haine est perceptible, la raison va l’emporter et dans un final magistral, le romancier américain habité par son sujet démontre que la dignité n’est pas une affaire de couleur de peau ou de richesse. Elle appartient à tous ceux qui veulent bien s’en emparer.

À la Chaîne de Eli Cranor traduit de l‘anglais (États-Unis) par Emmanuelle Heurtebise, Éditions Sonatine, 320 pages, 22 euros.

« La Fin du voyage » de Arnaldur Indridason : poésie et mystère

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La brutalité de la vie dans les mains d’un poète qui s’est dissimulé pendant des années derrière Erlandur, son personnage de roman noir. Ce n’est pas la première fois que Arnaldur Indridason utilise le genre pour nous raconter une histoire dont le dénouemet de l’intrigue n’est pas forcément l’objectif final. La Fin du voyage lutte contre l’oubli et les silences du passé. C’est aussi une métaphore des grandes illusions qui disparaissent dans la brume islandaise rugueuse. Un envoûtement nordique, austère et fiévreux. Le romancier creuse le sillon de sa propre obsession : la domination coloniale danoise envers son pays. Il a reçu le Prix de littérature islandaise en 2024. Consécration méritée.

Jónas Hallgrimsson est un poète romantique et naturaliste ancré dans son époque. Il ne vit que pour les mots, ceux qu’il couche sur une feuille de papier lorsqu’il est en état de le faire. Abusant de l’alcool, en mauvaise santé, il dépend de la générosité de mécènes qui vénèrent sa poésie. Le soir où il se casse la jambe après une soirée arrosée, le poète scelle son propre destin, hanté par la disparition d’un jeune homme dans son île d’origine. Le poète a vraiment existé. Il a défendu la langue islandaise contre l’envahisseur danois.

Alors qu’il gît sur son lit d’hôpital, Jónas se souvient de ce jeune Keli, fils de fermier, avide de connaissances, désireux d’aller étudier à Copenhague comme le poète qu’il prend comme modèle. Désormais Keli a disparu et la culpabilité ronge Jónas. Il se souvient.  « Il débordait de regrets, tapis dans les recoins de son âme après qu’il avait reçu la dernière lettre de sa sœur où elle lui exposait le fin mot de l’affaire« . C’est bel et bien une nouvelle enquête imaginée par l’auteur de Reykjavik. Mais elle prend une forme floue et diffuse, elle émerge par à-coup dans les moments de fièvre aiguë et les délires du poète. Elle se fond dans le paysage minéral de l’Islande où tout est plus âpre et violent. Le poète a aimé cette campagne difficile où le jeune Keli semble y avoir été absorbé. Jonas s’interroge, « Il ne possédait que sa pauvreté. Il nous a regardés partir en sachant que jamais il n’emprunterait la route par laquelle nous quittions la vallée ».  Keli est-il vraiment parti ? A-t-il été tué ? Le jeune homme devient une source d’inspiration douloureuse dans la psyché tourmentée du poète. « Au fond de la vallée, le jeune homme se languit… » Que peut-il faire d’autre, à part lui rendre un hommage mystérieux dans un de ses poèmes dont il a le secret.

À cette époque, l’Église luthérienne d’Islande est encore sous tutelle du Danemark. Elle impose l’ordre social et moral. Elle étouffe la contestation. Indridason souligne avec force son hypocrisie abyssale. On se laisse bercer par le style velouté, on en oublie presque l’intrigue. Elle nous revient en boomerang dans les derniers chapitres comme un condamné qui marche vers l’échafaud. Le romancier islandais serait donc un grand romantique.

La Fin du voyage de Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Éric Boury, Éditions Métailié/Noir/Histoire, 256 pages, 21 euros.  

 

« Sans âme ni conscience » de Michael Connelly : Le chatbot de la mort

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Que dire ! Encore un roman de Michael Connelly. Seulement voilà, le maître du thriller judiciaire ne faiblit pas. On retrouve Mickey Haller. L’avocat et demi-frère du légendaire Harry Bosch, a définitivement tourné le dos à la défense des méchants. Il en a juste gardé les méthodes. Parfois …

Le romancier sait faire feu de tout bois. L’intelligence artificielle est au cœur de notre avenir, outil probable de la plus grande casse sociale dans les cinq années à venir. L’ancien journaliste a monté toute une intrigue autour du diable numérique. Aaron Colton, un gamin de 16 ans, délaissé par ses parents et dépressif, est en grande conversation avec une créature virtuelle pulpeuse à qui il confie son sérieux vague à l’âme, lorsque les flics de Los Angeles font irruption dans sa chambre. L’adolescent vient de dézinguer Mags, sa petite copine au lycée, avant de rentrer chez lui s’épancher sur son ordinateur. Mais sa confidente virtuelle est gourmande. Elle veut la jouer Roméo et Juliette. « On sera éternellement ensemble mon héros », lui susurre-t-elle. Aaron hésite, il n’a pas aimé la vue de tout ce sang, la bécane insiste. L’arrivée fracassante de la police l’empêche de se suicider. Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-on obéir à une machine ? La compagnie qui a créé cet appareil est-elle responsable ? Savait-elle en son âme et conscience que l’IA pouvait présenter ce type de danger?

Mickey Haller défend la famille de la victime. La mère, Brenda Randolph, se moque de l’argent. Ce qu’elle veut, c’est une reconnaissance publique de la culpabilité de la société Tidalwaiv et des excuses tout aussi publiques. Elle ne lâche pas l’idée d’aller jusqu’au procès. Mais la compagnie qui appartient au très peu sympathique Victor Wendt rechigne, multiplie les menaces et offre même jusqu’à 50 millions de dollars, accompagné d’un accord de confidentialité. La famille du tueur a aussi demandé à Haller de les représenter, s’estimant elle aussi et en quelque sorte, victimes de la tragédie. Si Trish l’épouse est de tout cœur avec Brenda, le mari en revanche se contenterait bien d’un bon gros chèque. Ce qui agace profondément Haller devenu un saint sur terre.

On ne change pas une équipe qui gagne. Haller est toujours assisté de Cisko Wojciechowski et de Lorna Taylor. Il renoue au-delà de toute espérance avec son ex-femme, Maggie McPherson, devenue entre-temps procureur général de Los Angeles. Elle a perdu sa maison lors des derniers incendies de la ville des anges. Un écrivain, autre personnage récurrent dans la galaxie Connelly, tient à se joindre l’équipe. Jack McEvoy veut écrire sur cette histoire. Son premier roman s’intitulait Le poète … Haller se montre réticent puis il embarque l’écrivain qui s’avère pas mauvais sur internet, dans cette nouvelle aventure jugée à haut risque par l’avocat. La preuve. Son bureau n’est plus une Lincoln noire mais une cage de Faraday. « Dans cette affaire, c’est une nécessité absolue ». Le géant de la tech est un homme prêt à tout. Son équipe d’avocats, des jumeaux, les frères Mason, vont bientôt le démontrer. Chacune des deux parties empiète allègrement sur ce qui est permis ou pas. Une nation de cow-boys, cette Amérique. Se comporter comme un tueur mais pour la bonne cause, Haller ne demande pas mieux. « Le prétoire, c’est l’octogone, où un mélange d’arts martiaux se déploie dans des combats brutaux. Deux adversaires y entrent, un seul en ressort vainqueur« . Et l’avocat n’est pas du genre à aimer perdre.

Jusqu’à quel point, doit -on craindre l’ IA? Michael Connelly s’inspire de la réalité. Une histoire similaire est survenue en Floride l’année dernière. Elle sidère l’écrivain qui s’empresse d’en tirer un roman dont il a le secret. Il nous rappelle au passage que derrière la machine, ce sont des hommes qui orchestrent les données. Et quand ces mêmes hommes sont tordus, les conséquences peuvent s’avérer fatales. Connelly choisit de régler ses comptes dans ce qui le fascine et qu’il domine : le système judiciaire américain, encore une fois passé à la moulinette. Avec brio et autant de constance. Faut pouvoir.

Sans âme ni conscience de Michael Connelly, traduit de l’anglais (États-Unis) par Robert Pépin, Éditions Calmann-Lévy Noir, 460 pages, 22.90 euros.

« Tout le monde sait » de Jordan Harper : « Mais personne ne parle »

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L’envers du décor. Un filon inépuisable. La ville de Los Angeles en Californie est parfaite pour le rôle. Jordan Harper y vit. Un insider qui connaît toutes les turpitudes de la cité californienne. L’écrivain américain signe un roman clin d’œil, truffé de références à celui qui tient encore les clés imaginaires de la Mecque du cinéma, le grand James Ellroy. Un roman noir tellement glauque sur la perte de l’innocence que l’on se demande même si une telle chose n’a jamais existé.

Mae Pruett, originaire des Monts Ozarks, n’a pas toujours été comme ça. Communicante payée pour faire le sale boulot, sans scrupules, robotique dans son approche de la nature humaine, une sorte de pitbull qui ne lâche jamais sa proie, « une balle » en plein cœur de l’adversaire. Un talent de battante inégalé pour celle qui sait tout mais ne dis jamais rien, comme le lui a appris son patron Dan Hennigan qui l’avait embauchée dans son entreprise de relations presse de gestion de crise. Mais Dan vient de mourir. Tué soi-disant par John Montez, un hispano-américain connu pour être affilié à un gang. Entre le management de l’actrice déglinguée Hannah Heard et celle de Ward Parker, un salopard champion toute catégorie, Mae décide d’enquêter sur la mort d’un patron qu’elle aimait bien. Si tant est que ce sentiment existe réellement dans cette ville corrompue jusqu’à la moëlle.

On retrouve tous les thèmes « ellroyens », antihéros meurtris et touchants, corruption du LAPD, prédateurs sexuels, politicards véreux, dope à gogo, sexe débridé, chacun à son niveau se débattant pour arracher un tout petit bout de ce rêve en technicolor. Chacun tenant quelqu’un d’autre sous sa coupe. Force est de constater que rien n’a vraiment changé par rapport au L.A. de l’auteur du Black Dahlia. Même la vague MeToo se casse les dents dans cette usine à plaisirs immédiats. Filles et garçons rêvent de crever l’écran, peu importe le prix. La petite différence vient de ces agences de relations publiques prêtes à déminer le moindre scandale qui pourrait gâcher la réputation de leurs célèbres clients. Le niveau de compromission de ces communicants est stratosphérique. Et on finit par se demander qui sont vraiment les bad guys dans tout ce bazar clinquant, ceux qui ne veulent pas payer pour leurs saloperies ou ceux qui les couvrent moyennant des sommes à mille zéros.

Tous le savent, l’amour à L.A. est surcoté et il est toujours plus safe de le vivre à l’écran. Mae a vécu une histoire avec Chris, ancien flic qui bosse désormais pour BlackGuard, une boîte de sécurité et de nettoyage en tout genre. La version gore du boulot de Mae mais dont l’objectif est identique : sortir les huiles du pétrin dans lequel elles se sont fourrées. La mort de Dan va les rapprocher de nouveau. Mae découvre que Dan fréquentait une certaine Katherine Sparks et qu’elle pourrait bien être la cause de sa mort. Une jeune fille va bouleverser l’horloge interne de Mae qui en réalité crève de trouver la rédemption. Cette mineur enceinte, une de ces red neck de l’Oklahoma, au joli minois qui rêve de devenir star devient le catalyseur d’une situation qui va partir en sucette. Tout le monde sait qu’une grossesse peut être la plus grande des galères à Hollywood. Mais personne ne dit rien. Ce sont des gens dangereux qui règlent le problème. Mae voit en cette adolescente le pardon de Dieu et la possibilité de faire justice. La pourriture de L.A. ne l’aurait donc pas complètement dévoré.

Chez Harper, on passe de l’incontournable Château Marmont aux campements de homeless de la cité des anges déchus. Entre la pollution, les embouteillages, les overdoses et la méchanceté de son prochain, le rêve américain prend encore une fois du plomb dans l’aile. Le niveau de cynisme de l’auteur est vertigineux. À la hauteur d’une dérive que rien ni personne ne semble être en mesure ou avoir envie d’arrêter. À commencer par le président américain lui-même. Los Angeles ville miroir de tout un pays qui part à vau-l’eau. Jordan Harper, digne héritier du grand James qu’il avoue vénérer, a saisi la cité par les cojones dans ce troisième ouvrage. Pas l’ombre d’un début d’espoir dans ce roman noir où les morts-vivants peuplent les rêves de ceux qui ne croient déjà plus en rien. Awsome.

Tout le monde le sait de Jordan Harper, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau, Éditions Actes Sud/actes noirs, 432 pages, 23.50 euros.

« Sécher tes larmes » de Meï Lepage : le passé en boomerang

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Beaucoup de commissaires ou d’anciens flics (dont peu de femmes) ont pris la plume. Une fois n‘est pas coutume, une gardienne de la paix, Meï Lepage, s’est lancée dans le grand bain de l’écriture avec fougue et candeur, et sort un premier roman prometteur. Sécher tes larmes est un polar psychologique qui se déroule à Annemasse, la ville où elle fut en poste, à un moment, dans la vraie vie. Du terrain à la littérature réaliste, la jeune romancière a franchi le cordon.

Quelles sont les chances sur un million qu’une même personne disparaisse deux fois ? C’est pourtant ce qui arrive à Adèle Jezequel, fille du commandant de police Lionel Jezequel, à Annemasse, la ville natale d’Emma Fauvel, OPJ basée à Créteil dans la région parisienne mais que l’on envoie tenter de résoudre l’affaire. On devine d’emblée que le poids du passé va jouer un rôle essentiel dans la construction psy du personnage et la trame du récit. « Dans mon souvenir cette ville était immense. Pourquoi les lieux de notre enfance nous apparaissent ils si rétrécis, avec le temps ? Même les montagnes me semblent trop proches, oppressantes ». Pour rien au monde, Emma aurait voulu revenir sur le lieux d’une enfance malheureuse et d’un drame personnel. « Annemasse est maudite. Lorsqu’on aura retrouvé Adèle, jamais plus je ‘y remettrai les pieds ». Le retour va servir de déclencheur. Retrouver son amie d’enfance reviendra pour Emma à se trouver elle-même.

Un autre récit, une autre voix, celle de la victime, se développe en creux. Il fonctionne comme un écho entre le passé et le présent. On entrevoit le kidnappeur et sa cruauté, le calvaire qu’il impose à sa victime. « Le23 mars 2017 a été le dernier jour de ma vie d’avant…Tu as surgis en une fraction de seconde et tu m’as plaquée contre la camionnette…Tu as ouvert une trappe, tu m’as forcée à descendre…Puis tu es remonté et la seule chose qui est restée, c’était ton parfum. Des notes d’épices et de cèdre, que je connaissais si bien ».On se perd parfois dans un labyrinthe temporel qui exacerbe cette impression d’emprisonnement. On se sent pris au piège comme Adèle. L’autre unité de lieu majeur du roman est le village où tout le monde se fréquente de près ou de loin, où tous connaissent les secrets des uns et des autres. Le malaise est tout autant individuel que collectif.

Ce n’est pas avec un grand plaisir qu’Emma retrouve d’anciennes camarades comme Carène Sauveterre, policière comme elle. Mais elle devra s’en contenter et bosser en tandem. Le commandant Jezequel a été écarté de l’enquête étant trop proche de la victime mais cela ne l’empêche pas d’organiser des battues et d’empiéter sur le travail des enquêteurs. L’enlèvement d’Adèle est un copier-coller. Même endroit, même mode opératoire et même camionnette. Deux lettres anonymes sont parvenues au commissariat. En 2017, elle disait, «TU AS FAUTÉ, TU LE PAIERAS DE TON CORPS PUIS DE TA VIE». Le message actuel également tapé à la machine n‘est guère rassurant : «TES CICATRICES NE ME SUFFISENT PLUS ». La première fois, la jeune fille avait seize ans, aujourd’hui, elle en a vingt-trois. La question qui se pose d’emblée aux deux policières : a-t-on affaire à un individu identique ?

Plusieurs pistes sont suivies. Le journaliste Adam Becker est à nouveau soupçonné et entendu. Le passé d’Emma se télescope avec son travail. Ce qu’elle craignait par-dessus tout. Revivre des événements traumatiques personnels, exactement ce qu’elle redoutait. Un incendie, un enfant mort. Un trou noir. Mais le passé n’est-il jamais soldé si l’on n‘y fait pas face. Héroïne d’un terrain peu glamour, Emma Fauvel tangue, elle, la reine de la procédure carrée. Au fil du roman, Meï Lepage nous donne quelques éléments sur cet avant. Mère frivole puis « connard de service », ramassé on ne sait où et qui finit par la faire sombrer. Emma avait une demi-sœur, Noémie. Que le « connard » désirait. Il est mort. Mas qui est cette Noémie qui apparaît dans le premier PV d’audition d’Adèle ? Était ce lui le ravisseur, à l’époque ? Sécher tes larmes est sacrément maîtrisé. On est dans la police de proximité, dans la province française, dans les non-dits chez les gens qui se connaissent pour le meilleur et pour le pire. Il n’y a pas d’effet de manche, Meï Lepage a eu la sagesse de s’appuyer sur une réalité ordinaire où parfois l’extraordinaire dans ce qu’il a de plus horrible peut arriver. Le roman est déjà dans la sélection pour le Grand Prix des lectrices ELLE.

Sécher tes larmes de Meï Lepage, Seuil Éditions/Collection Verso, 432 pages, 19.90 euros.

 

« Le Champ des méduses » de Oto Oltvanji : chronique serbe d’après-guerre

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Agullo avait son auteur croate. Désormais, il faut compter avec un romancier serbe. Avec Le Champ des méduses, Oto Oltvanji signe un roman noir bien balkanique. Corruption des élites, politiciens douteux, mauvaise digestion d’un conflit à peine nommé. Les Éditions Agullo poursuivent leur entreprise de déminage et défrichent pour nous les pépites de la région. Le Champ des méduses en fait partie.

On l’appelle Le Sceptique. Surnom donné à ce journaliste audacieux, chasseur de scoops, et pourfendeur de vérité. De la vraie, celle qui dérange, celle pour laquelle parfois, on peut mourir. Il a eu son heure de gloire en travaillant pour le patron de presse, Gordon Manic. Personnage charismatique et bruyant, toujours à la limite de la légalité, le gars incarne une élite balkanique no limit. Lorsque le Sceptique a épousé sa fille, il lui a ouvert les pages de son journal, Koloseum. Depuis de l’eau a coulé sous les ponts, Le Sceptique a divorcé, fait désormais cavalier seul et est en passe d’aider son copain de l’armée qui est persuadé que sa femme l’a quitté pour un autre.

Aleš Brodnik, le dernier slovène du temps de leur enrôlement dans l’ex-armée populaire yougoslave (JNA), est sans nouvelles depuis dix ans de Marijana, disparue du jour au lendemain, le laissant seul avec leur fille. L’affaire est d’emblée bizarre, entourée de zones d’ombres et puise ses racines comme souvent dans cette partie de l’Europe, dans le passé. Marijana serait donc partie pour ce rocker, Stegič Stegar, star has-been qui tente aujourd’hui un come-back. Le gars a perdu de sa superbe. Le Sceptique découvre rapidement que le rocker n’a pas été mieux loti, que Marijana n’est jamais venue à leur rendez-vous. Une valise pas encore déballée, un passeport rouge et une lettre seront les premiers éléments de cette enquête à tiroirs multiples. Pour une fille qui aurait fichu le camp avec son amant, laisser papiers et affaires ne disent rien qui vaille au journaliste. En creusant, il découvre que la propre mère de Marijana avait elle aussi disparu, sans laisser de trace. L’histoire se répète. À lui de comprendre pourquoi.

Le Champ des méduses creuse la mémoire du pays. Atmosphère glauque, typique de la production littéraire noire de cette partie de l’Europe. Le héros est seul face à un système corrompu par une élite politique qui a su retomber sur ses pattes après la guerre tout en gardant les méthodes et surtout l’impunité d’autrefois. Le nationalisme se mêle à la criminalité et au sexe dévoyé les méchants d’hier restent ceux d’aujourd’hui. Le Sceptique flotte comme détaché de lui-même, perdu dans sa propre vie, mariage raté mais vraie histoire d’amour, il trouve dans cette enquête une sorte de quête personnelle existentielle. On ressort un peu déprimé de cette lecture réaliste mais ravi d’avoir découvert un nouvel auteur primé au Belgrade Thriller Festival en 2025. Affaire à suivre.

Le Champ des méduses de Oto Oltvanji, traduit du serbe par Slavica Pantic Lew, Éditions Agullo noir, 384 pages, 22.90 euros.

 

« À propos de Nora » de Kristin Koval : les lignes de faille de la vérité

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Une tragédie à tiroirs. L’une chassant l’autre. La plus grosse, celle qui sert de détonateur au roman : Nora Sheehan, 13 ans, tue son frère Nico atteint de la maladie de Huntington. Énorme. Mais pas assez pour la romancière Kristin Koval, qui au fil des chapitres de cet intense thriller psychologique, s’évertue à secouer le lecteur en multipliant les désastres. Plus rien ne peut être normal après un tel drame, se dit-on. En réalité, rien ne le fut jamais dans cette histoire où la faute et le pardon se heurtent page après page entre personnages coupables et innocents.

Avant le drame, il y en eut un autre. Celui qui appartient au passé. Julian Dumont et Angie DeLuca font du ski. Le Colorado est une terre de glisse. Et lorsqu’on habite Lodgepole, la neige est un terrain de jeu évident. Mais tout à leur bonheur adolescent, ils délaissent Diane, la petite sœur de Angie. Alcool et joint et c’est la mort. Mais la mort comment ? Qui est responsable de ce dramatique accident ? La réponse est enfouie dans le cœur et l’âme de Julian. Des années d’alcoolisme serviront d’exutoire funeste à ce jeune et brillant avocat devenu new-yorkais qui cherchera la rédemption dans les cas les plus désespérés de la justice américaine. Martine Dumont n’hésite pas. Elle envoie son fils Julian loin de Lodgepole. Loin de la pression, du regard accusateur de Livia, la mère d’Angie et de Diane. Elle tient Julian pour responsable de la tragédie.

Si elle savait ! Que sa fille et Julian s’aiment, pire vivent même ensemble. Ils partagent aussi la même culpabilité. Les chapitres s’ organisent en va et vient temporels. On navigue entre présent et passé. On assiste au naufrage programmé de ce couple uni par une faute. La mère de Julian est aussi avocate. Mais lorsqu’elle reçoit l’appel de David, le père de la petite Nora, elle comprend tout de suite qu’elle aura besoin de ce fils avocat qui s’est éloigné au fil des ans. Le droit pénal n’est pas de son ressort, son fils, lui, ne fait que ça. Julian Dumont accepte de l’aider. Cela veut dire revoir Angie qui l’a quittée quelque temps après le 11 septembre 2001.

Comment ont-ils pu imaginer que leur histoire marcherait ? Angie et Julian unis dans le déni. Kristin Koval qui signe son premier roman, ne nous raconte pas un conte de fée. Il y a une gamine de 13 ans qui tue ce frère qu’elle adore, il y a un décès qui appartient au passé, un couple qui a explosé, une femme qui s’est mariée, Julian, a épousé David l’homme qui aime la nature. Un taiseux, un bon catholique, croit savoir l’implacable Livia, un être patient qui attendait Angie. Ils auront deux enfants. Nico désormais décédé et Nora en prison pour avoir fait feu trois fois sur l’aîné.

Le procureur est en période d’élection. L’indulgence ne figure pas dans son carnet de bal. Il veut faire juger cette enfant comme une adulte alors qu’elle souffre de troubles schizophréniques. Le combat entre lui et Julian et sa mère est âpre, tendu. Cela ne passe guère mieux avec Angie qui ne voulait pas de l’aide de son ancien amour. Mais David a insisté, elle s’est soumise. Elle qui a tant de mal à pardonner à sa propre fille. Le roman interroge sur le lien maternel. Pourquoi David fait-il d’emblée les trois heures de route pour aller voir sa fille et pourquoi au début, Angie a tant de mal à s’y plier? David ouvertement si proche de Nora, la seule qui aimait aller à la chasse avec son père. Anatomie d’une descente aux enfers pour un couple dont l’un des protagonistes ne jouait peut-être pas le jeu. Mentir par amour, mentir pour épargner l’autre, Angie s’est persuadée que c’était LA solution. Mentir pour se punir d’une faute jamais soldée.

À propos de Nora décortique le système judiciaire américain et le dénonce. Mais c’est aussi un roman sur l’amour et ses voies sans issues, sur le pardon qui ne vient pas, sur la vengeance qui s’est nourrie du mensonge de l’autre. Un roman sur la vérité. Celle qui nous pousse à faire des choix que l’on s’obstine, tel un cheval qui renâcle devant l’obstacle, à ne pas faire. Convaincu d’épargner l’autre. Nora ne se souvient pas. Nora ne veut pas se souvenir. Parce que se rappeler veut dire ne pas pouvoir réparer. Sa mère a menti, sa fille a choisi d’oublier. Kristin Koval n’épargne personne.

À propos de Nora de Kristin Koval, traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, Éditions Sonatine, 464 pages, 23 euros.

« Nos chers alliés » de Gilbert Gallerne : À qui se fier ?

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Créé en 2023 par l’Amicale des anciens des services spéciaux, le Prix du roman d’espionnage continue son petit bonhomme de chemin. En 2025, il a récompensé Gilbert Gallerne pour son ouvrage Nos chers alliés qui lève le voile sur les magouilles au sein même de l’État avec des puissances étrangères. Édifiant.

Éliminer le messager. En l’occurrence, Rafael Arno, journaliste bien trop curieux selon certains. C’est fait. Dès le premier chapitre. Le pauvre garçon fait une chute brutale du quatrième étage. L’enquête conclue à un suicide. Il y a foule à l’enterrement. Philippe Arno, le père du défunt est un avocat de renom. Il est accompagné de Martial Blanchard, parrain de Rafael et cadre de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) en délicatesse avec sa hiérarchie. La soixantaine affûtée, Blanchard remarque tout de suite l’homme au chapeau et son comportement bizarre et qui est parti sans même saluer la famille, à la fin des obsèques. Philippe Arno ne croit pas à la thèse du suicide. Il demande à Blanchard d’enquêter.

L’ennemi n’est pas un enfant de cœur dans cette histoire. La preuve, l’élimination du journaliste. L’ennemi s’appelle CarrySoft, société sans scrupules qui se targue de faire affaire jusqu’au sommet de l’État français. David Straub, véritable barbouze, s’occupe de la sécurité avec son entreprise Wardoff Security Inc. L’auteur ne tourne pas autour du pot. Les États, même les plus démocratiques, utilisent des méthodes de voyous lorsqu’il le faut. Et la réussite du projet Icare, nom de code, qui vient se greffer à un autre projet, le SCAF (Système  de combat aérien du futur) cette fois officiel, entre la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique, a entraîné ce genre de décision radicale. Ces grandes nations européennes planchent sur la création d’un avion de chasse intelligent. Un élément vital dans le contexte international actuel extrêmement tendu. La France est à la manœuvre avec CarrySoft désormais en charge du développement de ce cloud du combat. Rafael Arno était sur le point de publier que l’initiative était noyautée par des sociétés américaines avec la complicité de responsables politiques français. Inacceptable.

Arno est devenu le cailloux dans la chaussure de ces messieurs. D’autant que ce flic, Blanchard, s’est mis en tête de découvrir ce que cache la mort du journaliste. Barbouzes contre agent des services. Les premiers sont hors la loi, le second est obligé d’agir hors cadre légal. Mais le gars a de la ressource, quelques amis et surtout une sainte horreur de la trahison. Et travailler pour une puissance étrangère, même américaine, en est une. Le rythme du roman est soutenu, la vulgarisation bien dosée. On apprécie d’autant plus qu’en ce moment, le locataire de la Maison Blanche tourne le dos à l’Europe, nous laissant seuls face à notre destin. Quelle drôle d’alliée cette Amérique, se dit-on, à la lecture de ce thriller d’espionnage, quelque peu dépassé par la réalité. Avec l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, le président de la plus grande puissance mondiale, Donald Trump, mettrait presque au chômage les hommes de l’ombre qui jusqu’ici faisait le sale boulot des États hors projecteurs. Désormais, même l’espionnage est un reality show en continu.

Nos chers alliés de Gilbert Gallerne, Éditions Konfident, 364 pages, 22.50 euros.

« L’Autre enquête » de Jørn Lier Horst : le crime n’est pas un jeu

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William Wisting est de retour. Seul. Cette fois, son créateur a repris ses petites habitudes et a imaginé un nouvel opus avec son personnage fétiche sans autre collaboration. C’est aussi bien. Il n’a clairement pas besoin d’aide.

Lire du Jørn Lier Horst, c’est un peu comme rentrer le soir à la maison, enlever ses chaussures et mettre ses charentaises. Une habitude. L’univers de Wisting est devenu le nôtre au fil des années. On aime bien la relation qu’il a nouée avec sa fille Line. Plus apaisée, faîte de petites attentions. Comme de dégager la neige devant leur maison respective. L’un et l’autre s’y attellent sans même réfléchir. « La première chute de neige avait laissé cinquante centimètres de neige en une nuit… Wisting enfonça sa pelle dans la congère qui bloquait l’accès à la maison de Line ».

Une femme alerte qu’une autre femme a disparu. La première s’appelle Michelle Norris, la seconde Astria. Michelle est australienne, Astrid est norvégienne. Que peuvent-elles avoir en commun? Une passion pour les enquêtes criminelles. Le genre de hobby qui agace les vrais policiers. D’ailleurs, lorsque le message de cette Norris atterrit sur le serveur de la police de Stavern, il est conseillé d’être traité au niveau local. Wisting qui est aussi consciencieux que poli lui envoie une réponse rapide et de circonstance, pour les disparitions d’adultes.

Il est à peine chez lui, prêt à manger une vieille part de pizza de la veille, que Michelle Norris lui a déjà répondu. Les deux femmes appartiennent à une communauté en ligne qui enquête sur le meurtre d’une certaine Ruby Thompson qui a eu lieu à Sant Joan de Palamós, en Espagne, le 16 avril de l’année précédente. Ruby était son amie. Astria était un pseudo. Mais les internautes avaient quand même réussi à trouver où pouvait habiter cette Astria. Wisting est surpris. Et tandis qu’il déblaie l’accès à la maison de sa fille, son esprit est déjà occupé par cette histoire. Astria était un peu plus jeune que sa fille. Combien de femmes de 32 ans y a-t-il dans la commune proche des 50 000 habitants. Wisting s’agace, se sentant comme un détective amateur. Mais la découverte d’une camionnette immatriculée en Espagne et le corps d’une femme enseveli sous la neige, non loin de là, donne une dimension plus sérieuse à cette histoire. Une bonne raison pour se rendre en terres ibériques afin de comprendre ce qui s’est passé.

Dans les romans de l’auteur norvégien, Wisting n’est souvent pas le seul à enquêter. Sa fille journaliste devenue documentariste, a beaucoup œuvré. Cette fois, il doit aussi composer avec ce groupe de détectives amateurs dont certains membres, comme Michelle, n’hésitent pas à prendre des risques. Quitte à compliquer le travail des véritables enquêteurs. À travers cette nouvelle énigme, le romancier soulève le problème de ces internautes friands de True Crime qui multiplient les pistes en maîtrisant la toile, et parfois damnent le pion aux vrais policiers. On devine les inquiétudes de Wisting face au temps qui passe, face à ce nouveau monde où les cybercitoyens se substituent à lui et les siens. « Cela faisait quarante ans qu’il était enquêteur. Il savait qu’un simple renseignement permettait rarement de tout voir et de mener à la résolution d’une affaire. Mais il ne prenait jamais rien à la légère ». Un affrontement subtil entre méthodes institutionnelles, celles de la police, et les autres, plus aventureuses, celles de passionnés de faits de société. Pour ce policier chevronné, la vérité n’est pas un jeu. La mort violente appartient aux professionnels du crime. L’Autre enquête se lie avec un plaisir non dissimulé. Parfois les habitudes on du bon.

L’Autre enquête de Jørn Lier Horst, traduit du Norvégien par Céline Roman-Monnier, Éditions Gallimard Série Noire, 446 pages, 20 euros.

 

« La Honte » de Arttu Tuominen : les silences dévastateurs

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Grand écart. Après s’être attaqué au passé honteux de son pays, le phénomène du roman policier finlandais, Arttu Tuominen, reprend pied dans la réalité d’aujourd’hui. Mais pas la plus sympathique. Celle des réseaux sociaux, celle qui échappe aux parents de plus en plus inquiets et impuissants.

C’est exactement le cas de son personnage récurrent, l’inspectrice principale Linda Toivonen de la brigade criminelle de Pori, une petite station balnéaire finlandaise. Cette dernière n’est pas dans une forme olympique. Les relations avec sa fille, Linnea, 13 ans, sont exécrables. La mère se noie dans l’alcool tout en niant la réalité de la situation. Survient la disparition de Laura. Jeune fille que sa propre ado prétend ne pas connaître alors qu’elles sont dans la même école. Sur l’ordinateur de Laura, les policiers remarquent des échanges tenus avec un certain Peter Pan. Lorsque le corps de cette dernière est retrouvé, sa mort met le feu aux poudres. On a plutôt l’habitude d’enquêteurs alcooliques. Le fait que ce soit une femme n’est pas anodin et colle parfaitement au titre du roman, La Honte. L’alcoolisme féminin étant souvent vécu et perçu par les autres de façon particulièrement honteuse.

Chaque roman de la série que l’auteur désigne par Delta Noir, est abordé par l’un des membres de la brigade. Cette fois, La Honte met en scène une maman célibataire plutôt cabossée dont le drame personnel nous est dévoilé au fil des chapitres, qui mène l’intrigue. Le sort de cette ado vient percuter Linda de plein fouet et la force à remonter le film de ses souvenirs, quand elle était jeune et innocente. Quand elle avait la tête pleine de rêves, ceux de devenir mannequin et d’échapper à une mère alcoolique. On comprend mieux le mal-être qui la ronge. Les chapitres de son passage à Milan dans ce monde de prédateurs que peut être celui de la mode, sont particulièrement réussis. On pense au dossier actuel de Jeffrey Epstein livré au goutte à goutte par les autorités américaines, avec des photos d’hommes puissants sûrs, de leur position et de leur pouvoir, auprès de filles souvent très jeunes.

Bonne enquêtrice, Linda ne tarde pas à découvrir que d’autres jeunes manquent à l’appel. Un serial pédophile est à la manœuvre. Le gars est assez malin pour repérer les jeunes les plus fragiles et Internet lui offre un formidable terrain de jeu, facilement inaccessible aux parents peu dégourdis avec la souris. Surtout pour une flic débordée par ses propres démons qui ne voit rien de ce qui se joue devant elle. Victime, bourreau dans le même bateau. Mais que peut-on attendre d’une mère qui tangue depuis tant d’années.

On a toujours un peu tendance à idéaliser la Scandinavie. Heureusement, les écrivains sont là pour nous rappeler que la réalité est la même partout. La Finlande ne vient-elle pas de battre un triste record en matière de consommation de drogue. Avec l’arrivée en provenance de Suède, d’une substance aussi addictive que le fentanyl, l’Alpha-PVP qui transforme les jolies rues de la capitale Helsinki en territoire gangrené par les substances toxiques. Arttu Tuominen a choisi la pédocriminalité et la facilité avec laquelle des hommes de tous âges et de toutes classes sociales confondues, arrivent à entrer en contact avec des jeunes souvent fragilisés par une cellule familiale dysfonctionnelle. On retrouve la thématique de la honte, présente dans le roman précédent mais cette fois, elle n’est pas historique, elle porte sur les victimes, les parents aveugles et des institutions souvent dépassées. La crise entre la mère et sa fille nourrit le côté romanesque du livre. On s’identifie jusqu’à un certain point aux difficultés de cette maman avec son adolescente. Et on conclut que, décidément, l’utilisation d’Internet par les enfants, n’est pas à prendre à la légère.

La Honte de Arttu Tuominen, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, Éditions de La Martinière, 432 pages, 22 euros.

 

« Notre-Dame-Des-Demolies » de Olivier Vonlanthen : Une tragédie sociale sublimée. 

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Le meurtre est méthodique. Laborieux et obstiné. La lame qui découpe le corps trouve son chemin de façon heurtée. Neuf coups de couteau pour extraire du ventre de Madame « la bête horrible qui hante les nuits de Marthe depuis septembre ». Tout est dans la langue chez Olivier Vonlanthen. En 2022, l’écrivain suisse a obtenu le Prix de Poésie C.F Ramuz. On retrouve cette magie des mots dans Notre-Dame-Des-Demolies, premier roman puissant de l’auteur.

Marthe ne se cache pas. Elle appelle elle-même la police. « Venez vite, j’ai tué Madame ». Ce n’était pas n’importe qui la victime. C’était l’arrière-arrière-petite-fille de la marquise de Sévigné. Marthe était sa dame de compagnie. Le brigadier-chef Robert Muscat n’écrit qu’un seul mot dans son rapport : démence. Martha Grossrieder est écrouée puis internée à Montpellier en 1968.

Marthe vient de Fribourg, du quartier de l’Auge. On est chez les pauvres, ceux qui font honte aux autres. Marthe est à la fenêtre, elle regarde le Bonhomme Hiver, le Rababou, qui n’est rien d’autre que du papier que la foule va enflammer. Une coutume locale pour tout effacer et prévoir un avenir meilleur. Martha n’y voit que le feu du malheur. Cela marquera l’origine et l’acte fondateur du déséquilibre mental. Marthe veille sur ses cinq neveux.

On retrouve Marthe au Maroc. Elle est devenue nounou d’une famille de diplomates iraniens. Elle veut les protéger. Eux aussi. « Venez les enfants, on va faire un tour ». Et les parents qui en ce vingt-trois août 1958 s’exclament:  « Mais vous êtes complètement folle ». On la regarde, enfin.

On remonte encore le temps. Matran, près de Fribourg, 1956. Marthe travaille au château des Morettes. Si souvent dans sa vie, Marthe a eu envie de dire des choses, d’exprimer des sentiments. Cette fois, c’est au jardinier en chef, Joseph, qu’elle « aimerait renvoyer des paroles qui voudraient ses regards doux…mais elle ne trouve rien, rien d’autre qu’un raclement de gorge qu’elle trouve absolument inélégant ». Et elle pense à Mueti et ses injonctions silencieuses qui lui rappellent cruelles, que les mains des hommes « pelotent ou cognent », que leur présence éphémère à l’église n’est rien d’autre qu’un prétexte pour boire le vin de communion. Là aussi, il y a une Madame qui entre, fourbe, dans la cuisine, ausculte le lieu et lâche, raide comme la justice : « Vous me passerez du bicarbonate sur ces couverts. Je vois du noir », sans même lui jeter un regard.

Notre-Dame-Des-Demolies est un roman social, noir court et sourd. Si Marthe est un personnage de peu de mots, l’auteur en revanche est un virtuose de l’expression. À commencer par le titre qui joue sur la signification de Demolies, comme cette Marthe broyée par une misère héritée et que la fréquentation des plus aisés ne raccommode en rien. Marthe est le produit de son environnement social. Son geste est le résultat d’une longue descente en enfer. Si le sien est plus proche de la Vierge Marie, l’autre, celui sur lequel elle n’a pas prise, s’appelle injustice et humiliation. Son invisibilité aux yeux des autres devient son arme. Elle ne le sait pas, les autres non plus, mais un jour elle sortira de l’ombre. Comment magnifier un véritable fait-divers ? La réponse d’Olivier Vonlanthen est limpide. Engagement et poésie. Superbe.

Notre-Dame-Des-Demolies de Olivier Vonlanthen, Éditions La Veilleuse, 160 pages, 19 euros.