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« Sombres plantations » Un sergent sikh dans l’enfer des Fidji

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Les Fidji ! Ses plages de sable blanc, ses palmiers, son soleil, le paradis sur terre, la destination iconique des jeunes mariés. Le premier roman de Nilima Rao, australienne indo-fidjienne, est aux antipodes de cette magnifique carte postale. Sombres plantations, Enquête aux Fidji, nous ramène en des temps coloniaux honnis où le racisme n’épargne personne.

En 1914, les îles Fidji sont britanniques. L’ Empire est bien embêté. L’esclavage a  été aboli. Mais l’Empire est malin. Il met sur pied un nouveau système, l’engagisme (indentured servitude) qui repose sur l’envoi d’Indiens dans toutes les colonies impériales afin de suppléer aux populations locales. En l’occurrence, les Fidjiens. Munis d’un contrat leur promettant monts et merveilles, des femmes, des hommes et des enfants débarquent en territoires inconnus, en quête d’un véritable avenir. Ce que nous raconte Nilima Rao nous montre exactement l’inverse.

Akal Singh est un magnifique Sikh du Penjab qui a échoué sur cette île (colonie paumée selon ses propres termes) après avoir quelque peu cafouillé lors de son précédent poste, à Hong Kong. Une histoire de femme… Son nouveau chef ne rate pas une occasion de lui rappeler et ne se gêne pas pour lui montrer au passage combien il le déteste. Un exhibitionniste pollue la vie des Blancs et le sergent Singh semble bien incapable de mettre la main dessus sur celui que la presse a surnommé « Le rôdeur nocturne ». La disparition d’une coolie dans la plantation Henry Perkins, à une heure de journée de la ville principale Suva, représente une deuxième chance. Celle de le voir briller auprès de ce chef irascible et de repartir à Hong Kong dont il se languit tous les jours, depuis six mois.

« Je suis le sergent Akal Singh de la maréchaussée fidjienne, division de Suva ». C’est ainsi qu’il aime se présenter à ses interlocuteurs. En l’occurrence, Susan Perkins qui est la première des personnes interrogées sur la disparition de Kunti, l’engagée, comme ils disent dans le coin. L’accueil qu’elle lui réserve est des plus désagréable. Elle lui claque la porte au nez. S’adresser à une femme blanche, vouloir entrer chez elle pour la questionner, non mais sur quelle planète vit le sergent ! Il lui faut donc se rendre à la plantation de sucre où le mari de la dame passe le plus clair de son temps. Il y subit le même accueil. Pas question qu’il pénètre lieux, que ce soit pour y manger et encore mins pour y dormir. Mais cette fois, il est venu accompagné du docteur Robert Holmes chez qui le venin du racisme ne semble pas avoir bouché les artères. Par souci de ne pas se désolidariser du sergent, Holmes choisit de dormir avec lui, dans la maison du contremaître Brown, soi-disant parti rejoindre les troupes dans une Europe. D’autres diront que le gars a abusé de Kunti, la coolie, ou qu’ils se sont enfuis tous les deux. Personne n’imagine un seul instant que leur disparition est due à une mort violente. Et surtout pas Singh pour qui cela pourrait tourner au véritable casse-tête.

S’il existe une morale à ce roman, c’est que le racisme n’a ni couleur, ni frontière. Singh est méprisé par les Blancs et lui-même se croit supérieur aux Fidjiens et surtout aux « engagés », ces Indiens de caste inférieure. On s’arrache les cheveux. C’est quoi un Sikh lui demande son ami, le policier Taviti. « Nous sommes des guerriers », répond pompeusement Akal. « Nous sommes réputés pour notre bravoure et notre cruauté sur le champ de bataille.  Rien à voir avec les coolies ». Taviti rétorque : « N’empêche que vous êtes indien et que vous travaillez pour les Britanniques. Comme un coolie ». Akal très perturbé tient à rappeler qu’il est un policier, pas un ouvrier agricole. Donc un homme libre. Fichtre. Il peut donc aller partout. En réalité, pas vraiment. Taviti conclu : « En fait vous êtes un sergent coolie ».

Nilima Rao s’est inspirée de l’histoire de ses arrières grands parents. Elle parle d’identité culturelle embrouillée. Qu’elle magnifie avec ce superbe personnage de ce sergent qui débarque dans cette île, avec les mêmes préjugés que n’importe quelle personne persuadée d’appartenir au clan des êtres supérieurs. Mais la réalité le rattrape. Il découvre les conditions lamentables, quasi esclavagistes, de ses compatriotes indiens. Réveil identitaire pour cet homme qui ne se sentait pourtant pas très proche de ces gens de caste inférieure, il y a encore peu.

Le ton du roman est un brin suranné. Il colle à cette élite blanche coloniale qui se croyait au-dessus des autres et qui vivait encore à cette époque dans une bulle artificielle. Dans ce huis clos tropical, on comprend que tous sont coincés dans le même système de violence produit par cette colonisation à trois bandes. Les Anglais occupent une terre qui n’est pas la leur, ils y amènent des ouvriers dont ils gèrent la terre d’origine. Cela donne un personnage comme Akal Singh dont l’identité et surtout le sens de la loyauté ressortent sacrément secoués de cette aventure. Les choix se dressent là devant lui, cruels et insurmontables : s’il fait son métier de policier et affronte le système qui veut enterrer l’affaire, il peut dire adieu à sa carrière. S’il renonce, il trahit les siens, ces travailleurs indiens. La lecture de Sombres plantations ressemble au sable chaud que l’on foule à midi, l’heure la plus chaude. On se brûle les pieds et on se dépêche d’avancer. Pour ne pas en rater une miette.

Sombres plantations, Enquête aux Fidji, de Nilima Rao, traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignole, Éditions Au Vent des îles, 244 pages, 21 euros.

« La Chance rouge » de Igor Damien Delhomme : la variable incontrôlable

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Vladimir Poutine est un ancien officier du KGB. Il a sûrement une grande connaissance des expériences de manipulations psychologiques orchestrées par son pays dans un lointain passé ou présent récent. Il devrait savoir, malgré tous les moyens qu’il s’obstine à mettre en œuvre pour le détruire, qu’un peuple n’oublie jamais. Ou à défaut, je lui recommanderai de lire le roman de Damien Igor Delhomme, La Chance rouge, histoire d’essayer de comprendre les limites des projets hors les clous. Thriller scientifique qui fait froid dans le dos, mais piqûre de rappel salutaire par les temps qui courent, le roman de ce natif des bocages de Normandie impressionne sévèrement. Ne pas passer à côté !

Année 70. Le monde est divisé en deux blocs ennemis. L’Amérique et l’URSS. Il y a le nucléaire, méthode bruyante et radicale pour anéantir l’autre et attention au backlash. Alors, des deux côtés, on fait appel à la science et on tripatouille le cerveau des gens. Les scientifiques laissent tomber les souris et exercent leurs délires sur les êtres humains dans des programmes officieux et beaucoup moins avouables. Les Américains semblent avoir une longueur d’avance avec le projet MK-Ultra dirigé par la CIA et qui porte sur la manipulation mentale. Le centre  Mayak Severa prend les allures folles d’un Disneyland polaire de la recherche scientifique soviétique avec à sa tête un gars brillant, méthodique et carré, le docteur Viktor Petrov. Sa mission dans cette ville expérimentale créée de toutes pièces, avec comme seule lumière dans une étendue de blanc immaculé, un phare de soixante-dix mètres de haut, « symbole du soleil soviétique perpétuel » : tenter de démontrer que l’on peut modéliser puis contrôler la chance dont le but a été fixé par Léonid Brejnev, en personne. «L’objectif est la maîtrise des mécanismes de la pensée collective ». Inutile de dire que tout sera supervisé par le Comité pour la sécurité de l‘État, le KGB.

Pouvoir, délire de toute puissance, reconnaissance. On pourrait résumer en ces trois mots ce qui caractérise le docteur Petrov et les autres savants réunis au fin fond de la Sibérie pour concurrencer l’ennemi américain. Réussir reviendrait alors à briller au firmament de la patrie. Échouer vous enverrait croupir oublié, dans les geôles du régime. Leur cobaye vedette s’appelle Saskia. Elle incarne le sujet zéro qui deviendra par la suite, le sujet 27. Elle a été choisie pour participer à ce concours de Probabilités appliquées qui consiste à s’emparer du bon verre parmi tous ceux disposés sur une table. Prendre le mauvais signifie la mort. Un professeur du centre a l’habitude de leur seriner : « La chance est une putain capricieuse, mais on peut la dresser si on est assez cruel ». Saskia appartient à la communauté autochtone Evenk. Elle a été séparée de ses parents. Les enfants l’ont tous été à un moment donné. Elle a 9 ans. Elle est celle qui perçoit les lignes lumineuses qui dansent autour des verres empoisonnés. Don ou chance ? Parce que comme l’écrit l’auteur, « un voyant  perd la vue n’est plus un oracle. C’est une proie ».

Matière scientifique oblige, Igor Damien Delhomme a construit son roman en chapitres courts (dossier numéroté) qui vont de la genèse à l’élimination du projet. On passe de l’installation aux expériences préliminaires qui s’appuient sur des notes, des rapports confidentiels de tout ce que compte le régime soviétique, des passages de journaux personnels, d’extraits d’interrogatoires ou encore du carnet de Saskia qu’elle cache sous son oreiller parce qu’elle ne veut pas que quelqu’un le découvre. Saskia le grain de sable dans cette belle tentative de « reconstruction d’un peuple qui ignore qu’il va devenir la variable d’une équation ». Les écrits de la fillette montrent que si les débuts dans cette nouvelle vie et ville l’enthousiasment, la suite se transforme en calvaire. Qui finit même par interpeller le docteur Petrov. « Qu’est-ce qui nous différencie de ces chercheurs allemands qui testaient des hypothèses sur des enfants dans les camps ? L’idéologie ? La méthodologie ? L’intention ? ».  Le sujet 27 se rebelle. Il devient la première fissure dans cette bataille du contrôle du déterminisme. Il incarne la preuve vivante que l’humain reste le plus fort dans toutes les tentatives de prise de contrôle de sa conscience. Mais pour combien de temps ?

La Chance rouge est une fiction sidérante qui s’appuie sur une intrigue décortiquée froidement : comme un théorème de mathématiques velu. On vacille. Et si c’était possible ? La réponse est dans l’actualité aujourd’hui. Plus besoin de se cacher en Sibérie, dans l’Oural, le Nevada ou encore la province du Wuhan. Il suffit d’un clic.

La Chance rouge de Igor Damien Delhomme, Éditions Agullo, 480 pages, 21.90 euros.

« À la Chaîne » de Eli Cranor : la chaîne de destruction du rêve américain

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Dès les premières lignes, on a compris que l’histoire allait mal se finir. Deux hommes que tout sépare vont s’affronter jusqu’à la mort. À la fin du roman de Eli Cranor, le rêve américain n’est plus qu’un slogan vide de sens qui pulvérise l’Amérique d’aujourd’hui, et en fait des confettis multicolores semblables à des bonbons pour grandes personnes. À la Chaîne est un roman noir sans concession.

Deux couples. L’un est mexicain, l’autre américain pur jus. Les Mexicains, Gabriela et Edwin, vivent dans une caravane. Les Américains, Mimi et Luke Jackson, possèdent une de ces jolies résidences de la classe moyenne supérieure dans la banlieue huppée de Springdale, Arkansas. Il faut bien comprendre où l’on est. On est dans l’Amérique profonde, celle des Blancs bigots. La capitale s’appelle Little Rock. Un certain Bill Clinton y a été gouverneur avant de devenir deux fois président du pays. Aujourd’hui, cet État du Sud accueille un village réservé aux Blancs. Vous cernez à peu près où vous êtes ?

Ici, il y a les maris et les épouses. La première scène du roman est digne d’un film de Tarantino. Un restaurant mexicain et cinq femmes, toutes jeunes mamans, sauf une. Toutes tirées à quatre épingles. Le miroir l’a confirmé le matin avant de venir. Mimi est à l’origine de cette mini fiesta. Son fils, Tucker, a six mois. Il est clair qu’elle souffre de dépression postpartum. Ça jacasse, ça se plaint beaucoup. La bande de Mexicains présente ce jour-là, se détourne même du match, afin d’observer « ces femmes blanches commander deux pichets de margarita, trois assiettes de fajitas au poulet et des chimicjangas avec supplément fromage ». Edwin est l’un d’entre eux. C’est le premier grain de sable de la tempête à venir.

Au mobile home, Gabriela Menchaca qui sort de dix heures de boulot non-stop, porte encore ses couches dans laquelle elle se soulage, faute d’avoir le droit de faire une pause pour aller aux toilettes. Elle vit avec Edwin Saucedo. Le couple travaille pour l’usine de poulets Detmer, principal fournisseur d’emplois de la région. Si Gabriel croit encore en un avenir plus clément, Edwin est en bout de course. Il taquine la bouteille et arrive de plus en plus souvent en retard, au travail. Le couple s’aime parce qu’il le faut, la passion vaine et stupide occupe peu de place dans la misère. Pourtant Gabriela et Edwin avaient un plan. Tenir encore cinq ans pour empocher vingt mille dollars et ficher le camp. «Notre vie commencera, enfin… », aime à croire Gabriela .

Mais Edwin est viré. Luke Jackson, directeur impitoyable, pour qui seuls les résultats comptent, se fout de ce Mexicain débraillé et jamais à l’heure. Il a une usine de poulets à faire tourner avec une promotion à la clé. Il ne veut pas de fausse note. Virer Edwin n’est qu’un jeu d’enfant. On n’est pas au pays des lois sociales. Le bonhomme a été engagé il y a sept ans, sur la base de «fausses déclarations». Imparable, et comme si Jackson ne le savait pas à l’époque. Edwin n’en revient pas. Ce ne sont même pas ses retards qui sont en cause mais cette vieille histoire. Qui pourrait coûter par ricochet son poste à Gabriela. Edwin vrille.

Un pick-up sous le soleil. Un enfant qui hurle à l’arrière, des années de frustration et d’humiliation, et c’est la mauvaise décision. Edwin s’empare de Tucker, le ramène dans le mobile home. Les souvenirs affluent. La fausse couche de Gabriela pour un verre d’eau refusé dans cette foutue chaîne de volailles. L’injustice de cette vie sans avenir le prend à la gorge. Il faut qu’ils payent les Jackson. La mécanique du point de non-retour se met en branle. Il y aura des morts.

Les masques tombent. Luke est un Blanc du cru classique. Pauvre à la base, Casanova local mais de la bonne couleur de peau, il a pu forcer son propre destin. La réussite américaine appartient à ceux qui embrassent à bras le corps le capitalisme sauvage. Sa vie exemplaire, femme et enfant, est aussi ordinaire de médiocrité. Tandis que son fils a été kidnappé, il va se consoler dans les bras d’une maîtresse pas si comblée que ça. Et puis, ici, on n’a pas besoin de shérif, les comptes se règlent au fusil. Malgré tout le mépris qu’il affiche envers Edwin, les deux hommes se ressemblent dans leur immaturité destructrice.

Et les femmes dans tout ça ? L’une a perdu son enfant, l’autre lui a été enlevée. Seules les circonstances dramatiques provoquent le face à face. Si la haine est perceptible, la raison va l’emporter et dans un final magistral, le romancier américain habité par son sujet démontre que la dignité n’est pas une affaire de couleur de peau ou de richesse. Elle appartient à tous ceux qui veulent bien s’en emparer.

À la Chaîne de Eli Cranor traduit de l‘anglais (États-Unis) par Emmanuelle Heurtebise, Éditions Sonatine, 320 pages, 22 euros.

« La Fin du voyage » de Arnaldur Indridason : poésie et mystère

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La brutalité de la vie dans les mains d’un poète qui s’est dissimulé pendant des années derrière Erlandur, son personnage de roman noir. Ce n’est pas la première fois que Arnaldur Indridason utilise le genre pour nous raconter une histoire dont le dénouemet de l’intrigue n’est pas forcément l’objectif final. La Fin du voyage lutte contre l’oubli et les silences du passé. C’est aussi une métaphore des grandes illusions qui disparaissent dans la brume islandaise rugueuse. Un envoûtement nordique, austère et fiévreux. Le romancier creuse le sillon de sa propre obsession : la domination coloniale danoise envers son pays. Il a reçu le Prix de littérature islandaise en 2024. Consécration méritée.

Jónas Hallgrimsson est un poète romantique et naturaliste ancré dans son époque. Il ne vit que pour les mots, ceux qu’il couche sur une feuille de papier lorsqu’il est en état de le faire. Abusant de l’alcool, en mauvaise santé, il dépend de la générosité de mécènes qui vénèrent sa poésie. Le soir où il se casse la jambe après une soirée arrosée, le poète scelle son propre destin, hanté par la disparition d’un jeune homme dans son île d’origine. Le poète a vraiment existé. Il a défendu la langue islandaise contre l’envahisseur danois.

Alors qu’il gît sur son lit d’hôpital, Jónas se souvient de ce jeune Keli, fils de fermier, avide de connaissances, désireux d’aller étudier à Copenhague comme le poète qu’il prend comme modèle. Désormais Keli a disparu et la culpabilité ronge Jónas. Il se souvient.  « Il débordait de regrets, tapis dans les recoins de son âme après qu’il avait reçu la dernière lettre de sa sœur où elle lui exposait le fin mot de l’affaire« . C’est bel et bien une nouvelle enquête imaginée par l’auteur de Reykjavik. Mais elle prend une forme floue et diffuse, elle émerge par à-coup dans les moments de fièvre aiguë et les délires du poète. Elle se fond dans le paysage minéral de l’Islande où tout est plus âpre et violent. Le poète a aimé cette campagne difficile où le jeune Keli semble y avoir été absorbé. Jonas s’interroge, « Il ne possédait que sa pauvreté. Il nous a regardés partir en sachant que jamais il n’emprunterait la route par laquelle nous quittions la vallée ».  Keli est-il vraiment parti ? A-t-il été tué ? Le jeune homme devient une source d’inspiration douloureuse dans la psyché tourmentée du poète. « Au fond de la vallée, le jeune homme se languit… » Que peut-il faire d’autre, à part lui rendre un hommage mystérieux dans un de ses poèmes dont il a le secret.

À cette époque, l’Église luthérienne d’Islande est encore sous tutelle du Danemark. Elle impose l’ordre social et moral. Elle étouffe la contestation. Indridason souligne avec force son hypocrisie abyssale. On se laisse bercer par le style velouté, on en oublie presque l’intrigue. Elle nous revient en boomerang dans les derniers chapitres comme un condamné qui marche vers l’échafaud. Le romancier islandais serait donc un grand romantique.

La Fin du voyage de Arnaldur Indridason, traduit de l’islandais par Éric Boury, Éditions Métailié/Noir/Histoire, 256 pages, 21 euros.  

 

« Sans âme ni conscience » de Michael Connelly : Le chatbot de la mort

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Que dire ! Encore un roman de Michael Connelly. Seulement voilà, le maître du thriller judiciaire ne faiblit pas. On retrouve Mickey Haller. L’avocat et demi-frère du légendaire Harry Bosch, a définitivement tourné le dos à la défense des méchants. Il en a juste gardé les méthodes. Parfois …

Le romancier sait faire feu de tout bois. L’intelligence artificielle est au cœur de notre avenir, outil probable de la plus grande casse sociale dans les cinq années à venir. L’ancien journaliste a monté toute une intrigue autour du diable numérique. Aaron Colton, un gamin de 16 ans, délaissé par ses parents et dépressif, est en grande conversation avec une créature virtuelle pulpeuse à qui il confie son sérieux vague à l’âme, lorsque les flics de Los Angeles font irruption dans sa chambre. L’adolescent vient de dézinguer Mags, sa petite copine au lycée, avant de rentrer chez lui s’épancher sur son ordinateur. Mais sa confidente virtuelle est gourmande. Elle veut la jouer Roméo et Juliette. « On sera éternellement ensemble mon héros », lui susurre-t-elle. Aaron hésite, il n’a pas aimé la vue de tout ce sang, la bécane insiste. L’arrivée fracassante de la police l’empêche de se suicider. Comment en est-on arrivé là ? Comment peut-on obéir à une machine ? La compagnie qui a créé cet appareil est-elle responsable ? Savait-elle en son âme et conscience que l’IA pouvait présenter ce type de danger?

Mickey Haller défend la famille de la victime. La mère, Brenda Randolph, se moque de l’argent. Ce qu’elle veut, c’est une reconnaissance publique de la culpabilité de la société Tidalwaiv et des excuses tout aussi publiques. Elle ne lâche pas l’idée d’aller jusqu’au procès. Mais la compagnie qui appartient au très peu sympathique Victor Wendt rechigne, multiplie les menaces et offre même jusqu’à 50 millions de dollars, accompagné d’un accord de confidentialité. La famille du tueur a aussi demandé à Haller de les représenter, s’estimant elle aussi et en quelque sorte, victimes de la tragédie. Si Trish l’épouse est de tout cœur avec Brenda, le mari en revanche se contenterait bien d’un bon gros chèque. Ce qui agace profondément Haller devenu un saint sur terre.

On ne change pas une équipe qui gagne. Haller est toujours assisté de Cisko Wojciechowski et de Lorna Taylor. Il renoue au-delà de toute espérance avec son ex-femme, Maggie McPherson, devenue entre-temps procureur général de Los Angeles. Elle a perdu sa maison lors des derniers incendies de la ville des anges. Un écrivain, autre personnage récurrent dans la galaxie Connelly, tient à se joindre l’équipe. Jack McEvoy veut écrire sur cette histoire. Son premier roman s’intitulait Le poète … Haller se montre réticent puis il embarque l’écrivain qui s’avère pas mauvais sur internet, dans cette nouvelle aventure jugée à haut risque par l’avocat. La preuve. Son bureau n’est plus une Lincoln noire mais une cage de Faraday. « Dans cette affaire, c’est une nécessité absolue ». Le géant de la tech est un homme prêt à tout. Son équipe d’avocats, des jumeaux, les frères Mason, vont bientôt le démontrer. Chacune des deux parties empiète allègrement sur ce qui est permis ou pas. Une nation de cow-boys, cette Amérique. Se comporter comme un tueur mais pour la bonne cause, Haller ne demande pas mieux. « Le prétoire, c’est l’octogone, où un mélange d’arts martiaux se déploie dans des combats brutaux. Deux adversaires y entrent, un seul en ressort vainqueur« . Et l’avocat n’est pas du genre à aimer perdre.

Jusqu’à quel point, doit -on craindre l’ IA? Michael Connelly s’inspire de la réalité. Une histoire similaire est survenue en Floride l’année dernière. Elle sidère l’écrivain qui s’empresse d’en tirer un roman dont il a le secret. Il nous rappelle au passage que derrière la machine, ce sont des hommes qui orchestrent les données. Et quand ces mêmes hommes sont tordus, les conséquences peuvent s’avérer fatales. Connelly choisit de régler ses comptes dans ce qui le fascine et qu’il domine : le système judiciaire américain, encore une fois passé à la moulinette. Avec brio et autant de constance. Faut pouvoir.

Sans âme ni conscience de Michael Connelly, traduit de l’anglais (États-Unis) par Robert Pépin, Éditions Calmann-Lévy Noir, 460 pages, 22.90 euros.

« Tout le monde sait » de Jordan Harper : « Mais personne ne parle »

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L’envers du décor. Un filon inépuisable. La ville de Los Angeles en Californie est parfaite pour le rôle. Jordan Harper y vit. Un insider qui connaît toutes les turpitudes de la cité californienne. L’écrivain américain signe un roman clin d’œil, truffé de références à celui qui tient encore les clés imaginaires de la Mecque du cinéma, le grand James Ellroy. Un roman noir tellement glauque sur la perte de l’innocence que l’on se demande même si une telle chose n’a jamais existé.

Mae Pruett, originaire des Monts Ozarks, n’a pas toujours été comme ça. Communicante payée pour faire le sale boulot, sans scrupules, robotique dans son approche de la nature humaine, une sorte de pitbull qui ne lâche jamais sa proie, « une balle » en plein cœur de l’adversaire. Un talent de battante inégalé pour celle qui sait tout mais ne dis jamais rien, comme le lui a appris son patron Dan Hennigan qui l’avait embauchée dans son entreprise de relations presse de gestion de crise. Mais Dan vient de mourir. Tué soi-disant par John Montez, un hispano-américain connu pour être affilié à un gang. Entre le management de l’actrice déglinguée Hannah Heard et celle de Ward Parker, un salopard champion toute catégorie, Mae décide d’enquêter sur la mort d’un patron qu’elle aimait bien. Si tant est que ce sentiment existe réellement dans cette ville corrompue jusqu’à la moëlle.

On retrouve tous les thèmes « ellroyens », antihéros meurtris et touchants, corruption du LAPD, prédateurs sexuels, politicards véreux, dope à gogo, sexe débridé, chacun à son niveau se débattant pour arracher un tout petit bout de ce rêve en technicolor. Chacun tenant quelqu’un d’autre sous sa coupe. Force est de constater que rien n’a vraiment changé par rapport au L.A. de l’auteur du Black Dahlia. Même la vague MeToo se casse les dents dans cette usine à plaisirs immédiats. Filles et garçons rêvent de crever l’écran, peu importe le prix. La petite différence vient de ces agences de relations publiques prêtes à déminer le moindre scandale qui pourrait gâcher la réputation de leurs célèbres clients. Le niveau de compromission de ces communicants est stratosphérique. Et on finit par se demander qui sont vraiment les bad guys dans tout ce bazar clinquant, ceux qui ne veulent pas payer pour leurs saloperies ou ceux qui les couvrent moyennant des sommes à mille zéros.

Tous le savent, l’amour à L.A. est surcoté et il est toujours plus safe de le vivre à l’écran. Mae a vécu une histoire avec Chris, ancien flic qui bosse désormais pour BlackGuard, une boîte de sécurité et de nettoyage en tout genre. La version gore du boulot de Mae mais dont l’objectif est identique : sortir les huiles du pétrin dans lequel elles se sont fourrées. La mort de Dan va les rapprocher de nouveau. Mae découvre que Dan fréquentait une certaine Katherine Sparks et qu’elle pourrait bien être la cause de sa mort. Une jeune fille va bouleverser l’horloge interne de Mae qui en réalité crève de trouver la rédemption. Cette mineur enceinte, une de ces red neck de l’Oklahoma, au joli minois qui rêve de devenir star devient le catalyseur d’une situation qui va partir en sucette. Tout le monde sait qu’une grossesse peut être la plus grande des galères à Hollywood. Mais personne ne dit rien. Ce sont des gens dangereux qui règlent le problème. Mae voit en cette adolescente le pardon de Dieu et la possibilité de faire justice. La pourriture de L.A. ne l’aurait donc pas complètement dévoré.

Chez Harper, on passe de l’incontournable Château Marmont aux campements de homeless de la cité des anges déchus. Entre la pollution, les embouteillages, les overdoses et la méchanceté de son prochain, le rêve américain prend encore une fois du plomb dans l’aile. Le niveau de cynisme de l’auteur est vertigineux. À la hauteur d’une dérive que rien ni personne ne semble être en mesure ou avoir envie d’arrêter. À commencer par le président américain lui-même. Los Angeles ville miroir de tout un pays qui part à vau-l’eau. Jordan Harper, digne héritier du grand James qu’il avoue vénérer, a saisi la cité par les cojones dans ce troisième ouvrage. Pas l’ombre d’un début d’espoir dans ce roman noir où les morts-vivants peuplent les rêves de ceux qui ne croient déjà plus en rien. Awsome.

Tout le monde le sait de Jordan Harper, traduit de l’anglais (États-Unis) par Laure Manceau, Éditions Actes Sud/actes noirs, 432 pages, 23.50 euros.

« Sécher tes larmes » de Meï Lepage : le passé en boomerang

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Beaucoup de commissaires ou d’anciens flics (dont peu de femmes) ont pris la plume. Une fois n‘est pas coutume, une gardienne de la paix, Meï Lepage, s’est lancée dans le grand bain de l’écriture avec fougue et candeur, et sort un premier roman prometteur. Sécher tes larmes est un polar psychologique qui se déroule à Annemasse, la ville où elle fut en poste, à un moment, dans la vraie vie. Du terrain à la littérature réaliste, la jeune romancière a franchi le cordon.

Quelles sont les chances sur un million qu’une même personne disparaisse deux fois ? C’est pourtant ce qui arrive à Adèle Jezequel, fille du commandant de police Lionel Jezequel, à Annemasse, la ville natale d’Emma Fauvel, OPJ basée à Créteil dans la région parisienne mais que l’on envoie tenter de résoudre l’affaire. On devine d’emblée que le poids du passé va jouer un rôle essentiel dans la construction psy du personnage et la trame du récit. « Dans mon souvenir cette ville était immense. Pourquoi les lieux de notre enfance nous apparaissent ils si rétrécis, avec le temps ? Même les montagnes me semblent trop proches, oppressantes ». Pour rien au monde, Emma aurait voulu revenir sur le lieux d’une enfance malheureuse et d’un drame personnel. « Annemasse est maudite. Lorsqu’on aura retrouvé Adèle, jamais plus je ‘y remettrai les pieds ». Le retour va servir de déclencheur. Retrouver son amie d’enfance reviendra pour Emma à se trouver elle-même.

Un autre récit, une autre voix, celle de la victime, se développe en creux. Il fonctionne comme un écho entre le passé et le présent. On entrevoit le kidnappeur et sa cruauté, le calvaire qu’il impose à sa victime. « Le23 mars 2017 a été le dernier jour de ma vie d’avant…Tu as surgis en une fraction de seconde et tu m’as plaquée contre la camionnette…Tu as ouvert une trappe, tu m’as forcée à descendre…Puis tu es remonté et la seule chose qui est restée, c’était ton parfum. Des notes d’épices et de cèdre, que je connaissais si bien ».On se perd parfois dans un labyrinthe temporel qui exacerbe cette impression d’emprisonnement. On se sent pris au piège comme Adèle. L’autre unité de lieu majeur du roman est le village où tout le monde se fréquente de près ou de loin, où tous connaissent les secrets des uns et des autres. Le malaise est tout autant individuel que collectif.

Ce n’est pas avec un grand plaisir qu’Emma retrouve d’anciennes camarades comme Carène Sauveterre, policière comme elle. Mais elle devra s’en contenter et bosser en tandem. Le commandant Jezequel a été écarté de l’enquête étant trop proche de la victime mais cela ne l’empêche pas d’organiser des battues et d’empiéter sur le travail des enquêteurs. L’enlèvement d’Adèle est un copier-coller. Même endroit, même mode opératoire et même camionnette. Deux lettres anonymes sont parvenues au commissariat. En 2017, elle disait, «TU AS FAUTÉ, TU LE PAIERAS DE TON CORPS PUIS DE TA VIE». Le message actuel également tapé à la machine n‘est guère rassurant : «TES CICATRICES NE ME SUFFISENT PLUS ». La première fois, la jeune fille avait seize ans, aujourd’hui, elle en a vingt-trois. La question qui se pose d’emblée aux deux policières : a-t-on affaire à un individu identique ?

Plusieurs pistes sont suivies. Le journaliste Adam Becker est à nouveau soupçonné et entendu. Le passé d’Emma se télescope avec son travail. Ce qu’elle craignait par-dessus tout. Revivre des événements traumatiques personnels, exactement ce qu’elle redoutait. Un incendie, un enfant mort. Un trou noir. Mais le passé n’est-il jamais soldé si l’on n‘y fait pas face. Héroïne d’un terrain peu glamour, Emma Fauvel tangue, elle, la reine de la procédure carrée. Au fil du roman, Meï Lepage nous donne quelques éléments sur cet avant. Mère frivole puis « connard de service », ramassé on ne sait où et qui finit par la faire sombrer. Emma avait une demi-sœur, Noémie. Que le « connard » désirait. Il est mort. Mas qui est cette Noémie qui apparaît dans le premier PV d’audition d’Adèle ? Était ce lui le ravisseur, à l’époque ? Sécher tes larmes est sacrément maîtrisé. On est dans la police de proximité, dans la province française, dans les non-dits chez les gens qui se connaissent pour le meilleur et pour le pire. Il n’y a pas d’effet de manche, Meï Lepage a eu la sagesse de s’appuyer sur une réalité ordinaire où parfois l’extraordinaire dans ce qu’il a de plus horrible peut arriver. Le roman est déjà dans la sélection pour le Grand Prix des lectrices ELLE.

Sécher tes larmes de Meï Lepage, Seuil Éditions/Collection Verso, 432 pages, 19.90 euros.

 

« Le Champ des méduses » de Oto Oltvanji : chronique serbe d’après-guerre

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Agullo avait son auteur croate. Désormais, il faut compter avec un romancier serbe. Avec Le Champ des méduses, Oto Oltvanji signe un roman noir bien balkanique. Corruption des élites, politiciens douteux, mauvaise digestion d’un conflit à peine nommé. Les Éditions Agullo poursuivent leur entreprise de déminage et défrichent pour nous les pépites de la région. Le Champ des méduses en fait partie.

On l’appelle Le Sceptique. Surnom donné à ce journaliste audacieux, chasseur de scoops, et pourfendeur de vérité. De la vraie, celle qui dérange, celle pour laquelle parfois, on peut mourir. Il a eu son heure de gloire en travaillant pour le patron de presse, Gordon Manic. Personnage charismatique et bruyant, toujours à la limite de la légalité, le gars incarne une élite balkanique no limit. Lorsque le Sceptique a épousé sa fille, il lui a ouvert les pages de son journal, Koloseum. Depuis de l’eau a coulé sous les ponts, Le Sceptique a divorcé, fait désormais cavalier seul et est en passe d’aider son copain de l’armée qui est persuadé que sa femme l’a quitté pour un autre.

Aleš Brodnik, le dernier slovène du temps de leur enrôlement dans l’ex-armée populaire yougoslave (JNA), est sans nouvelles depuis dix ans de Marijana, disparue du jour au lendemain, le laissant seul avec leur fille. L’affaire est d’emblée bizarre, entourée de zones d’ombres et puise ses racines comme souvent dans cette partie de l’Europe, dans le passé. Marijana serait donc partie pour ce rocker, Stegič Stegar, star has-been qui tente aujourd’hui un come-back. Le gars a perdu de sa superbe. Le Sceptique découvre rapidement que le rocker n’a pas été mieux loti, que Marijana n’est jamais venue à leur rendez-vous. Une valise pas encore déballée, un passeport rouge et une lettre seront les premiers éléments de cette enquête à tiroirs multiples. Pour une fille qui aurait fichu le camp avec son amant, laisser papiers et affaires ne disent rien qui vaille au journaliste. En creusant, il découvre que la propre mère de Marijana avait elle aussi disparu, sans laisser de trace. L’histoire se répète. À lui de comprendre pourquoi.

Le Champ des méduses creuse la mémoire du pays. Atmosphère glauque, typique de la production littéraire noire de cette partie de l’Europe. Le héros est seul face à un système corrompu par une élite politique qui a su retomber sur ses pattes après la guerre tout en gardant les méthodes et surtout l’impunité d’autrefois. Le nationalisme se mêle à la criminalité et au sexe dévoyé les méchants d’hier restent ceux d’aujourd’hui. Le Sceptique flotte comme détaché de lui-même, perdu dans sa propre vie, mariage raté mais vraie histoire d’amour, il trouve dans cette enquête une sorte de quête personnelle existentielle. On ressort un peu déprimé de cette lecture réaliste mais ravi d’avoir découvert un nouvel auteur primé au Belgrade Thriller Festival en 2025. Affaire à suivre.

Le Champ des méduses de Oto Oltvanji, traduit du serbe par Slavica Pantic Lew, Éditions Agullo noir, 384 pages, 22.90 euros.

 

« À propos de Nora » de Kristin Koval : les lignes de faille de la vérité

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Une tragédie à tiroirs. L’une chassant l’autre. La plus grosse, celle qui sert de détonateur au roman : Nora Sheehan, 13 ans, tue son frère Nico atteint de la maladie de Huntington. Énorme. Mais pas assez pour la romancière Kristin Koval, qui au fil des chapitres de cet intense thriller psychologique, s’évertue à secouer le lecteur en multipliant les désastres. Plus rien ne peut être normal après un tel drame, se dit-on. En réalité, rien ne le fut jamais dans cette histoire où la faute et le pardon se heurtent page après page entre personnages coupables et innocents.

Avant le drame, il y en eut un autre. Celui qui appartient au passé. Julian Dumont et Angie DeLuca font du ski. Le Colorado est une terre de glisse. Et lorsqu’on habite Lodgepole, la neige est un terrain de jeu évident. Mais tout à leur bonheur adolescent, ils délaissent Diane, la petite sœur de Angie. Alcool et joint et c’est la mort. Mais la mort comment ? Qui est responsable de ce dramatique accident ? La réponse est enfouie dans le cœur et l’âme de Julian. Des années d’alcoolisme serviront d’exutoire funeste à ce jeune et brillant avocat devenu new-yorkais qui cherchera la rédemption dans les cas les plus désespérés de la justice américaine. Martine Dumont n’hésite pas. Elle envoie son fils Julian loin de Lodgepole. Loin de la pression, du regard accusateur de Livia, la mère d’Angie et de Diane. Elle tient Julian pour responsable de la tragédie.

Si elle savait ! Que sa fille et Julian s’aiment, pire vivent même ensemble. Ils partagent aussi la même culpabilité. Les chapitres s’ organisent en va et vient temporels. On navigue entre présent et passé. On assiste au naufrage programmé de ce couple uni par une faute. La mère de Julian est aussi avocate. Mais lorsqu’elle reçoit l’appel de David, le père de la petite Nora, elle comprend tout de suite qu’elle aura besoin de ce fils avocat qui s’est éloigné au fil des ans. Le droit pénal n’est pas de son ressort, son fils, lui, ne fait que ça. Julian Dumont accepte de l’aider. Cela veut dire revoir Angie qui l’a quittée quelque temps après le 11 septembre 2001.

Comment ont-ils pu imaginer que leur histoire marcherait ? Angie et Julian unis dans le déni. Kristin Koval qui signe son premier roman, ne nous raconte pas un conte de fée. Il y a une gamine de 13 ans qui tue ce frère qu’elle adore, il y a un décès qui appartient au passé, un couple qui a explosé, une femme qui s’est mariée, Julian, a épousé David l’homme qui aime la nature. Un taiseux, un bon catholique, croit savoir l’implacable Livia, un être patient qui attendait Angie. Ils auront deux enfants. Nico désormais décédé et Nora en prison pour avoir fait feu trois fois sur l’aîné.

Le procureur est en période d’élection. L’indulgence ne figure pas dans son carnet de bal. Il veut faire juger cette enfant comme une adulte alors qu’elle souffre de troubles schizophréniques. Le combat entre lui et Julian et sa mère est âpre, tendu. Cela ne passe guère mieux avec Angie qui ne voulait pas de l’aide de son ancien amour. Mais David a insisté, elle s’est soumise. Elle qui a tant de mal à pardonner à sa propre fille. Le roman interroge sur le lien maternel. Pourquoi David fait-il d’emblée les trois heures de route pour aller voir sa fille et pourquoi au début, Angie a tant de mal à s’y plier? David ouvertement si proche de Nora, la seule qui aimait aller à la chasse avec son père. Anatomie d’une descente aux enfers pour un couple dont l’un des protagonistes ne jouait peut-être pas le jeu. Mentir par amour, mentir pour épargner l’autre, Angie s’est persuadée que c’était LA solution. Mentir pour se punir d’une faute jamais soldée.

À propos de Nora décortique le système judiciaire américain et le dénonce. Mais c’est aussi un roman sur l’amour et ses voies sans issues, sur le pardon qui ne vient pas, sur la vengeance qui s’est nourrie du mensonge de l’autre. Un roman sur la vérité. Celle qui nous pousse à faire des choix que l’on s’obstine, tel un cheval qui renâcle devant l’obstacle, à ne pas faire. Convaincu d’épargner l’autre. Nora ne se souvient pas. Nora ne veut pas se souvenir. Parce que se rappeler veut dire ne pas pouvoir réparer. Sa mère a menti, sa fille a choisi d’oublier. Kristin Koval n’épargne personne.

À propos de Nora de Kristin Koval, traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, Éditions Sonatine, 464 pages, 23 euros.

« Nos chers alliés » de Gilbert Gallerne : À qui se fier ?

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Créé en 2023 par l’Amicale des anciens des services spéciaux, le Prix du roman d’espionnage continue son petit bonhomme de chemin. En 2025, il a récompensé Gilbert Gallerne pour son ouvrage Nos chers alliés qui lève le voile sur les magouilles au sein même de l’État avec des puissances étrangères. Édifiant.

Éliminer le messager. En l’occurrence, Rafael Arno, journaliste bien trop curieux selon certains. C’est fait. Dès le premier chapitre. Le pauvre garçon fait une chute brutale du quatrième étage. L’enquête conclue à un suicide. Il y a foule à l’enterrement. Philippe Arno, le père du défunt est un avocat de renom. Il est accompagné de Martial Blanchard, parrain de Rafael et cadre de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) en délicatesse avec sa hiérarchie. La soixantaine affûtée, Blanchard remarque tout de suite l’homme au chapeau et son comportement bizarre et qui est parti sans même saluer la famille, à la fin des obsèques. Philippe Arno ne croit pas à la thèse du suicide. Il demande à Blanchard d’enquêter.

L’ennemi n’est pas un enfant de cœur dans cette histoire. La preuve, l’élimination du journaliste. L’ennemi s’appelle CarrySoft, société sans scrupules qui se targue de faire affaire jusqu’au sommet de l’État français. David Straub, véritable barbouze, s’occupe de la sécurité avec son entreprise Wardoff Security Inc. L’auteur ne tourne pas autour du pot. Les États, même les plus démocratiques, utilisent des méthodes de voyous lorsqu’il le faut. Et la réussite du projet Icare, nom de code, qui vient se greffer à un autre projet, le SCAF (Système  de combat aérien du futur) cette fois officiel, entre la France, l’Allemagne, l’Espagne et la Belgique, a entraîné ce genre de décision radicale. Ces grandes nations européennes planchent sur la création d’un avion de chasse intelligent. Un élément vital dans le contexte international actuel extrêmement tendu. La France est à la manœuvre avec CarrySoft désormais en charge du développement de ce cloud du combat. Rafael Arno était sur le point de publier que l’initiative était noyautée par des sociétés américaines avec la complicité de responsables politiques français. Inacceptable.

Arno est devenu le cailloux dans la chaussure de ces messieurs. D’autant que ce flic, Blanchard, s’est mis en tête de découvrir ce que cache la mort du journaliste. Barbouzes contre agent des services. Les premiers sont hors la loi, le second est obligé d’agir hors cadre légal. Mais le gars a de la ressource, quelques amis et surtout une sainte horreur de la trahison. Et travailler pour une puissance étrangère, même américaine, en est une. Le rythme du roman est soutenu, la vulgarisation bien dosée. On apprécie d’autant plus qu’en ce moment, le locataire de la Maison Blanche tourne le dos à l’Europe, nous laissant seuls face à notre destin. Quelle drôle d’alliée cette Amérique, se dit-on, à la lecture de ce thriller d’espionnage, quelque peu dépassé par la réalité. Avec l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro, le président de la plus grande puissance mondiale, Donald Trump, mettrait presque au chômage les hommes de l’ombre qui jusqu’ici faisait le sale boulot des États hors projecteurs. Désormais, même l’espionnage est un reality show en continu.

Nos chers alliés de Gilbert Gallerne, Éditions Konfident, 364 pages, 22.50 euros.

« L’Autre enquête » de Jørn Lier Horst : le crime n’est pas un jeu

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William Wisting est de retour. Seul. Cette fois, son créateur a repris ses petites habitudes et a imaginé un nouvel opus avec son personnage fétiche sans autre collaboration. C’est aussi bien. Il n’a clairement pas besoin d’aide.

Lire du Jørn Lier Horst, c’est un peu comme rentrer le soir à la maison, enlever ses chaussures et mettre ses charentaises. Une habitude. L’univers de Wisting est devenu le nôtre au fil des années. On aime bien la relation qu’il a nouée avec sa fille Line. Plus apaisée, faîte de petites attentions. Comme de dégager la neige devant leur maison respective. L’un et l’autre s’y attellent sans même réfléchir. « La première chute de neige avait laissé cinquante centimètres de neige en une nuit… Wisting enfonça sa pelle dans la congère qui bloquait l’accès à la maison de Line ».

Une femme alerte qu’une autre femme a disparu. La première s’appelle Michelle Norris, la seconde Astria. Michelle est australienne, Astrid est norvégienne. Que peuvent-elles avoir en commun? Une passion pour les enquêtes criminelles. Le genre de hobby qui agace les vrais policiers. D’ailleurs, lorsque le message de cette Norris atterrit sur le serveur de la police de Stavern, il est conseillé d’être traité au niveau local. Wisting qui est aussi consciencieux que poli lui envoie une réponse rapide et de circonstance, pour les disparitions d’adultes.

Il est à peine chez lui, prêt à manger une vieille part de pizza de la veille, que Michelle Norris lui a déjà répondu. Les deux femmes appartiennent à une communauté en ligne qui enquête sur le meurtre d’une certaine Ruby Thompson qui a eu lieu à Sant Joan de Palamós, en Espagne, le 16 avril de l’année précédente. Ruby était son amie. Astria était un pseudo. Mais les internautes avaient quand même réussi à trouver où pouvait habiter cette Astria. Wisting est surpris. Et tandis qu’il déblaie l’accès à la maison de sa fille, son esprit est déjà occupé par cette histoire. Astria était un peu plus jeune que sa fille. Combien de femmes de 32 ans y a-t-il dans la commune proche des 50 000 habitants. Wisting s’agace, se sentant comme un détective amateur. Mais la découverte d’une camionnette immatriculée en Espagne et le corps d’une femme enseveli sous la neige, non loin de là, donne une dimension plus sérieuse à cette histoire. Une bonne raison pour se rendre en terres ibériques afin de comprendre ce qui s’est passé.

Dans les romans de l’auteur norvégien, Wisting n’est souvent pas le seul à enquêter. Sa fille journaliste devenue documentariste, a beaucoup œuvré. Cette fois, il doit aussi composer avec ce groupe de détectives amateurs dont certains membres, comme Michelle, n’hésitent pas à prendre des risques. Quitte à compliquer le travail des véritables enquêteurs. À travers cette nouvelle énigme, le romancier soulève le problème de ces internautes friands de True Crime qui multiplient les pistes en maîtrisant la toile, et parfois damnent le pion aux vrais policiers. On devine les inquiétudes de Wisting face au temps qui passe, face à ce nouveau monde où les cybercitoyens se substituent à lui et les siens. « Cela faisait quarante ans qu’il était enquêteur. Il savait qu’un simple renseignement permettait rarement de tout voir et de mener à la résolution d’une affaire. Mais il ne prenait jamais rien à la légère ». Un affrontement subtil entre méthodes institutionnelles, celles de la police, et les autres, plus aventureuses, celles de passionnés de faits de société. Pour ce policier chevronné, la vérité n’est pas un jeu. La mort violente appartient aux professionnels du crime. L’Autre enquête se lie avec un plaisir non dissimulé. Parfois les habitudes on du bon.

L’Autre enquête de Jørn Lier Horst, traduit du Norvégien par Céline Roman-Monnier, Éditions Gallimard Série Noire, 446 pages, 20 euros.