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« La Honte » de Arttu Tuominen : les silences dévastateurs

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Grand écart. Après s’être attaqué au passé honteux de son pays, le phénomène du roman policier finlandais, Arttu Tuominen, reprend pied dans la réalité d’aujourd’hui. Mais pas la plus sympathique. Celle des réseaux sociaux, celle qui échappe aux parents de plus en plus inquiets et impuissants.

C’est exactement le cas de son personnage récurrent, l’inspectrice principale Linda Toivonen de la brigade criminelle de Pori, une petite station balnéaire finlandaise. Cette dernière n’est pas dans une forme olympique. Les relations avec sa fille, Linnea, 13 ans, sont exécrables. La mère se noie dans l’alcool tout en niant la réalité de la situation. Survient la disparition de Laura. Jeune fille que sa propre ado prétend ne pas connaître alors qu’elles sont dans la même école. Sur l’ordinateur de Laura, les policiers remarquent des échanges tenus avec un certain Peter Pan. Lorsque le corps de cette dernière est retrouvé, sa mort met le feu aux poudres. On a plutôt l’habitude d’enquêteurs alcooliques. Le fait que ce soit une femme n’est pas anodin et colle parfaitement au titre du roman, La Honte. L’alcoolisme féminin étant souvent vécu et perçu par les autres de façon particulièrement honteuse.

Chaque roman de la série que l’auteur désigne par Delta Noir, est abordé par l’un des membres de la brigade. Cette fois, La Honte met en scène une maman célibataire plutôt cabossée dont le drame personnel nous est dévoilé au fil des chapitres, qui mène l’intrigue. Le sort de cette ado vient percuter Linda de plein fouet et la force à remonter le film de ses souvenirs, quand elle était jeune et innocente. Quand elle avait la tête pleine de rêves, ceux de devenir mannequin et d’échapper à une mère alcoolique. On comprend mieux le mal-être qui la ronge. Les chapitres de son passage à Milan dans ce monde de prédateurs que peut être celui de la mode, sont particulièrement réussis. On pense au dossier actuel de Jeffrey Epstein livré au goutte à goutte par les autorités américaines, avec des photos d’hommes puissants sûrs, de leur position et de leur pouvoir, auprès de filles souvent très jeunes.

Bonne enquêtrice, Linda ne tarde pas à découvrir que d’autres jeunes manquent à l’appel. Un serial pédophile est à la manœuvre. Le gars est assez malin pour repérer les jeunes les plus fragiles et Internet lui offre un formidable terrain de jeu, facilement inaccessible aux parents peu dégourdis avec la souris. Surtout pour une flic débordée par ses propres démons qui ne voit rien de ce qui se joue devant elle. Victime, bourreau dans le même bateau. Mais que peut-on attendre d’une mère qui tangue depuis tant d’années.

On a toujours un peu tendance à idéaliser la Scandinavie. Heureusement, les écrivains sont là pour nous rappeler que la réalité est la même partout. La Finlande ne vient-elle pas de battre un triste record en matière de consommation de drogue. Avec l’arrivée en provenance de Suède, d’une substance aussi addictive que le fentanyl, l’Alpha-PVP qui transforme les jolies rues de la capitale Helsinki en territoire gangrené par les substances toxiques. Arttu Tuominen a choisi la pédocriminalité et la facilité avec laquelle des hommes de tous âges et de toutes classes sociales confondues, arrivent à entrer en contact avec des jeunes souvent fragilisés par une cellule familiale dysfonctionnelle. On retrouve la thématique de la honte, présente dans le roman précédent mais cette fois, elle n’est pas historique, elle porte sur les victimes, les parents aveugles et des institutions souvent dépassées. La crise entre la mère et sa fille nourrit le côté romanesque du livre. On s’identifie jusqu’à un certain point aux difficultés de cette maman avec son adolescente. Et on conclut que, décidément, l’utilisation d’Internet par les enfants, n’est pas à prendre à la légère.

La Honte de Arttu Tuominen, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, Éditions de La Martinière, 432 pages, 22 euros.

 

« Notre-Dame-Des-Demolies » de Olivier Vonlanthen : Une tragédie sociale sublimée. 

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Le meurtre est méthodique. Laborieux et obstiné. La lame qui découpe le corps trouve son chemin de façon heurtée. Neuf coups de couteau pour extraire du ventre de Madame « la bête horrible qui hante les nuits de Marthe depuis septembre ». Tout est dans la langue chez Olivier Vonlanthen. En 2022, l’écrivain suisse a obtenu le Prix de Poésie C.F Ramuz. On retrouve cette magie des mots dans Notre-Dame-Des-Demolies, premier roman puissant de l’auteur.

Marthe ne se cache pas. Elle appelle elle-même la police. « Venez vite, j’ai tué Madame ». Ce n’était pas n’importe qui la victime. C’était l’arrière-arrière-petite-fille de la marquise de Sévigné. Marthe était sa dame de compagnie. Le brigadier-chef Robert Muscat n’écrit qu’un seul mot dans son rapport : démence. Martha Grossrieder est écrouée puis internée à Montpellier en 1968.

Marthe vient de Fribourg, du quartier de l’Auge. On est chez les pauvres, ceux qui font honte aux autres. Marthe est à la fenêtre, elle regarde le Bonhomme Hiver, le Rababou, qui n’est rien d’autre que du papier que la foule va enflammer. Une coutume locale pour tout effacer et prévoir un avenir meilleur. Martha n’y voit que le feu du malheur. Cela marquera l’origine et l’acte fondateur du déséquilibre mental. Marthe veille sur ses cinq neveux.

On retrouve Marthe au Maroc. Elle est devenue nounou d’une famille de diplomates iraniens. Elle veut les protéger. Eux aussi. « Venez les enfants, on va faire un tour ». Et les parents qui en ce vingt-trois août 1958 s’exclament:  « Mais vous êtes complètement folle ». On la regarde, enfin.

On remonte encore le temps. Matran, près de Fribourg, 1956. Marthe travaille au château des Morettes. Si souvent dans sa vie, Marthe a eu envie de dire des choses, d’exprimer des sentiments. Cette fois, c’est au jardinier en chef, Joseph, qu’elle « aimerait renvoyer des paroles qui voudraient ses regards doux…mais elle ne trouve rien, rien d’autre qu’un raclement de gorge qu’elle trouve absolument inélégant ». Et elle pense à Mueti et ses injonctions silencieuses qui lui rappellent cruelles, que les mains des hommes « pelotent ou cognent », que leur présence éphémère à l’église n’est rien d’autre qu’un prétexte pour boire le vin de communion. Là aussi, il y a une Madame qui entre, fourbe, dans la cuisine, ausculte le lieu et lâche, raide comme la justice : « Vous me passerez du bicarbonate sur ces couverts. Je vois du noir », sans même lui jeter un regard.

Notre-Dame-Des-Demolies est un roman social, noir court et sourd. Si Marthe est un personnage de peu de mots, l’auteur en revanche est un virtuose de l’expression. À commencer par le titre qui joue sur la signification de Demolies, comme cette Marthe broyée par une misère héritée et que la fréquentation des plus aisés ne raccommode en rien. Marthe est le produit de son environnement social. Son geste est le résultat d’une longue descente en enfer. Si le sien est plus proche de la Vierge Marie, l’autre, celui sur lequel elle n’a pas prise, s’appelle injustice et humiliation. Son invisibilité aux yeux des autres devient son arme. Elle ne le sait pas, les autres non plus, mais un jour elle sortira de l’ombre. Comment magnifier un véritable fait-divers ? La réponse d’Olivier Vonlanthen est limpide. Engagement et poésie. Superbe.

Notre-Dame-Des-Demolies de Olivier Vonlanthen, Éditions La Veilleuse, 160 pages, 19 euros.

 

« La Mission » de Tim Weiner : la CIA est-elle au service du pouvoir ?

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La première fois que le journaliste Tim Weiner s’est intéressé de près à la Central Intelligence Agency (CIA), c’était en 1988. La CIA armait les moudjahidines contre les Russes, en Afghanistan. Il devient alors très vite le spécialiste de l’Agence pour le New York Times et obtient un accès presque sans limite aux agents, aux archives et surtout aux souvenirs des vétérans de l’Agence. En 2007, il écrit Des cendres en héritage qui portent sur les prisons secrètes de la CIA dans le monde. Il revient aujourd’hui avec La Mission qui chronique le XXe siècle de cette entreprise hors norme. Un travail sans concession et édifiant qui relate les succès et les échecs de cette entreprise qui fait pas mal fantasmer.

Lorsque l’Agence est créée en 1947 par le président Harry Truman, elle a pour objectif  d’empêcher un nouvel Pearl Harbor. Elle n’a pas vocation à mener des actions clandestines. Mais un autre président, Dwight Eisenhower, ne l’entend pas de cette oreille. Il demande à la CIA de renverser en secret les gouvernements du Guatemala et celui d’Iran. Problème, des agents se mettent à table. L’Agence acquiert de façon irréversible une réputation d’organisation spéciale coups tordus. D’autant que ceux qui suivront ne résisteront jamais à utiliser les actions clandestines de l’Agence

Dans un grand moment de clairvoyance, la Secrétaire d’État Condoleezza Rice se moque des recommandations du directeur de la CIA, George Tenet, qui alerte « sur une menace terroriste réelle » et demande aussi l’autorisation de « capturer ou de tuer Ben Laden ». Condi Rice balaie tout ça d’un revers de la main. Il est hors de question pour elle d’en informer le président. On connait la suite. Les attaques contre les tours jumelles du World Trade Center et du Pentagone à Washington feront près de 3.000 morts. Le livre de Weiner raconte par le menu toute cette période surréaliste où la CIA découvre qu’elle ne connaît rien d’Al Qaïda, (alors que le FBI savait mais les deux agences ne communiqueront jamais) que le trio Bush, Cheney (vice-président) et Rumsfeld (Secrétaire à la Défense) est déjà persuadé que Saddam Hussein est à la manœuvre. On est quand même effaré de constater que des gens sortis des universités les plus prestigieuses du pays soient à ce point ignorants ou fermés à toute explication rationnelle, privilégiant toujours leur idéologie ou leurs croyances dévoyées.

Le cœur du livre est aussi une interrogation : comment une agence sensée protéger la démocratie de son propre pays a-t-elle si souvent contribué à la fragiliser hors des frontières américaines ? De la guerre froide à la lutte contre le terrorisme, la CIA a navigué entre analyse et action clandestine, privilégiant très souvent l’intervention à la compréhension. Iran, Guatemala, Vietnam, Afghanistan, Irak : on retrouve souvent les mêmes erreurs de jugement nourries par la politisation du renseignement et la pression du pouvoir exécutif. Paul Bremer en Irak est l’une des plus spectaculaires.

La guerre en Ukraine marque un tournant pour l’Agence. Pour la première fois, la CIA va sortir de l’ombre et se livrer à « une spectaculaire guerre éclair informationnelle. Les États-Unis vont annoncer ce qu’ils savent sans l’ombre d’un doute, que la Russie se prépare à envahir l’Ukraine ». Tout le monde a encore en mémoire le mensonge et fiasco du rapport sur les armes de destruction massive inexistantes de Saddam Hussein. Il s’agit de ne pas se tromper une nouvelle fois. C’était en février 2022. La Russie a bel et bien envahi le voisin ukrainien mais avec des yeux plus gros que le ventre. Nous sommes fin 2025 et le pays est encore debout.

Aujourd’hui, tout le monde s’interroge sur les rapports qu’entretient Donald Trump réélu avec son homologue Vladimir Poutine. Il a humilié le président ukrainien Zelensky à plusieurs reprises, servant ainsi l’agenda du maître du Kremlin. Pour Tim Weiner, si depuis dix ans on s’interrogeait sans avoir de réponse claire, aujourd’hui, il n’y a plus de doute. «Trump n’est pas l’agent de Poutine. Il est son allié. Le président des États-Unis est passé de l’autre côté ». « Une vision de la politique étrangère que la CIA a combattu pendant quatre-vingt ans », conclu le lauréat du prix Pulitzer, avec inquiétude.

La Mission de Tim Weiner, traduit de l’anglais (États-Unis) par François Boisivon, Éditions Robert Laffont, 566 pages, 24,90 euros

« Un rêve de feu » par Erik Larson : les mois fatidiques qui ont précédé la Guerre de Sécession

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Le décompte des votes du collège électoral a commencé. Nous sommes en novembre 1860 et Abraham Lincoln est sur le point d’être officiellement désigné comme le nouveau président américain sans avoir remporté le vote populaire. Ce jour-là, une foule de sudistes en colère tente de pénétrer dans le Capitole. Un certain nombre y parvient malgré la vigilance de l’armée. Cinq mois plus tard, la Guerre de Sécession commence. Le 6 janvier 2020, une foule tout aussi excitée s’introduit dans ce même capitole. Cette fois, ils sont nombreux. Il y a des blessés et des morts. L’Histoire possède ses variantes mais l’objectif n’est-il pas le même ? La prise de pouvoir d’un groupe au détriment d’un autre.

Erik Larson est devenu le spécialiste du genre. Partir d’une histoire vraie, voire d’un fait historique, le décortiquer par le petit bout de la lorgnette et en tirer un récit souvent épique, toujours passionnant. Un rêve de feu n’échappe pas à la règle. L’affaire n’était pas aisée. Le meurtre de Lincoln a été puissamment documenté, il fallait trouver un nouvel angle, une autre façon d’aborder cet événement historique tragique. L’ouvrage couvre la période de novembre 1860 à avril 1861. Le point de bascule à partir duquel la crise électorale se transforme en guerre civile ouverte. Le romancier s’est focalisé sur le détail militaire qui provoque la guerre, le blocus de Fort Sumter avec un personnage remarquable, le major Robert Anderson. Il détaille aussi par le menu, le voyage qu’entreprend le tout nouveau président afin de rejoindre Washington. On apprend ainsi avec amusement que Lincoln s’emploie à vendre tout un tas de biens personnels, afin de pouvoir se payer son périple. L’opulence n’était pas encore de bon ton chez les présidents de cette ère.

Tout part de la Caroline du Sud. L’État sudiste a fait sécession le 20 décembre 1860. Le major Anderson est un pur militaire. Officier de carrière originaire du Kentucky, un État frontière, il est à la fois un homme du Sud et fidèle à l’armée fédérale. Il incarne à lui seul la déchirure du pays. Il prend alors une initiative audacieuse qui frise la désobéissance. Il transfert discrètement sa garnison de 85 hommes du Fort Moultrie qu’il juge trop vulnérable, vers Fort Sumter, une forteresse plus solide mais située au milieu du port de Charleston et qui va devenir une sorte de symbole de légitimité fédérale. Les miliciens sudistes y voient un geste de défi implicite et réagissent au quart de tour, en occupant Poultrie et en isolant Sumter. La suite est une lente glissade vers la guerre que Anderson ne souhaite pas. Et qu’il va pourtant déclencher malgré lui. Après des mois de siège et un blocus féroce, les forces sudistes tirent sur Fort Sumter poussant le major à la capitulation. Cette décision purement tactique et militaire est devenue un acte politique.

Deux Amériques s’affrontent. Déjà. Le Nord abolitionniste, industriel avec une forte immigration européenne. Le Sud, rural hiérarchisé, arcbouté à l’esclavage considéré comme un ordre « naturel ». La classe dirigeante blanche a le sentiment d’être menacée dans son identité même. Déjà. Erik Larson s’appuie sur les journaux intimes, les mémoires, les archives et les comptes-rendus d’un correspondant de guerre anglais de l’époque (le premier) William Howard Russel. « Je ne me serais jamais attendu, écrit Erik Larson dans ses remerciements, à ce qu’un correspondant de guerre britannique nommé William Howard Russell se révèle être une source aussi précieuse, et pourtant tel a été le cas ». L’atmosphère délétère à Washington et paranoïaque du Sud est passée au scalpel. Les mécanismes de la peur, alimentée par des rumeurs invraisemblables, des bruits de botte qui résonnent à l’horizon, Erik Larson n’oublie rien. L’ouvrage est touffu mais tombe à pic. On retrouve le sentiment d’humiliation d’une partie de la population, cette logique du « nous contre eux » utilisée jusqu’à plus soif par Donald Trump dans sa conquête de la Maison Blanche. De façon aussi rationnelle qu’irrationnelle, la sécession devient l’option ultime dans ces années-là. Un rêve de feu revient sur un moment historique clé de la nation américaine. Mais il éclaire aussi d’un jour sombre ce qui se passe depuis l’avènement du milliardaire au pouvoir.

Un rêve de feu de Erik Larson traduit de l’anglais (États-Unis) par Hubert Tézenas, Éditions Le Cherche Midi, 715 pages, 26,50 euros.

« L’Ange déchu » de Marty Holland : la serveuse, le menteur et l’innocente

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C’est une époque où le mouvement MeToo aurait déclenché des rires gras. Une hérésie, aurait-on même pensé. D’ailleurs, si d’aventure une femme voulait écrire un roman noir, elle avait l’intelligence de signer sous pseudo et en utilisant un nom masculin. Ce fut exactement le cas de Marty Holland qui en réalité s’appelait Mary Hauenstein.

Rien n’est banal dans la vie de cette dame. Son succès et sa chute sont dignes d’un vrai roman. Une enfance californienne après une naissance en 1910 ou en 1913 dans l’Ohio, et la demoiselle rejoint Hollywood, grand pourvoyeur de boulots dans ces années-là, comme secrétaire-dactylo à la Paramount. Très vite, elle se lasse des mauvais scénarios, prend la plume elle-même et se met à écrire des pulps, le genre à la mode. Fin 1944, pas frileuse du tout, elle vend les droits de son premier roman, Fallen Angel, à la Twentieth-Century Fox et décroche la timbale. Du jamais vu. 40,000 dollars, soit l’équivalent de 600 000 euros aujourd’hui. Deux géants du cinéma s’en emparent. Otto Preminger en 1945 puis Robert Siodmack cinq ans plus tard, dans une nouvelle adaptation. La chance appartient aux innocents, dit-on.

L’histoire de son roman est simple et s’inscrit bien dans l’air du temp de cet Hollywood des gangsters. Eric Stanton, une fripouille pas antipathique mais au regard fuyant débarque à Walton, une bourgade au milieu de nulle part, sur la côte californienne. Évidemment, il est fauché comme les blés. Stella Flint, la serveuse du café du coin est d’une beauté vénéneuse. Traduisez, je vaux mieux que ce trou à rat. Ils matchent d’emblée et Stella lui rapporte que dans ce bled il y a quand-même deux sœurs dont le pactole s’élève à dix mille dollars chacune. Le plan se dessine très vite. Séduire Emmie, l’une des deux frangines, voire l’épouser, la plumer puis se barrer avec Stella.

Problème. Stella est retrouvée morte, assassinée. Un flic débarque de New-York. On dit que c’est l’as des as. Ce fin limier de Mark Judd a même eu droit à un reportage entier dans True Detective, le magazine policier. Il a des méthodes peu orthodoxes mais grandement appréciées. On a donc le mauvais joli garçon, la belle fille du coin, le flic obstiné, la poulette innocente, en bref, le Bien contre le Mal. Dans leur ouvrage, Les femmes de la Série Noire, Natacha Levet et Benoît Tadié n’hésitent pas à « rapprocher le talent de Holland à celui de Simenon. On est chez les petites gens, dans un trou paumé et dans l’envers du décor de l’histoire ». Une chose est certaine, à force de lire de mauvais manuscrits, Marty Holland a su éviter tous les pièges du nanar pour sortir un pur roman noir.

L’Ange déchu de Marty Holland, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par France-Marie Watkins, révisée par Manon Malais, Éditions Gallimard Série Noire, 245 pages, 14 euros.

Les femmes de la Série Noire par Natacha Levet et Benoît Tadié, Éditions Gallimard Série Noire, 175 pages, 19 euros.

 

« Black River » de Nilanjana S. Roy : miroir de l’Inde des laissés-pour-compte

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« Il est plus qu’un simple cultivateur. Il a voyagé, fait des expériences. Travaillé comme mécanicien poids lourds, ouvrier du bâtiment, constructeur de routes, chauffeur à temps partiel, boucher. Sa fille est née dans une grande ville ». Tous ces mots, il les pense mais ne les prononce pas. Il est aussi muet que la mort de son enfant. Parce que ce jour-là, lui l’homme de paix est en feu, animé d’une colère inédite.

Le roman de Nilanjana Roy, Black River, n’est pas traversé par un souffle, il est habité par une tempête. La romancière indienne nous parle de douleur et de dignité. Chand, personnage d’une beauté romanesque infinie, a perdu sa fille. Munia, huit ans, a été retrouvée pendue dans le champ de son père, au bord de la rivière. La mère est morte en couches. La mort a frappé deux fois. Injuste et toute puissante. Il y a tout dans le roman de Nilanjana S. Roy. Le meurtre, l’enquête, les chemins de traverse que cette enquête emprunte, les magouilles du système indien, celles de la police, celles des puissants. Les divisions communautaires attisés par des discours politiques violents. Mais le regard de la romancière, d’une humanité renversante, illumine le récit de cette tragédie au parfum de cardamome.

Le village de Teetarpur est situé juste à la frontière entre Delhi et le Haryana, à une heure de voiture de la capitale administrative de New Delhi. À proximité, une zone d’usines sucrières et d’huileries. Un modeste bourg « connu pour rien » qui compte à peine deux cents huttes et maisons, en briques de plain-pied. Nous sommes dans l’Inde rurale, en territoire hindou. C’est Mansoor Khan qui a trouvé le corps. Les soupçons a son égard ont été immédiats : il est sans-abri et surtout musulman. « Ce qui a attiré son attention, ce sont ses pieds, la ficelle noire nouée autour de sa cheville en guise de porte-bonheur, la petite vague en serpent à son deuxième orteil. Il les a regardés un long moment, hébété, incapable de comprendre ce qu’il voyait ». Maintenant, il fait face à une foule de femmes, au frère de Chand, tous sont persuadés qu’ils tiennent leur assassin. La mise à mort est donnée par un homme qui ne l’est plus. « Enlève ton manteau, le col est trop épais. Il va me gêner» dit Chand, au condamné.

Le commissaire divisionnaire Pilania n’est pas dupe. Trop pratique ce coupable qui se taillade les poignets avant de faire un grand saut dans le puits. « Un homme aux étonnantes capacités qui a eu la prévoyance de traîner des fagots pour les disposer sur son corps brisé et s’est débrouillé pour allumer un feu tout en étant étendu au fond du puits ». Qu’importe, le commissaire signe les papiers qui clôturent l’enquête. Il a tant à faire à Delhi. Mais il sait. À quel moment faut-il se taire ? À l’échelle du pays, la police de Teetarpur n’est ni plus ni moins corrompue qu’ailleurs. Tout dépend de ses officiers. Et justement, le commissaire de Delhi tout comme l’inspecteur local, Ombir Singh, connaissent le système de l’intérieur. Ils devinent quand il faut donner du mou ou pas. Ils savent lorsqu’il faut punir ou pas pour mieux atténuer la vindicte populaire.

Ombir Singh attend une promotion. Il pèse le pour et le contre. Mais il pense aussi au mot justice. Sa femme attend enfin un enfant. Il devrait être satisfait. Il ne l’est pas. Il n’aime pas mentir. « Une lente fureur monte en lui. Elle couve, elle brûle ». Il y a une entourloupe. Il n’y avait aucun corps au fond du puits.

Il faut arriver à plus de la moitié du roman pour comprendre où nous emmène Nilanjana S. Roy. L’affrontement musulman/hindou. On s’était laissé bercer par le séjour de Chand à Delhi, son amitié indéfectible avec le couple musulman, Khalid et sa femme Rabia. Il n’y avait pas de différence entre eux, pas de religion. Unis dans la pauvreté, la douleur et la solidarité, tantôt au bord du fleuve, tantôt aux abords de décharges régulièrement détruites pour y construire des immeubles, symboles d’une modernité acquise sur le dos des plus démunis. Les promoteurs considérant ces opérations comme des mesures d’embellissement. Une marche forcée vers un futur où les laissés-pour-compte n’ont pas leur place. Ce roman nous parle aussi de ça. De la dignité humaine bafouée, de l’humiliation des plus faibles.

Alors, quand à la page 235, l’autrice écrit : « Ça continuera tant qu’on ne les aura pas arrachés de nos terres jusqu’à la dernière racine. Croyez moi, mes amis, tant qu’on ne les aura pas chassés de de notre pays jusqu’au dernier, rien ne changera ». On est ébranlé. Pourtant, on avait été prévenu. Ce panneau à l’entrée du village, « Interdit aux musulmans », aurait dû nous avertir. Mais tout à notre compassion pour le père de Munia, on n’avait rien vu. La romancière nous rappelle avec une finesse remarquable le contexte politique de l’Inde, ce pays de plus d’un milliard et demi d’habitants et un dirigeant qui ne cesse d’attiser la haine entre hindous et musulmans. L’Inde aux vrais Indiens, le dernier slogan en vogue.

Une prostituée a été tuée. Elle s’appelait Bachni, elle couchait avec des hommes puis les faisait chanter. En fait, elle faisait pire. Le livre de comptes en atteste. Des photos de fillettes et un nom: Dharam Bir, l’homme à tout faire de Jolly Singh. Le gros propriétaire terrien du coin, le seul à posséder une demeure en dur avec un bureau deux fois plus grand que le poste de police. Ombir reconnaît Munia dans cet album photos sordide. Quelle bonté chez Jolly Singh ! Il est plein d’attention pour Chand, il le déleste des soucis à venir et lui achète son champ, souvenir de toute son malheur. « Notre terre. Celle de Munia », songe Chand, le cœur serré. Mais une coupure de presse sur la femme inconnue trouvée morte près d’un canal,  non loin de son champ, sonne comme un coup de poignard. « Il a alors compris pourquoi son enfant avait été assassinée, pendue comme un chevreau frissonnant au crochet d’un abattoir». Il se veut le garant d’une injustice réparée. La rivière coule, noire et épaisse chez Nilanjana S. Roy. Le soleil ne brille plus. Le père n’a plus d’amour dans son cœur. On lui a volé quand on a tué sa fille.

Black River de Nilanjana S. Roy, traduit de l’anglais (Inde) par Benoît Dauvergne, Éditions de l’Aube, 408 pages, 21 euros.

 

« La Chambre d’Orwell » de Jean-Pierre Perrin : sur les traces de « 1984 »

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Il le souligne lui-même, il existe des dizaines de livres sur George Orwell. Mais le bonhomme le fascine. L’écrivain Jean-Pierre Perrin ira donc sur l’île de Jura à l’ouest de l’Écosse, où il n’y a pourtant quasiment pas de trace du célèbre écrivain anglais. C’est pourtant là, que le grand homme a imaginé et écrit l’un de ses chefs d’œuvres : 1984. Jean-Pierre Perrin a relevé le défi et arpenté cette île copieusement balayée par la pluie et arrosée par l’un des meilleurs whiskies au monde, un mélange osé de classique des Highlands et de malt insulaire.

En mai 1946, l’ancien combattant de la Guerre d’Espagne est un peu au bout de sa vie. La tuberculose ne le lâche pas. Il ressemble à un grand corbeau noir. Il ressent une urgence à quitter Londres qu’il dit « détester », la seule façon pour lui de se soigner et surtout de commencer et d’achever ce livre culte. Il embarque dans ses maigres bagages la nounou de son fils adoptif, sa sœur Avril qui aura la peau de la nounou, et choisit la bâtisse la moins équipée de l’île. Ne pas se laisser distraire par le confort, expier la mort de sa femme dont il se sent responsable, voilà ce qui l’anime. « Orwell était traversé de paradoxes, analyse Jean Pierre Perrin. Il était profondément anglais, il n’a jamais critiqué la Couronne ou la reine. Issu d’un milieu, comme il disait lui-même, « lower-upper-middle-class », petite bourgeoisie éduquée mais sans fortune, il a dès le départ pris le parti des démunis. Comme s’il se sentait coupable de ses origines sociales ».

Le romancier Jean-Pierre Perrin entreprend alors de revisiter les lieux foulés par Orwell, Eric Blair, de son vrai nom. En réalité, pas si simple. La présence de l’auteur se fait rare. La mondialisation et son merchandising semblent avoir encore épargné les îliens de Jura soucieux de préserver cet environnement resté sauvage. Noble explication qui peut en cacher une autre. Comme une petite vexation de ne jamais avoir vu le nom de leur minuscule territoire figuré dans 1984 ou autres écrits de cet écrivain de passage. Alors que faire, s’interroge Jean-Pierre Perrin, pourtant habitué à crapahuter dans les zones de guerre, « à part visiter la distillerie ou pérégriner dans la lande, si l’on ne craint pas de s’enfoncer jusqu’à mi- mollet dans les tourbières, ou s’asseoir sur un banc pour regarder l’Atlantique ? Heureusement, le pub est là… tout d’un coup, dans l’hôtel Jura d’à côté, Orwell est là figé par une peinture qui le représente assis derrière sa machine à écrire portable Remington… »

L’écrivain Orwell se laisse facilement détourner de son travail d’écriture. Décroissant avant l’heure, et bien que peu doué de ses mains selon Perrin, il participe à tout. Construction, menuiserie, l’homme s’essaie sans complexe à tous les travaux manuels. Il a aussi quelques obsessions comme la ponte des poules. Chaque jour, il rédige scrupuleusement dans son journal le nombre d’œufs que ces volatiles ont daigné lui offrir. Il s’occupe beaucoup de son fils qu’il adore mais dont ses attentes à son égard sont aussi contradictoires. Connaître tout de la terre et en même temps se préparer à rejoindre les plus grandes écoles anglaises. Ce sont les fameux paradoxes orwelliens. C’est dans cet univers « in-at-tei-gna-ble » que 1984 prend forme. Il mettra trois ans à le terminer.

Seules sept familles se partagent l’île. Selon le dernier recensement, il y a 212 habitants. Du temps de Orwell, ils étaient 263 âmes. C’est la famille Fletcher qui a loué Barnhill à Eric Blair. Si Kate Fletcher, la descendante actuelle, loue très cher ce cottage rustique, on ne peut pas l’accuser de le faire sur le dos de l’écrivain disparu : La machine qui trône sur un bureau n’est pas la sienne. Les riches touristes qui viennent sur l’île semblent animés du même désir orwellien, être loin de tout, sans pour autant avoir le désir de lire sa prose. Il faudra à Jean-Pierre Perrin renouer avec quelques singulières habitudes journalistiques (bakchich) pour avoir l’autorisation de pénétrer dans les lieux, admirer la Remington et regarder la mer, là très précisément où Orwell a sué sang et eau pour écrire cette œuvre d’anticipation plus que jamais d’actualité.

Jean-Pierre Perrin est lui aussi revenu sur la terre ferme. Il a du vague à l’âme. Quand il déguste un whiskey, son regard est ailleurs, peut-être à Barnill où « les souffles de l’océan cognent à la porte les jours de tempête », un paysage à perte de vue où pourtant George Orwell et Eric Blair ont cohabité. Tiraillés comme toujours entre deux paradoxes. Celui de rester à l’air libre ou de s’enfermer à double tour, consumé par l’envie d’écrire.

La Chambre d’Orwell de Jean-Pierre Perrin, Éditions Plon, 226 pages, 20 euros.

« Sa Majesté du carnage » de Philippe Lobjois : l’homme et la guerre

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Écrire la guerre en temps de guerre. Un exercice souvent compliqué. Un grand nombre d’écrivains n’y parvient pas. Philippe Lobjois qui vient de l’image – il a été un caméraman audacieux dans sa jeunesse – a relevé le défi. Entre deux missions pour un quotidien français, il a pris le temps de chroniquer plus personnellement un conflit au cœur de l’Europe, en Ukraine. Résultat, un journal de guerre sans concession, avec un titre fabuleux et qui claque, Sa Majesté du carnage.

Un livre échappe toujours à son auteur. Celui de Philippe Lobjois ne fait pas exception. Lorsque le journaliste écrivain explique sa démarche, il nous parle avec une nonchalance débonnaire, d’arrière-cour, d’adrénaline ou de reporters en quête de sensations. Sa Majesté du carnage est beaucoup plus que ça. La vie des autres, de celles et ceux croisés sur le terrain, ces figures réellement héroïques que sont les Ukrainiens, prises au piège par le voisin russe, voilà le cœur de son ouvrage. Cela fait trois ans qu’il les côtoie ces héros anonymes. Trois ans qu’il raconte leur destin, devine leur histoire lorsqu’ils gisent sur le sol, la cervelle éparpillée par un bombardement russe. Trois ans qu’il ressent leur douleur, écoute leur souffrance, interprète leur silence et tente de faire comprendre au monde ce qui se vit, ce qui se joue en territoire ukrainien. Trois ans qu’il assiste à la mécanique implacable d’un énième conflit dans un parcours personnel si particulier.

Ses références sont connues, Michael Herr et surtout Gustav Hasford, les deux Américains ayant couvert la Guerre du Vietnam et travaillé sur le scénario du film de Stanley Kubrick, Full Metal Jacket. S’il y a parfois chez Philippe Lobjois ce coup de poing brute et décomplexé d’un Hasford (pas forcément de façon cathartique), il y a autre chose. De plus grand, de plus universel, une profonde réflexion sur l’objet guerre. L’homme qu’il est  aujourd’hui n’est pas le produit d’un seul conflit. Il a couvert entre autres, la Birmanie, l’ex-Yougoslavie, l’Afghanistan, la Syrie et dernièrement l’Ukraine. Philippe Lobjois tente de décrypter ce mirage vieux comme le monde qui enflamme toujours les esprits, les nations puis les détruit méthodiquement. Chaque personnage incarne une fonction précise dans ce chaos ambiant. Les pompiers, les mineurs, les convoyeurs de mort ou encore celle qui sauve les chiens. Mais surtout, Philippe Lobjois interroge, s’interroge et analyse froidement : « 75 ans de paix sur le continent européen avait éloigné la menace de la guerre… Ce n’était plus le cas aujourd’hui… Rien de pire qu’un être humain désœuvré… Il y avait toujours un moment où on avait envie d’aller casser la gueule à son voisin, violer sa femme et piquer sa voiture. C’était ainsi ». Tout devient clair. Cette nonchalance trompeuse déjà démasquée dans Les tambours de Srebrenica où le jeune Lobjois s’insurgeait contre l’injustice, n’est qu’une couverture d’homme secoué. Elle permet de prendre de la distance pour mieux s’en approcher, pour mieux la gérer et absorber les chocs.

Au 58 rue de la Gare à Boutcha, dans la banlieue de Kyiv. Nous sommes dans l’épicentre de la guerre, au fond de toutes les guerres. Nous sommes au cœur de la séquence des viols. Les sœurs Galina sont avides de raconter. Et puis il y a cette jeune fille sans visage, le corps offert dans une pénombre étouffante, au fond du cellier. Les images se télescopent. Philippe Lobjois remonte le temps de son album secret de clichés à peine floutés par les années. « Têtes coupées de Rangoon, cadavres éventrés en Afghanistan, corps noirs et boursouflés par les chaleurs de la plaine de Sharikar, où les massacrés du parc Share Naw à Kaboul côtoyaient les énucléés de Vukovar ». Mais pour la première fois, le journaliste éprouve le besoin de connaître le nom à cette inconnue. Il lui faudra attendre quatre mois. Elle s’appelait Oksana Soulyma.

Après la sidération de Boutcha, les gens qui fuient avec leurs animaux domestiques, les tentatives vaines des correspondants étrangers d’aller sur le front, la guerre se cadenasse. « Le moment héroïque était passé et le temps de l’enlisement était venu… Les Ukrainiens étaient seuls, et ils commençaient à le comprendre. La guerre était faite par des hommes et suivait des processus similaires qui se reproduisaient siècle après siècle ». Philippe Lobjois note la lassitude légitime de ce peuple courageux. « Les hommes pensaient qu’en ne montrant pas les images de mort, ils avaient fait disparaître la guerre de leur monde ». Quelle erreur, nous rappelle le correspondant. La soif de destruction chez l’homme est sans limite.

Un condensé de toutes les techniques de guerre. Voilà ce qu’est aussi ce conflit ukrainien. À côté des tranchées dignes de la Guerre 14-18, vous avez aussi la technologie la plus innovante avec l’utilisation létale des drones qui terrorisent autant les soldats que la population. Et là, le passé de ce correspondant de guerre prend un nouveau relief. Philippe Lobjois n’est pas le résumé de l’intelligence artificielle, il reste l’homme qui a vu, il est comme les trésors du Louvre, sa valeur est incalculable, il est le gardien du temple de la mémoire. Ce sont ses souvenirs, ses regards, pas ceux d’une machine. N’est-il pas lui-même un peu las ? Non. Désabusé, peut-être un peu. Mais sa mission, celle qu’il s’impose, l’emporte toujours. Il lui faut raconter encore et encore. En espérant… Philippe Lobjois signe un livre sombre, parfois dérangeant. Lorsqu’il parle de Prigojine, le patron décédé de la milice russe Wagner, voici ce qu’il en dit : « Il avait découvert quelque chose à Bakhmout. Ce que tous ses milliards de dollars n’avaient pu lui apporter, ni aucune femme au monde… Il avait compris ce qu’étaient la guerre, la mort, le sacrifice, les empilements de cadavres, le risque de mourir. La vie dans son ensemble, quelque chose de rare et que seuls les guerriers connaissent. Une ivresse de soi-même ». Pas facile de lire ces lignes, reflets d’une conscience dévoyée. Mais lecture nécessaire, rappel douloureux de la fragile condition humaine. Qui n’a pas besoin d’un monstre technologique pour exister.

Sa Majesté du carnage de Philippe Lobjois, Éditions Récamier, 270 pages, 20 euros.

 

« Les Braises de l’incendie » d’Éric Decouty : le juge et l’avocate en quête de vérité

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Faire ce qui est juste. Le juge Gaspard Krause a passé sa vie professionnelle à essayer de s’y tenir. Au point de se brûler les ailes. Désormais, on le laisse végéter dans un coin. Mais un nouveau dossier va le remettre dans la course. Est-ce une bonne chose ? Sa femme malade le met en garde :  » Tu ne vas pas faire de connerie, cette fois ? » Que veut-elle dire ?

Un drame, une tragédie. Vingt-huit victimes innocentes meurent dans l’incendie d’un hôtel insalubre dans le 9ème arrondissement de Paris. Voilà son prochain défi. Oui mais. Ce sont des immigrés africains et le bâtiment était pourri. Le dossier sent les embrouilles, la patate chaude qu’ on se refile. Si Gaspard Krause en a hérité, c’est qu’il n’y a pas d’autre raisons. La visite du procureur adjoint dans son bureau ne dit pas autre chose et sonne comme un avertissement. Que se cache-t-il derrière cette soudaine sollicitude ?

Travailler, creuser, enquêter, trouver les coupables malgré le message subliminal des huiles au-dessus de lui qui dit bien, surtout ne pas faire de zèle. Mais une jeune femme, Nathalie Ségurel, avocate pénaliste du barreau de Bobigny,  a recueilli le témoignage de Maboussou, une fillette qui a perdu sa maman dans ce drame et qui affirme avoir vu son frère, Tano Diomandé, cette nuit-là, les suppliant de quitter le lieu au plus vite. Krause s’agace, « ce n’est pas un bureau de l’aide sociale », mais accepte de lire le témoignage. Qui pique sa curiosité. Lui qui a passé sa vie à faire un pas de côté n’est pas insensible à l’approche peu conventionnelle de cette jeune avocate. Il se lance. Le plus important, désormais, est de mettre la main sur cet adolescent ivoirien de 16 ans.

Qui n’a pas l’air d’avoir envie d’être retrouvé. A-t-il quelque chose à se reprocher ? Est-il de mèche avec le marchand de sommeil ? De fil en aiguille, le tandem découvre « un système bien huilé de corruption des services de contrôle afin de pouvoir entasser des migrants au mépris des consignes de sécurité ». Il n’y a pas une personne responsable mais toute une chaîne d’intervenants. Tano lui-même a un profil problématique. Il n’a pas de papiers, il a volé de l’argent dans cet hôtel, il a fréquenté des dealers et des imams peu recommandables. Krause regarde le dossier devant lui et entrevoit la suite  : La vérité contre la promesse d’un avenir ravagé pour Tano et sa petite sœur.

Éric Decouty a tissé une intrigue politico-judiciaire et sociale à partir d’un véritable fait-divers. Cet ancien journaliste maîtrise parfaitement les rouages de la justice et surtout ses lenteurs. La bonne volonté ne suffit pas. La belle dame craque de partout : faute de temps et de moyens. Le suspens du roman est au service d’un objectif : celui de démontrer les mécanismes sans limites de la rapacité des hommes. Mais l’empathie du juge et de l’avocate n’est pas sans danger. Faut-il suivre la loi à la lettre ou laisser parler son cœur ?

Les Braises de l’incendie d’Éric Decouty, Éditions Liana Levi, 352 pages, 21 euros.

« La Mort brutale et admirable de Babs Dionne » de Ron Currie : reine déchue du noir américain

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Vaut mieux pas lui chercher des noises, tabarnak. Babs Dionne tient sa ville d’une main de fer. Mais la disparition d’une de ses filles et l’arrivée de l’Homme viennent perturber pour de bon cet équilibre déjà précaire. La Mort brutale et admirable de Babs Dionne de Ron Currie ressemble à la brindille Kate Moss totalement ivre qui rentre tard le soir au Ritz à Paris, soutenue par son garde du corps et qui le lendemain ressort de l’hôtel, ressuscitée, fraîche comme un gardon. Indéboulonnable, indémodable comme les vrais romans noirs.

Dès le début, il est question de femmes. La première s’appelle Évangéline Lenormand et vient de la Nouvelle-Orléans. Maligne, elle ne s’est pas laissée avoir par les sornettes des curés et a pris le bateau pour le Québec, vers un destin qu’elle veut meilleur. Elle est la première d’une longue lignée de résistantes ordinaires. Deux filles, et un siècle plus tard, l’une des deux arrière-petites-filles se bat contre les Anglais « en égorgeant deux tuniques rouges qui pensaient pouvoir obtenir les faveurs d’une Canadienne sans débourser un sou ». Deux cents ans plus tard, la huitième arrière-petite-fille d’Évangéline se prénomme Barbara Levesque, surnommée Babs. Elle habite Waterville dans le Maine qui ressemble aux cités fantômes de la Virginie-Occidentale décimées par des années de désindustrialisation et l’arrivée des opioïdes. Babs n’a jamais mis les pieds au Québec mais est bien issue de cette dynastie de furieuses. Son quartier, Little Canada, est le seul du coin où l’on parle encore le Français. La population est soumise au bon vouloir des flics protestants anglophones. À 14 ans, après un viol et un flic poignardé, Babs a disparu pour mieux revenir cinq ans après. « Little Canada t’appartient. Ils le savent tous ». Mais nous sommes en 2016 et les seuls qui parlent encore français en Nouvelle-Angleterre, gravitent autour de cette Babs qui dirige désormais un mini syndicat de la dope dont les membres sont de vieilles copines d’enfance et dont les lieutenants principaux sont ses propres filles.

L’État est gangrené par la drogue, notamment le fentanyl et la crystal meth. Babs contrôle et régule le trafic local. Elle fait aussi elle-même la tournée des grands ducs tard dans la nuit, en apportant à domicile des médicaments que les plus démunis ne peuvent s’offrir. Un paradoxe dont n’a que faire un concurrent qui veut mettre la main sur la région et a envoyé L’Homme pour y remédier. Lori, l’aînée des sœurs qui avait fui la ville en s’engageant dans les Marines, est revenue mais est défoncée la plupart du temps. Pour l’heure, et après avoir survécu à une OD, elle sillonne Waterville afin de retrouver sa petite sœur Sis dont Bruce Coté le mari alcoolique, est fortement soupçonné d’avoir quelque chose à voir dans sa disparition. En attendant, Babs a récupéré le petit fils Jason, chez elle. Pas question que cette brute de père lève la main sur l’enfant. Mémère a des principes. L’Oxy d’accord, mais les coups sur le gamin, pas question.

Beaucoup de choses à gérer pour cette guerrière en fin de parcours. « La violence me poursuit depuis toujours », dit-elle, soudain consciente que sa fin va être tragique et arriver plus tôt que prévu. Ron Currie prend souvent le lecteur à contre-pied par des débuts de chapitre aussi nerveux qu’une Lamborghini. « À quel moment l’avenir d’une personne est-il scellé ? Prenons un exemple : ce soir, Sis Dionne est toujours en vie, mais dans vingt-quatre heures elle sera morte,-assassinée, plus précisément… » Le romancier qui signe là son cinquième ouvrage, a plongé dans les souvenirs de sa propre famille, un matriarcat aussi puissant que celui de Babs, pour imaginer cette histoire. On est toujours le moins que rien de quelqu’un pourrait être la morale du roman. Babs est blanche mais traitée comme une sous-citoyenne parce que de descendance française catholique. Toute sa vie, sa communauté a souffert de discrimination. Le style très visuel de l’auteur n’a pas échappé à Netflix qui a déjà fait main basse sur le roman. On songe à la série très sous-estimée de Justified, tirée des œuvres d’Elmore Leonard, et on se lèche les babines. Qui, pour jouer l’équivalent de Mags Bennett, l’horrible et redoutable doyenne de Justified dans les collines du Kentucky ? Babs, matriarche tragique, métaphore du déclin d’une Amérique post-industrielle junkie et livrée à des clans locaux qui font tourner les villes par leurs multiples trafics. Le roman est aussi un hommage aux femmes fortes qui protègent les leurs au prix du sang. Quitte à trahir, tuer ou mourir avec une dignité dont les codes nous sont obscurs et mystérieux.

La Mort brutale et admirable de Babs Dionne, de Ron Currie, traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Recoursé, Éditions Flammarion, 512 pages 22.50 euros.

« Les Éléments » de John Boyne : la guérison par l’écriture

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On se brûle. Furieusement. John Boyne est un sorcier de la chair et du cœur. Le Mal est en nous. Hommes mais femmes aussi. Êtres meurtris dans l’enfance. Marionnettes cassées, irréparables. Le dernier roman de l’écrivain irlandais est tumultueux, tempétueux. Il faut attendre les dernières pages pour entrevoir la lumière du ciel. On souffle sur les braises de nos sentiments malmenés. On respire. À peine.

D’emblée, on est en colère. D’emblée, on fait corps avec Vanessa Willow Hale. Elle nous emmène sur une île irlandaise. Elle et nous, sommes les étrangers. Puis elle se rase la tête. On prend alors nos distances, on regarde, on écoute. Vanessa nous conte une histoire. La sienne. Un drame. Un mari bien sous tous rapports accusé de pédophilie sur huit petites filles, le coup de massue. Une vie qui vole en éclats, la honte, la volonté de disparaître, de se faire oublier, éloigner le plus loin possible de soi cette tache infamante. Se remettons jamais d’une telle découverte. Le retour à la vie chez l’écrivain est audacieux. Il passe pour Vanessa par Luke Duggan, un très jeune homme qui vit sur l’île. Ce n’est pas une histoire d’amour que ces deux-là recherchent. Plutôt une forme de réconfort pour l’un, et de découverte pour l’autre. Rebecca sa fille ne veut plus la voir. Jusqu’au jour où elle change d’avis. Retrouvailles douloureuses, moment de vérité, le premier chapitre intitulé Eau s’achève.

Commence celui de la Terre. Nous avons les pieds bien ancrés dans le sol. Peut-être même à l’abri, pense -t-on. Quelle erreur grossière. Evan Keogh a quitté l’île de son enfance. Il a tenté d’être peintre, a échoué. « Je n’étais pas un artiste. J’étais juste bon en peinture. Tout comme mon père jouait bien au football mais n’était pas un footballeur ». L’inverse d’Evan qui porte en lui cette malédiction de posséder le don, celui du foot. Il a fini par céder et rejoint un club de pro ou il excelle. Mais là tout de suite, son avenir est compromis. Comme celui de son camarade de jeu, Robbie Wolverton, dont le père, Lord Wolverton occupe une place capitale dans le roman, même si à ce stade on ignore encore pourquoi. Les deux amis sont jugés pour viol et complicité de viol sur la personne de Lauren Mackintosh, « la fille ». Non coupable, affirment ils, l’un après l’autre. L’audace toujours, pour ne pas dire la perversité de John Boyne qui conduit le récit là où le sexe tarifié prend toute sa place. Où la vengeance est un plat qui se mange froid.

Un visage. Des mains, les siennes, celles d’une chirurgienne. Qui guérit les corps des grands brûlés. Nous sommes au cœur du Feu. Le docteur Freya serait donc une sainte. Vous n’y êtes pas. De victime, elle est passée à celui de bourreau. Freya, violentée dans son enfance, inflige désormais la souffrance. L’audace de John Boyne n’a pas de limite. Elle est sans doute à la hauteur de sa propre souffrance. Abusé lui-même dans son enfance, l’écrivain tente à travers ce roman cathartique, et sorti dans un premier temps sous forme de nouvelle, de se délester d’une peine abyssale, de juguler une colère dangereuse que seuls parfois des mots peuvent canaliser. L’Irlande a eu son heure de triste gloire en matière de scandale sexuel. À croire que la religion y était pour quelque chose. Freya se charge des adolescents. À sa manière coupable.

Dernière ligne droite. En réalité, un cercle. Et celui qui va en sortir, celui qui va réparer en revenant au point de départ, là où tout a commencé, s’appelle Aaron Umber. Il retourne avec son fils Emmet sur l’île de Vanessa, la première de cette lignée de gens cabossés. Les Éléments est un roman de vie et de survie où le sexe dévoyé a cru l’emporter avant qu’un adolescent obstiné ne dise stop. On reprend notre souffle. On s’envole dans les Airs où les nœuds entrelacés se défont un à un. Doucement mais sûrement.

Les Éléments de John Boyne, traduit de l’anglais (Irlande) par Sophie Aslanides, Editions JC Lattès, 506 pages, 23.90 euros.

« Murthy » de Jean-Marc Souvira ou la fin de l’innocence

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Dans la chaîne alimentaire du vice, ils se battent pour la première place. Dealers et flics ripoux. La pire espèce de la race humaine. Miller alias Mamba et Elvire Andrieu dépendent de la Crim, leur job officiel. Mais le duo fait aussi des extras. Comme dépouiller les collecteurs de fric chez les dealers. Grosse faute de quart parce que dans leur élan décomplexé, les deux pourris s’attaquent aux frères Mansouri. Et c’est loin d’être l’idée la plus lumineuse qu’ils aient eue. Après l’excellentissime Porte des Vents, Jean-Pierre Souvira revient avec un roman noir de gros calibre, Murthy, où le destin aussi banal que tragique d’un jeune Indien deuxième génération, dans les filets d’un cartel franco-marocain et d’inspecteurs dévoyés.

C’est un bon petit gars, ce Murthy Banerjee. Il fait la fierté de ses parents, il va à l’université et sera professeur d’histoire. Son mariage avec Malini Gupta est planifié. Tout roule. En surface. Parce que le jeune homme qui travaille déjà dans un restaurant pour payer ses études et soulager ses parents, fait aussi le coursier pour les dealers. Il va d’un point A à un point B, sans rien connaître du bizness et surtout de ses commanditaires. Il se contente de prendre la sacoche pleine de pognon pour la remettre en mains propres à quelqu’un qui l’attend quelque part. Moins il en sait, mieux il se porte. Il veut durer encore quatre mois, juste de quoi payer le mariage, puis il arrêtera. Un vœu pieux. Il finit par se faire choper. Direction la zonzon.

Que demande-t-on à un bon roman noir ? De tomber dedans, et de le lire d’une traite. C’est exactement ce qu’il se passe avec le livre de Jean-Marc Souvira. Mumba et Elvire sont d’enfer. De beaux salopards qui un jour, il y a bien longtemps, ont été de vrais flics puis se sont perdus en route, déçus par leur propre corporation et par la justice. L’auteur est un ancien commissaire général et a exercé trente ans au sein de la police judiciaire. Il connaît l’envers du décor. Du plus petit au plus haut dans la hiérarchie criminelle, il les a tous côtoyés à un moment donné de sa carrière. Depuis plusieurs années, il leur donne vie à sa façon, il les sort de leur cadre souvent réducteur où tout est blanc ou noir. Cela donne une kyrielle de personnages très souvent sans libre arbitre qui se battent comme ils peuvent pour se forger un destin pas forcément tout tracé. Murthy petit pion dans la grande lessive du crime, en est l’expression absolue. Incarcéré, protégé malgré lui, il ne pense qu’à une chose : son karma.

Mais c’est un gars qui apprend vite et va devenir malin. Tenir sa langue est la première chose qu’il assimile. Derrière les barreaux, il se fait aussi deux amis, Johnny et Ethan. Il reçoit pas mal de corrections et développe un instinct de survie qui lui vaudrait le premier prix chez les scouts. Son atout majeur : cette façon qu’il a de persuader l’autre de son innocence quand il vous regarde avec ses grands yeux remplis d’effroi et qu’il vous lâche toujours une petite vérité comme un os à un chien affamé. L’auteur a l’air de bien aimer son personnage qui s’endurcit sous nos yeux. Parce qu’au fond, on a envie qu’il s’en sorte Murthy. Trop de crapules se servent de lui, trop de pauvres types ou même de flics ripoux. Le roman n’a pas une fin très morale, mais pour une fois on n’est pas mécontent. Les méchants vont dormir en prison et ce héros pas si héros ordinaire aura la belle vie.

Murthy de Jean-Marc Souvira, Editions Fleuve Noir, 496 pages, 14,99 euros.