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« Les Oubliées de l’Arkansas » de Monica Potts : une amitié perturbée sur fond de déclassement social dans l’Amérique rurale

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Clinton. Non pas Bill Clinton, l’ancien président américain mais Clinton, Arkansas, dans les monts Ozarks. Bled rural blanc perdu au milieu de nulle part, dans le comté de Van Buren. Monica et Darci sont amies. Elles ont un objectif commun : ficher le camp dès que possible. La vie en décidera autrement.

Si vous voulez avoir quelques éléments de réponse sur l’électorat de Donald Trump, il faut lire « Les Oubliées de l’Arkansas » de Monica Potts. La jeune femme a fini par partir et devenir journaliste. Elle serait Française, elle penserait en termes de transfuge de classe. Mais elle ne l’est pas. D’autre part, elle a fait le chemin inverse. Elle est revenue sur ses terres natales, elle a cherché, enquêté et repris contact avec cette copine d’enfance, laissée en rade face à des démons insurmontables. Ouvrage social et critique sur une Amérique riche qui lâche ses pauvres, « Les Oubliés de l’Arkansas » nous aide à comprendre une population qui a regardé le rêve américain comme un mirage en plein milieu du désert. « Le revers de l’esprit d’Indépendance américain est une propension à abandonner les individus à leur triste sort. » Ceux-là n’appartiennent pas aux minorités, ce sont ces petits Blancs qui se sentent humiliés de vivre dans les mêmes conditions que certains Noirs-Américains ou Latinos. Un sentiment d’humiliation qu’ils expriment dans les urnes depuis 2016, en ayant voté pour Donald Trump.

Il y a les statistiques et les gens derrière les chiffres, les courbes et les schémas. En s’attachant à cette amie, Monica Potts a tenté d’humaniser ces variables et invariables que dans un autre monde on appelle destin, parcours, réussite ou échec. Cela lui a pris deux ans à partir de 2015, date à laquelle elle a fait des allers-retours avant de s’installer définitivement à Clinton, en 2017. C’est autant un travail intime avec les treize volumes de ses propres journaux d’adolescente que le résultat de la consultation des archives publiques, de la lecture de vieilles coupures de presse et des interviews ou les simples conversations entre amies. Il n’y a rien de funky dans ce qu’elle découvre. L’Amérique profonde, la vraie ne fait pas rêver. Normal. Ces Américains eux-mêmes ne peuvent se le permettre, écrasés par le manque de tout. D’argent, d’assurance santé, d’emploi et surtout de perspectives. « Les comtés du centre du pays et du Sud abritent une population en moyenne plus âgée, plus blanche, moins éduquée et plus conservatrice que la moyenne nationale dans son ensemble. » Une dernière donnée a motivé Monica Potts. Même l’espérance de vie est de plus en plus courte pour les femmes peu éduquées en Amérique. Les chercheurs ont un nom pour en parler. Ils appellent cela “diseases of despair”, les maladies du désespoir, qui incluent le suicide, la mort au volant dans un état d’ébriété et les overdoses.

Lorsque Donald Trump s’est présenté à l’élection présidentielle en 2016 et l’a remportée, la ville a majoritairement voté pour lui, au nom du conservatisme politique et de la religion évangélique. C’est peut-être la pierre angulaire dans la trajectoire des deux amies. La maman de Monica n’est pas croyante, celle de Darci Brawner au contraire, l’est énormément. « L’église, écrit Monica Potts, est moins une croyance personnelle qu’un instrument pour un contrôle social. » Tout est dit. La religion n’est pas à prendre à la légère dans ce pays de 367 millions d’habitants et ses 400 millions d’armes en circulation. Elle régit votre vie. S’il est possible d’y échapper dans les grandes villes, ce n’est pas le cas dans les États du centre et du Sud. Les chiffres n’ont pas beaucoup changé. S’agissant du comté de Van Buren, 4017 des 7057 pratiquants réguliers fréquentent une des dix-huit églises baptistes du Sud (de loin le groupe le plus important), puis viennent les Églises du Christ, également évangéliques. « Quand on superpose la carte des communautés blanches évangéliques et celle des régions où les femmes décèdent prématurément, font des overdoses et sont sans emploi, on s’aperçoit qu’il y a concordance.”

Deux amies de même milieu social, d’intelligence identique. Qu’est-ce qui a mal tourné ? C’est une des interrogations douloureuses de l’autrice. Au fond, pourquoi Darci malgré ses super notes à l’école a-t-elle dévissé ? Les fameuses statistiques se mettent en mouvement, l’église, le social… des explications objectives, scientifiques. Mais pas seulement. Bien que désargentées, les mères des deux jeunes filles ont réagi  différemment face à l’adversité, et surtout la maman de Monica a refusé le diktat, la pression de l’église. Ne pas se fondre dans le moule ou alors jusqu’à un certain point, oser espérer un meilleur avenir pour ses enfants malgré les difficultés objectives rencontrées. On assiste alors à travers le récit de Monica à la descente aux enfers de Darci qui vit une grossesse très jeune, une addiction à l’alcool et aux drogues et une multiplication de petits amis abusifs et violents. Tandis que Monica s’envole pour de meilleurs cieux et crève le plafond de verre social : collège, université, New York et enfin Washington DC avant de rentrer au bercail comme aimantée par une terre pourtant peu généreuse envers ses habitants. Au fil de son enquête, elle réalise que son amie a subi une longue série de traumatismes qu’elle a camouflée aux yeux des autres et de sa propre famille jusqu’à ne plus faire illusion. On sent Monica Potts coupable de ne pas s’être suffisamment rendue disponible pour Darci, de ne pas avoir su la remettre dans les bons rails. Aurait-elle pu ? Sans doute pas. Ce n’est pas à l’individu seul de réparer un système cassé qui les broie. C’est à la société, à l’État et à ce qu’on attend de lui. Il n’y a pas que le déterminisme social et économique. Les mères des deux jeunes filles l’illustrent parfaitement.

Un certain J.D. Vance a lui aussi commis une autobiographie « Hillbilly Élégie » (Globe) qui à sa sortie en 2016 lui a valu de devenir le « darling » de la scène intellectuelle libérale américaine. Un Redneck, un White Trash, avait réussi à s’en sortir. Le rêve américain était encore possible. Las. Démocrate et fervent critique de Donald Trump avant le succès de son livre (vendu à plus d’un million d’exemplaires) J.D. Vance a depuis tourné casaque et a même été choisi comme vice-président du candidat à la Maison Blanche. Espérons que Monica Potts campe bien sur ses deux jambes. Et n’oublie pas « Les Oubliées de l’Arkansas. » Ce serait dommage après avoir écrit un tel ouvrage aussi informatif que sensible et éclairé.

« Les Oubliées de l’Arkansas », de Monica Potts, traduction de l’anglais (États-Unis) par Cécile Deniard, Éditions Globe, 416 pages, 24 euros.

 

« Une tombe pour deux » de Ron Rash : la magie de l’écrivain américain opère toujours

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Il existe deux fronts dans le dernier roman de Ron Rash. Celui de la Corée et celui de la famille du soldat, là-bas en Caroline du Nord. Deux façons susceptibles de mourir. La première sanglante, la seconde diffuse, invisible mais tout aussi définitive. « Une tombe pour deux » est un drame à double détente où, au nom de l’amour, une machination de bas instinct se met en mouvement afin de satisfaire un égoïsme sans borne.

Au nom de l’amour donc, Jacob Hampton épouse Naomi Clarke en cachette. Au nom de cette même chose évanescente, Daniel et Cora les parents leur fils unique Jacob (le seul qui reste dans une fratrie de trois) vont mentir. D’une façon éhontée. Le roman s’ouvre ainsi sur une rivière. Elle sépare Jacob de son ennemi nord-coréen. Il sait qu’il doit s’en sortir vivant parce que dans deux mois, Naomi mettra au monde leur enfant. Il a dix-sept ans, elle en a 16. Elle vient du Tennessee voisin. Elle est jolie comme un cœur. Avant de partir à la guerre, Jacob l’a confié à son meilleur ami, Blackburn, le gardien du cimetière.

Puis vient le télégramme du ministère de la guerre. Cora ne peut l’ouvrir seule, elle attend Daniel. Ce sera la cuisine. C’est dans cette pièce que tout se décide. Grièvement blessé. Mais pas mort. Les parents respirent, conspirent. Cora a toujours été la plus intelligente. Pas question de dire à Naomi que Jacob est vivant. Le couple donne de l’argent au père et s’assure qu’ils n’entendront plus jamais parler d’elle. Ils n’auront pas leur fils, ils n’auront pas leurs biens. Le mensonge est consommé. Aux yeux du monde, la jeune femme est morte. Jacob est rentré. Ses parents sont revenus sur leur décision de l’avoir déshérité. Il sera bien le principal héritier de la scierie près de la rivière. Encore une. Jacob reprend sa chambre mais passe beaucoup de temps au cimetière. Sur la tombe de Naomi. Les prises de bec avec son ami Blackburn sont plus fréquentes, plus acides. La jeune femme leur manque. Un bouquet de fleurs va faire exploser le tout.

Ron Rash a soixante-dix ans. Il a commencé par la poésie. Son roman est imprégné d’une sensibilité quasi mystique. Si Daniel et Cora incarnent la faute, Blackburn pourrait représenter le Juste. Défiguré depuis l’enfance, il a trouvé du travail parmi les morts, il est le fossoyeur. Mais il n’est pas comme son prédécesseur qui jurait comme un salopard, qui jetait ses mégots. Non, Blackburn est respectueux et il a trop peur d’une chose : de tomber dans le trou qu’il creuse. Il veille aussi sur Naomi Clarke. Il est celui qui ne croit pas. Ou plus. Un jour, il cesse de se plier devant la parole hostile, les menaces de Cora. Parce qu’il est indigné. Homme de peu de mots, il s’épanche auprès de Jacob. Enfin.

Jusqu’où peut-on aller par amour ? Cora et Daniel préfèrent voir leur fils souffrir. “ Il oubliera. “ Peut-être. Mais de quel droit pensent-ils à sa place. Ron Rash nous a raconté l’histoire de l’amour sous toutes ses formes : celui des parents, celui d’un homme et d’une femme, celui de deux amis. Il nous a parlé de fidélité, de trahison, de folie. Des thèmes universels que le romancier américain nous a livrés auréolés d’une poésie soyeuse. Les mots s’envolent légers et lourds de sens. Cosmiques.

« Une tombe pour deux » de Ron Rash, traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez, Éditions Gallimard/ La Noire, 304 pages, 20 euros.

 

« Les Carnets du Congo » de Nikolaj Frobenius : mercenaires soldats ou assassins ?

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La Norvège a été secouée par cette affaire. Deux ex-soldats norvégiens, Tjostolv Moland et Joshua French, sont arrêtés en 2009 puis condamnés à mort pour le meurtre supposé de leur chauffeur, sur une piste déserte en République démocratique du Congo (RDC). Nikolaj Frobenius, auteur du célèbre thriller Insomnia, repris par les Américains dans un film avec Al Pacino, s’empare de cette histoire et en brode une nouvelle. Vérité, mensonge, où se situe le curseur ? Qui traficote les faits ? La justice congolaise ou les deux mercenaires pris au piège de leur propre récit ? Celui qu’ils veulent livrer ou celui qui s’est réellement passé ?

Le narrateur est Nikolaj Frobenius. Il imagine que son double est approché par Jasper Gahn, un réalisateur qui, sans doute pour revenir sur le devant de la scène, veut tirer un scénario de cette affaire aussi médiatique que sulfureuse. Ce dernier lui propose de se rendre au Congo afin d’interroger les deux hommes. Le narrateur se pose d’emblée les questions habituelles : étaient-ils des aventuriers, des chercheurs d’or, des mercenaires ou encore des racistes… Là, commence, peut-être, le malentendu entre l’écrivain et le réalisateur. L’un veut juste un bon script pour en faire un film, alors que l’autre s’échine à découvrir la vérité.

La première rencontre a lieu à Kinshasa, la capitale, au cours de l’été 2013. Il se rend à la prison de N’Dolo. Il est surpris de constater que les deux hommes, tous deux vêtus de la tenue verte et orange, affichent un air tranquille et sont en bonne santé. Leur postulat de départ est limpide. « On se considère comme des soldats en activité. Pas des détenus. » Puis pendant trois jours, de 10 heures du matin, à deux heures de l’après-midi. Le quatrième jour est perturbé. Il y a une bagarre dans l’enceinte de la prison. Très vite, les entretiens s’avèrent insatisfaisants pour le romancier. Les notes qu’il prend consciencieusement le font réfléchir. « Y avait-il matière à faire un film, je n’en savais rien. Je partais du principe que Jasper entendait par “histoire” un récit clair qui mettrait en scène des conflits explicables et des personnages aux motivations compréhensibles pour tout le monde. » Pour lui, rien ne vient. Le doute s’installe, les soupçons, comment peut-il écrire sur des sables mouvants sans connaître les faits. Les vrais. « Qu’est-ce que je peux faire ? Dépeindre une impression viscérale de solitude dans le pays. Je commencerai par-là : écrire comme si c’était un roman. » Ce n’est clairement pas la préoccupation principale de de Jasper.

Alors, il imagine les deux aventuriers à moto à l’approche de Kisangani. Mai 2009, province de l’Est. La panne, la voiture avec un chauffeur marié et six enfants. Et une piste devant eux, d’un noir d’encre. Ils passent la borne 102, puis 106. C’est à la 109 que tout déraille. Un coup de fusil, le chauffeur Avedi Kasango, mort. « Ce récit, on l’avait entendu et lu à de multiples reprises. Mais qui disait la vérité ? » Jasper attend de la fiction, le narrateur s’obstine à découvrir le vrai. Il ne leur ressemble pas mais le syndrome de Stockholm fonctionne. Il éprouve de la sympathie pour eux. Il s’égare. Il le sait.

Plus le temps avance, plus la condition des deux prisonniers se détériore. Et plus l’écrivain se sent manipulé, incapable de contrôler ce récit qui ne peut qu’exister dans son imagination. Les deux hommes sont condamnés, l’affaire se corse, l’un meurt et l’autre est accusé de l’avoir tué. Joshua French sera finalement libéré après une caution versée par le gouvernement norvégien. Nikolaj Frobenius se pose la question. « L’intérêt de l’écriture n’est pas d’avoir raison. Chercher est un but en soi. » Et il cherche, le narrateur. Il se souvient de son passé de petite frappe, de ce moment où il aurait pu mal tourner, s’il n’avait pas eu un terrible accident. Est-on maître de son destin ? Les deux hommes, quant à eux, ont une perception catégorique de ce qu’ils ont été : « Nous étions des soldats, pas des criminels. » Nikolaj Frobenius n’a aucune idée de ce qu’il doit ou aurait dû croire.

« Les Carnets du Congo » de Nikolaj Frobenius, traduit du norvégien par Françoise Heide, Éditions Actes Sud, 320 pages, 22.80 euros.

 

 

« Le Pacte de l’Eau » d’Abraham Verghese : un roman éblouissant et solaire où nostalgie et modernité glissent sur une eau miroir.

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Une saga familiale épique, quasi biblique, une fable où les personnages sont emportés dans le tourbillon infernal de romances sucrées, salées. Une vie ailleurs dans la moiteur d’une Inde des traditions où l’eau respire, étouffe, donne et reprend. Une vie faîte de cycles plus ou moins longs. Le roman d’Abraham Verghese est lumineux et splendide. Loin des clichés ou du regard étranger qui cherche toujours à transcender des choses qui ne peuvent l’être. On est dans le sud-ouest de l’Inde, dans ce qui est aujourd’hui le Kerala. “ Le premier État au monde, qui sera à un moment donné de son Histoire, dirigé par un gouvernement communiste porté au pouvoir non par une révolution sanglante, mais par un scrutin démocratique. “

« Elle a douze ans, et demain elle sera mariée. Mère et fille sont allongées sur la natte, joue contre joue, le visage baigné de larmes. Le jour le plus triste de la vie d’une jeune fille est celui de son mariage, lui souffle la maman. Ensuite, si Dieu le veut, les choses s’améliorent. » Héritage maudit transmis de génération en génération entre femmes, et conséquence directe d’un système impitoyable de castes dans un pays qui refuse obstinément de bouger. Nous sommes en 1900 et nous allons la suivre sur sept décades. Le romancier qui est aussi médecin et professeur à l’université de Stanford en Californie, dramatise volontairement le début de son roman. Comme pour mieux faire diversion. Parce que de cette tradition ancestrale perçue avec horreur par l’Occident, naîtra l’une des plus jolies histoires d’amour comme peut en produire la littérature de qualité. Molay s’appelle encore Molay et elle va épouser un homme de 40 ans, veuf, taiseux et qui craint l’eau. « Cette région est façonnée par l’eau, et ses habitants unis par une langue commune : le malaylam. » Plus tard, ces territoires seront regroupés pour former l’État du Kerala. C’est aussi ici que saint Thomas convertit les premiers chrétiens en l’an 52. Ainsi, « deux descendants de ces premiers convertis Indiens, une jeune fille de douze ans et un veuf de dans la force de l’âge, viennent de se marier. » Les us et coutumes seront respectés à la lettre. Le mari ne touchera sa femme que lorsqu’elle aura atteint seize ans et un an plus tard, elle donnera naissance à son premier enfant, une fillette, Bébé Mol. Quelques-uns des protagonistes de cette première partie de l’ouvrage nous accompagneront jusqu’en 1977. Molay deviendra maman une seconde fois, d’un fils Philipose, qui lui-même épousera Elsie, la fille d’un Indien riche et personnage haut en couleur.

Une vie est traversée de joies et de drames. Celle de Molay qui deviendra Big Ammachi, n’échappera pas à cette équation. Premier bonheur : ce mari beaucoup plus âgé qui se révélera attentionné et bon. Elle sait lire mais pas lui. Il laisse le journal, le Manorama, sur la table. Une complicité se forme, une habitude, elle lui lira les nouvelles. Ce geste est d’une modernité absolue dans un pays où les femmes vivent, respirent selon le bon vouloir de l’époux. On comprend très vite que le romancier n’a pas l’intention de nous conter une histoire atroce qui pourrait alimenter tous nos fantasmes sur une Inde répressive (souvent réelle) envers les femmes. Abraham Verghese a choisi la nuance, la bienveillance. Et parfois, l’amour qui peut naître entre deux personnes contraintes par une société toute puissante. On vit au rythme de leurs malheurs et de leurs bonheurs, enchantés par les barrissements de Damodaran (Damo), l’éléphant qui s’installe toujours près du plus vieux palmier. Il est capricieux. Contrairement aux chèvres ou aux vaches, il refuse de manger dans les excréments. Il s’approche, et c’est tout nouveau, de la cuisine, la preuve qu’il aime bien Molay. Le jour de ses seize ans, l’animal s’enhardit davantage. Le soir, son mari vient la chercher. Le pachyderme avait deviné. « La vie se poursuit à son rythme habituel. Bouches à nourrir, mangue à cueillir, riz à vanner, Pâques, Onam, Noël, un cycle qu’elle connaît sur le bout des doigts et qui l’aide à mesurer l’écoulement des jours. En apparence, rien n’a changé. Mais après cette nuit-là, toute distance entre mari et femme s’évanouit. » Et puis, ce sera le chagrin. Une petite fille qui le restera toujours. La découverte de la Malédiction qui provoque la mort de Jojo, le fils de son mari et de sa première épouse décédée, noyée dans les eaux. Il l’appelait l’enfant tigre parce qu’il adorait grimper aux arbres. Mais il est mort noyé dans un fossé d’irrigation. La Malédiction a réclamé son dû. Molay s’interroge : « Est-ce une fatalité, un fléau divin, ou une simple maladie ? »

Madras, 1933. Un jeune médecin, Digby Kilgore, originaire de Glasgow en Écosse, est sur le point de débarquer après avoir traversé la Manche, la Méditerranée, la mer Rouge et l’océan Indien. Des étendues marines à l’infini. Étourdissantes, éprouvantes. Mais il arrive à bon port et prend ses fonctions à l’hôpital Longmere où il espère acquérir un savoir-faire de chirurgien. Il est doué et prometteur. Il découvre le service réservé aux indigènes, celui des Anglo-Indiens et celui des Britanniques. Ce dernier est la chasse gardée du docteur Claude Arnold. Un incapable, raciste, alcoolique et mondain. Les autres sont à la charge du docteur Ravichandran, chirurgien indien de haute volée. C’est avec lui que Digby veut perfectionner sa maîtrise de la chirurgie. Les malheurs qui touchent les femmes et les hommes se moquent de leur couleur de peau ou de leur place dans la société. Digby a eu une enfance misérable, il était du côté des oppressés. En Inde, alors sous domination britannique, il est de facto le dominant. Abraham Verghese adore les changements de perspective. Qui est-on et quelle place occupons-nous, en fonction de l’endroit où l’on vit. Le romancier n’aime pas le noir et blanc. Il vit dans les nuances.

À quel moment, les deux univers vont-ils se percuter ? Comment Big Ammachi s’insère-t-elle dans le récit de ce Blanc venu de Glasgow. La médecine est le premier pont. Deux hommes se distinguent. Digby Kilgore et le docteur suédois Rune Orqvist, également fondateur d’une léproserie. Les opérations sous la plume de l’écrivain/médecin sont épatantes. On découvre des maladies propres au pays, on suit l’apprentissage humble et attentif de Digby avec fascination. La morve des Blancs, l’adresse des chirurgiens locaux écrasée par ces mêmes Blancs, soucieux de préserver un prétendu savoir qui leur échappe ou qu’ils dominent parfois à peine, comme ce docteur Arnold. Le deuxième lien repose sur les personnages et leur destin. Le mari de Big Ammachi est décédé. Son fils Philipose se rend à Madras. Il doit y étudier la médecine. Ce sera un échec. Il rencontre une jeune fille, Elsie, qui le dessine. Elle sera son obsession. Elle deviendra sa femme. Il lui promet la lune. Pendant ce temps, la colère gronde, explose, l’Inde acquiert son indépendance. Le livre de l’auteur n’est pas politique mais les soubresauts de la nouvelle nation sont incorporés au récit avec une adresse de magicien.

Elsie est un joyau. Philipose se transforme en imbécile. L’arbre qui assombrit la demeure ? Elle veut qu’il s’en débarrasse. Il fait traîner l’affaire. Leur fils meurt. Il n’a pas succombé à la Malédiction qui veut qu’à chaque génération un membre de la famille disparaisse dans les flots du fleuve, mais il a quand même cessé de vivre. Elle le quitte, revient, accouche d’une fille. Se rend au bord de l’eau. Et disparaît. La Malédiction ? Le deuxième échec, assurément. Abraham Verghese nous chatouille avec un suspens qui ne dit pas son nom. Il a mis dix ans pour écrire ce roman qu’il a dédié à sa mère, Mariam. On arrive à 1977. La petite-fille de Big Ammachi a accompli son rêve : Mariamma est médecin. La passation de pouvoir ultime. De la femme découlera la vérité et la connaissance. « Le Pacte de l’Eau » est une saga plus féminine que féministe, écrite par un homme dont le propos initial n’était sans doute pas d’en faire un manifeste politique et genré. Il y a trop d’amour, d’intelligence et de bienveillance dans ce conte du Kerala où les rêves de gens ordinaires se transforment parfois en réalité extraordinaire. Un antidote à la morosité ambiante, à la fureur du monde qui nous entoure. Un espoir, l’assurance que l’Homme peut se montrer bon. Parfois.

« Le Pacte de l’Eau » d’Abraham Verghese, traduit de l’Anglais (États-Unis) par Paul Matthieu, Éditions Flammarion, 827 pages, 24.90 euros.  

 

« Ténèbres et Compagnie » de Sigitas Parulskis : un roman noir au service de l’indicible

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Perturbant. Impossible de passer sous silence l’impression générale ressentie à la lecture de « Ténèbres et Compagnie » de Sigitas Parulskis. Avec la parution quasi simultanée du roman d’Olivier Norek, « Les Guerriers de l’hiver » (Michel Lafon), qui se déroule chez le voisin finlandais, il semblerait que la collaboration avec le régime nazi dans cette région du monde soit désormais passée au crible des écrivains. Chacun lève le voile d’un tabou à sa façon. Celui choisi par Sigitas Parulskis se veut violent, dénonciateur, culpabilisateur. Il questionne les chemins pris par certains hommes dans un contexte de guerre. Et qu’ils  justifient souvent par cette grande phrase : je n’avais pas le choix.

Celui du photographe Vincentas appartient à l’amour. Qu’il porte à une femme juive alors que la Lituanie se débarrasse de « cette vermine ». Il s’est fait prendre dans la rue avec son appareil photo. De quoi le mener tout droit en prison ou pire le faire tuer. Les hommes d’Hitler n’aiment pas les photos. Sauf un, l’Artiste. C’est ainsi que Vincentas le surnomme d’emblée lorsque le SS lui adresse la parole. Tout est élégant chez lui, même la façon dont il sort son revolver et tire dans l’occiput russe. “ Le SS avait sorti son arme à feu comme on sortirait une épée ou un fleuret dans un combat duquel il n’aurait été que l’unique vainqueur. “

Lituanie, 1941. Vincentas aime Judita, traductrice de métier. “ L’unique pécheresse qui aurait pu être une sainte. “ Il est prévenu. « Coucher avec une Juive n’est pourtant pas raisonnable par les temps qui courent, même si ça peut paraître très romantique. » Le pacte est donc scellé entre l’officier SS et le photographe. Il ne lui demande pas de tuer mais de faire des photos. Artistiques. Il appuiera bien sur un bouton, un déclencheur. Mais le sien n’entraînera la mort de personne. S’il est ébranlé, Vincentas s’arrange très vite avec sa nouvelle situation. Il se voit comme un observateur, pas comme un acteur. Il est affecté au groupe spécial pour les opérations en province dirigé par l’Obersturmführer Joachim Hamann. Il a reçu un document signé d’un certain Heydrich dans lequel il lui est expliqué qu’il sera autorisé à photographier les exécutions de Juifs. Il est dans la cuisine de sa mère. Elle lui demande ce qu’il lit. Il répond. Rien. La faute originelle, la suite d’une longue liste de compromissions avec soi-même. Je n’avais pas le choix.

L’appareil photo devient l’extension de son âme qu’il perd en route. Un morceau de réalité dans le bain du révélateur. Avec Judita, il sort son appareil les mains tremblantes et cherche longtemps le meilleur angle. Elle lui demande :

  • Tu me regardes comme une chose.
  • Quand ?
  • Quand tu photographies.
  • Non, je te regarde autrement.
  • Comme une chose qui m’est chère.

Les choses, comme elle dit, sont ailleurs. Elles sont femmes, hommes ou enfants. Nues ou habillées. Les choses supplient, crient mais finissent toutes de la même façon. Tuées au bout d’un fusil. Pourtant les réflexes sont atrocement identiques. Au lever et au coucher du soleil, les ombres s’allongent. « C’est le meilleur moment pour photographier. C’est le meilleur moment pour se métamorphoser en lumière. » Mais de quelle lumière, parle-t-il. Alors qu’il se tient debout « près de la fosse remplie de Juifs tout juste assassinés. Il a l’impression de trahir Judith. Même s’il ne tue pas. Qu’il est seulement un observateur. Comment le lui dire. » Il fume après le sexe, il fume après la mort.

Le texte de l’écrivain devient vertigineux. À ce stade du roman, le personnage principal tient en équilibre, précaire, mais réel, puis l’amour l’engloutit. Plus il se perd dans la jalousie, plus il se détache du réel. Sur les lieux des fusillades, il y a deux lignes de surveillance : la première formée par les policiers lituaniens, la deuxième par les gendarmes allemands avec leurs mitraillettes. Les prisonniers russes versent la chaux et quelques pelletées de terre. Quand tout va bien. Mais quand tout dégénère, la barbarie porte-t-elle même un nom ? Pendant ce temps, Vincentas appuie sur l’obturateur. Clic, clac.

Sous le regard attentif de l’officier SS qui veut de l’art. Il lui dit.

  • Je veux que tu photographies non pas un état de fait, mais le déroulé, que tu ne constates pas, mais que tu crées. À quoi sert ce monceau de cadavres ? Je veux du tragique, je veux que tu racontes une histoire, invente-la.

Nous autres lecteurs, sommes au bord de la dislocation. « Je n’avais pas le choix », résonne dans nos têtes. 1160 Juifs ont été tués par les nazis et les collaborateurs locaux dans cette petite ville du nord du pays. L’auteur l’avoue, il ne voulait pas savoir. Et puis un jour, il s’est lancé. Il a épluché de nombreux documents, des procès-verbaux des interrogatoires des Lithuaniens ayant participé directement aux massacres. Et il ne peut constater qu’une chose : il n’y avait aucun regret, juste une distanciation permanente. Comme lorsque l’on prend une photo. Mais l’objet, la démarche, sont à double tranchant. Ils permettent autant de prendre du champ que d’immortaliser l’objet photographié. Et que peut-on lorsque les images restent incrustées dans la pupille. Rien. Et c’est tant mieux. Parce qu’on a toujours le choix. « Ténèbres et Compagnie » a levé un tabou en Lituanie. Le livre a secoué le petit pays. Mais n’est-ce pas le rôle de la littérature ? Faire revivre le passé pour mieux comprendre le présent et tenter de préserver l’avenir.

« Ténèbres et Compagnie » de Sigitas Parulskis, traduit du lituanien par Marielle Vitureau, Éditions Agullo, 320 pages, 22,50 euros.

 

 

« Hurlements » de Alma Katsu : les loups, la faim, la peur.

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Il y a un petit quelque chose de Larry McMurtry mâtiné de Stephen King dans le roman de Alma Katsu. Un homme conte fleurette à une dame aux abords d’un chariot dans les vastes plaines américaines, tandis que cette dernière tente par tous les moyens de s’émanciper. Surgit le Malin, et là, gare à vous.

L’expédition Donner, l’un des mythes fondateurs de la conquête de l’Ouest. Une histoire vraie qui tourne au cauchemar. Quatre-vingt-sept pionniers décident de faire le grand saut en juin 1846 de Missouri, direction la Californie. Ils ne seront plus que quarante-sept à l’arrivée avec trois pauvres malheureuses mules encore vivantes. Affamés, ils se mangeront entre eux. La romancière Alma Katsu qui fut dans une autre vie analyste dans les services de renseignements américains de la NSA et de la CIA, et que l’on devine joueuse, a repris cette tragique aventure en la pimentant d’une bonne dose d’horreur.

Ils sont tous très sûrs d’eux, ces pionniers blancs. Ils partent en s’appuyant sur un livre aussi sacré que la Bible, « Le Guide de l’émigrant pour l’Oregon et la Californie » par Lansford Warren Hastings, 27 ans, avocat de métier et grand aventurier. Comme toujours dans un groupe, il y a les dominants et les dominés. Deux familles se dégagent : les Donner et les Reed. À la lecture du roman défilent en simultanée tous les livres, et surtout les films de cette sauvage conquête de l’Ouest qui ont nourri notre imagination d’enfant et plus. On est dans les grands espaces, majestueux et hostiles, les crotales endormis sous les pierres et un soleil meurtrier. Les hommes se rasent à l’eau froide face au miroir accroché au wagon “parce que l’homme mauvais se cache derrière sa barbe, comme Lucifer.” La petite maison dans la prairie version gore.

Le convoi est à peine parti qu’un petit garçon disparaît. La très sexy Tamsen Donner, épouse de moins de vingt ans de George Donner, n’est pas plus surprise que ça. Un chapelet de signes a précédé cette disparition. Un enfant mort-né, un tonneau de farine infesté de charançons et ces loups qui ne les quittent pas des yeux et les suivent partout. Les gens du convoi la prennent pour une sorcière. Lorsque ce qui reste du corps est retrouvé, les canidés sont accusés. L’un des voyageurs, Charles Stanton avec lequel Tamsen aura une liaison, est persuadé qu’il y a un meurtrier parmi eux. L’esprit de cette dernière est plus ouvert à l’inexplicable. Tamsen tresse des tiges de romarin pour des charmes de protection, elle mélange de l’aconit à de la lavande pour mettre derrière les oreilles de ses enfants et empêcher les démons de s’en prendre à eux. Arrive le moment du choix. La route à suivre. La plus longue ou fameux raccourci de Hastings. L’impatience est mauvaise conseillère.

“Il y a deux types d’hommes. Les moutons et les hommes qui les égorgent.” Vous imaginez le bouillon de culture d’une testostérone en feu dans ces grandes étendues mystérieuses où la virilité est portée en étendard. Les faibles n’ont pas leur place, tous doivent incarner une version réaliste du Duke (John Wayne). Les femmes ne sont guère mieux loties, leur féminité mise à mal. Les plus audacieuses osent, les autres subissent. Alma Katsu sait s’y prendre pour mêler cette réalité des sentiments au surnaturel qui enveloppe le parcours du convoi.

Ils ont fait le mauvais choix. Évidemment. Il n’est plus question de Californie mais de survie. Tout le monde a revu ses prétentions à la baisse. Mais le désert de la Sierra Nevada est là devant eux, blancs comme la neige, étincelant sous le soleil. Le dernier bœuf est abattu d’une balle dans la tête. Il ne peut être question de retour en arrière. La faim rôde, gronde, emporte. Mais qui sont ces affamés ? Des loups ou des hommes ? Les cadavres s’accumulent. Le ventre vide les ravage tous de l’intérieur. Que voulait dire Luke Halloran avant de mourir, quand il disait qu’il fallait qu’il mange à tout prix. Et Lewis Keseberg, qui tourne autour de Tamsen, comme une hyène sur sa proie. Son chien avait mordu Halloran puis tout était allé de travers. Les hommes s’étaient mis à se transformer en monstres.

Au-delà du genre littéraire, la romancière américaine prend la défense des femmes à une époque où leur liberté se réduisait souvent à se marier pour fuir un foyer parental restrictif avant de connaître un nouvel enfermement, celui du mariage et de la maternité. Tamsen Donner veut échapper à tout ça. Elle se veut libre de ses sentiments et de ses pulsions. Elle revendique une sexualité au même titre que les hommes. Elle sera renvoyée dans les cordes. Celles de son statut de mère. Sauver ses enfants, quitte à en mourir.

« Hurlements » de Alma Katsu, traduit de l’anglais (États-Unis) par Nadège Dulot, Sonatine Éditions, 416 pages, 23 euros.

 

« Tous les silences » de Arttu Tuominen : le tabou de l’Histoire finlandaise

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Ce n’est jamais une partie de plaisir. Découvrir que l’Histoire de son pays n’est pas une longue épopée honorable. La Finlande ne fait pas exception. Elle aussi a succombé aux sirènes macabres du nazisme lors de la Seconde Guerre mondiale. Tandis qu’Olivier Norek a choisi de célébrer la résistance en la personne du sniper finlandais, Simo ou la Mort Blanche, qui fit des ravages dans les rangs de l’armée russe, le romancier Arttu Tuominen a préféré crever l’abcès. Il s’est emparé de ce tabou national. Avec trois vieillards pas si inoffensifs que ça. 

Qui peut bien vouloir avoir enlevé Albert Kangasharju, ce charmant monsieur de 97 ans ? Erreur sur la personne, pense immédiatement son entourage. Comme le souligne avec une conviction sincère son infirmière et amie, à la maison de retraite où il finit ses jours. Dans un premier temps. Parce qu’à la deuxième tentative d’assassinat à l’hôpital où il a atterri, et après la course poursuite entre l’agresseur et l’enquêteur, le doute s’installe. Que vient faire le Mossad (Service de renseignement israélien) dans cette histoire ? Et si Albert n’était pas ce qu’il prétend, un vieil homme sans relief. On retrouve le commissaire Jari Paloviita, l’inspecteur Henrik Oksman et son adjointe Linda Toivonen, les autorités de la ville de Pori, au sud-ouest de la Finlande. L’affaire est curieuse. S’attaquer aux seniors, pas fréquent.

Le tâtonnement des enquêteurs et la lenteur intellectuelle avec laquelle ils emboîtent tant bien que mal les pièces du puzzle participent à la compréhension de ce déni collectif, voire de cette naïveté coupable. Il est toujours intéressant d’observer comment une nation se débrouille avec le récit de sa propre Histoire et quelle image elle veut garder et donner. La culpabilité est rarement l’affaire d’un seul homme, elle est souvent partagée. « Tous les silences » en est une solide illustration.

Un homme suit avec attention ce fait-divers relaté dans le journal. Klaus Halminen lit et relit les quelques lignes. Parce qu’il a compris. Et ce qu’il veut là tout de suite, c’est foutre le camp. Trop tard. On frappe à la porte d’entrée. Deux morts, même âge, même nœud de corde, deux anciens combattants de la dernière guerre. Les policiers commencent à entrevoir une piste. Et nous, les lecteurs, on découvre avec grand intérêt l’histoire vraie sur laquelle repose en partie ce roman.

Dès 1939, la Finlande a fait l’objet de toutes les convoitises du voisin soviétique. Staline s’est lancé dans l’aventure hasardeuse d’envahir ce petit pays qu’il considérait avec dédain, mais comme le sien, pour empêcher l’Allemagne nazie de s’étendre et d’arriver jusqu’à Moscou. Une guerre propre et rapide. On parle de cette période comme La Guerre d’Hiver. Un autre dirigeant russe, un certain Vladimir Poutine, tiendra à peu près le même raisonnement envers l’Ukraine, des années plus tard. Cette fois, pour contrer l’influence américaine et ses alliés sous le parapluie de l’OTAN. Encore une histoire de frontière. Pour gagner ce combat, l’Allemagne nazie recrute des éléments étrangers afin de battre le démon bolchevique qu’elle a bien l’intention d’anéantir puis de posséder. Ce sont les Jägers qui s’engagent alors dans la Waffen-SS, les troupes d’élite d’Hitler. En 1941, ils sont mille quatre cents hommes à partir en Allemagne afin de recevoir une formation au maniement des armes. Que des volontaires. 

Le voilà le dénominateur commun à ces deux vieillards. Le poids du passé mais pas n’importe lequel, celui qui dérange, celui qu’on n’ignore ou que l’on ne veut surtout pas voir resurgir. Il faut donc un professeur d’histoire qui éclaire les policiers. Ce sera Matti Ilvonen du musée de Satakunta. Linda se charge d’aller l’interroger. Elle ne reste pas insensible au charme de ce quinquagénaire un peu loufoque. Mais incollable sur le sujet. Il lui parle du « Panttipataljoona », « Le bataillon de garantie », écrit par l’historien Mauno Jokipii, en 1968. Plus de 900 pages sur la division Viking et les volontaires finlandais qui ont servi dans la SS.  » Jokipii brosse un tableau dans lequel les Finlandais ont seulement été les témoins d’actes génocidaires et de purification ethnique. » Problème. Rien ne s’est passé comme tel.

L’opération Barbarossa. Une guerre d’annihilation menée par la Waffen-SS et la Wehrmart, de juin à décembre 1941 et au cours de laquelle entre cinq cent mille et huit cent mille Juifs ont été assassinés. Impossible que les volontaires finlandais n’aient pas participé à ces crimes. Mais c’est un véritable tabou dans le pays. Il fallait bien un bon polar pour mettre les pieds dans le plat. Des nazis, le Mossad, et la grande Histoire est mise à nu. À travers ces personnages qui incarnent tour à tour de jeunes nazis pris sur le vif en 1941 puis ces mêmes hommes devenus d’innocents vieillards, en 2019, on assiste à la reconstitution sans pitié de leurs crimes. La preuve, encore une fois, que le roman noir va bien au-delà de sa fonction première, le divertissement. Et qu’il peut comme « Tous les silences » contribuer à la vérité. Et parfois au pardon.

« Tous les silences » de Arttu Tuominen, traduit du finnois par Claire Saint-Germain, Éditions de La Martinière, 467 pages, 22 euros.

 

« La Mariée de corail » de Roxanne Bouchard était capitaine d’un homardier

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Lire Roxanne Bouchard, c’est d’abord l’écouter. La prose de la romancière québécoise est une petite musique qui vous trotte dans la tête bien longtemps après avoir terminé la lecture. On pense à Fred Vargas en France qui a su créer un univers si particulier. Même tour de force chez la Canadienne qui, roman après roman, confirme qu’elle aussi possède une plume originale dans le monde rugueux et misogyne des pêcheurs de la banquise.

On doit cette jolie découverte aux Éditions de l’Aube Noire qui dès 2022 publient « Nous étions le sel de la mer ». Le titre cartonne immédiatement et emporte l’année suivante le Prix des lecteurs Quais du Polar/Journal du Dimanche et celui du Festival Étonnants Voyageurs de Saint Malo. Les amateurs du genre se régalent avec ce nouvel inspecteur, Joaquin Moralès. Que vient donc faire un Mexicain dans ces contrées polaires du Canada ?

Suivre son cœur. Bien évidemment. C’est pour une belle Québécoise qu’il a mise enceinte (c’est un homme d’honneur amoureux) que le jeune gaillard a rompu les amarres et quitté définitivement son pays d’Amérique latine. Depuis leur idylle qui leur a donné un fils, Sébastien, s’est mise à tanguer. Enfin, Joaquin ne sait plus trop. Sarah a demandé à prendre un peu le large. À réfléchir. Le voilà donc, le sergent-détective Joaquin Moralès, du poste de police de Bonaventure, pris dans les filets de « La mariée de corail », en Gaspésie (centre-est du Québec). Cet endroit justement choisi par sa femme et où elle ne viendra sans doute jamais.

« Les femmes de mer ne laissent personne indifférent ». Et surtout pas Angel Roberts, fille de Leeroy Roberts et femme de Clément Cyr. Et surtout capitaine d’un homardier. Pas banal, une dame aux commandes d’un bateau de pêche. Et cette Angel (ange en Anglais), elle en a énervé plus d’un. Son bateau est retrouvé avant son corps. L’accident est exclu. Le suicide ? « La Gaspésie le défie non seulement par sa lenteur, mais aussi par sa douloureuse expérience de l’intimité. Ici, il faut avoir une compréhension intime des gens pour résoudre une affaire. » Les gens de la mer sont comme ceux des montagnes, fermés et rudes. C’est tout à fait par hasard qu’elle a resurgi, « la cage étant ancrée à une sorte d’îlot d’arbres morts qui flottaient entre deux eaux. » Elle avait les bras ouverts vers le ciel, ses cheveux et sa robe ondoyant autour d’elle. La voilà dans sa robe de noces, une tradition qu’elle imposait à la date anniversaire de son mariage depuis dix ans, attachée à un casier de pêche, un casier à homards. Que s’est-il passé cette fois ? Aura-t-elle épousé la mer ? Moralès creuse. Interroge le mari si prompt à s’accuser, écrasé par le deuil, le père, les frères,. Beaucoup de haine sous-jacente, de rancœur dans les familles. Il est aussi question de braconnage et d’argent. Comme toujours.

Moralès est aidé dans son enquête par Simone Lord, agente des pêches. On ne peut pas dire que les deux partent du bon pied. Elle le toise. Et dit : « Quand c’est une femme qu’on recherche, ils nous envoient le gars en préretraite qui prend dix-sept heures à effectuer deux cents kilomètres. » Il doit aussi gérer l’arrivée inattendue de son fils Sébastien, en bisbille avec sa copine. C’est énorme pour ce taiseux qui au fond n’aspire qu’à une chose : se consacrer entièrement à son enquête. Il aurait voulu dire à Simone que « la disparition de cette femme ne l’indifférence pas, au contraire, mais il n’a jamais aimé ce genre de discussions. »

La nuit où Angel est morte, la mer était calme. L’eau a imbibé le tissu de sa tenue, mouillé ses cuisses. La vague est arrivée à la bonne hauteur, comme si le courant avait été calculé. C’est bien une mort planifiée. Mais de quel genre ? « A-t-elle ouvert les yeux, regardé la mer et su qu’elle allait mourir ? » Elles étaient deux femmes capitaines en Gaspésie. Il n’en restera bientôt qu’une. Joaquin Moralès est un bon enquêteur, il aura une réponse, pas toutes bien sûr. Mais il aura compris que « quand l’amour, à la manière des éclats scintillants de la lune sur l’onde, n’est plus qu’une illusion qui s’éparpille et se dissout, » le pire est à venir. Le style de Roxanne Bouchard nous berce comme les vagues d’une mer parfois létale. Sombre et grandiose, dangereuse comme un nœud coulant.

« La Mariée de corail » de Roxanne Bouchard, Éditions de l’Aube, 449 pages, 21,90 euros.

 

« Sans l’ombre d’un doute » de Michael Connelly : on ne s’en lasse pas

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Mais comment fait-il ! Autant de constance et de qualité. Michael Connelly sort son 45ème roman avec ses deux héros fétiches Harry Bosch et son demi-frère Mickey Haller, à jamais immortalisé par l’acteur texan, Matthew McConaughey dans le film La Défense Lincoln. « Sans l’ombre d’un doute » nous donne quelques éléments de réponse.

Il y a un héros qui ne meurt jamais. Harry Bosch, malade d’un cancer, retraité du LAPD mais toujours prêt à remettre un petit coup de collier. Parce que les méchants n’attendent pas. Il y a aussi un autre héros encore en construction. On le devine carrément dans cette nouvelle intrigue. Mickey Haller qui vient de faire libérer un innocent, a envie de se défaire de ses vieux oripeaux d’avocat de la défense sans foi ni loi, pour ceux plus nobles de redresseur de torts envers les accusés que la justice américaine a mis en tôle, faute de moyens ou autre. Ajoutez une parfaite maîtrise des rouages policiers et juridiques et un savoir-faire fictionnel quasi parfait, vous avez une grande partie de la réponse. Reste le mystère de la création, la propre inspiration sans cesse renouvelée de l’auteur, et vous ressortez de votre lecture enchantée avec une furieuse envie de lire le prochain Michael Connelly.

Dans la presse, on appelle ça un angle. C’est exactement ce que travaille le romancier américain, lui qui commença comme journaliste justice/police. Creuser cet angle d’un nouveau Mike Haller. Pour cela, il lui faut atténuer la réticence d’un Harry Bosch, flic indécrottable, à coopérer de plus en plus franchement avec la défense. Nous assistons à la métamorphose lente mais continue de deux individus liés par le sang mais que tout opposait jusqu’ici professionnellement parlant. Dans la masse des dossiers suivis par Heller un en particulier retient l’attention de Bosch. Celui d’une mère accusée d’avoir tué son ex-mari, adjoint des services du shérif. Autant dire un cas perdu d’avance, le commun des mortels n’ayant en général aucune chance face à la machine de guerre de la police.

Mais la lettre que Lucinda Sanz envoie à Haller et que Bosch lui soumet ouvre des perspectives. Le ton est de bon augure. Elle clame son innocence mais ne désigne personne. Elle demande juste de l’aide. Bosch suit son intuition. Et nous ses pérégrinations mentales et géographiques. Parce que lire du Connelly, c’est aussi se mouvoir en voiture dans la ville tentaculaire et en expansion permanente de Los Angeles, Californie. Quartz Hill, par exemple, la banlieue de la banlieue de Palmade au nord-est du comté, jadis une petite ville du désert, désormais elle abrite une population dépassée par les prix de l’immobilier de LA. Mais les nouveaux voisins ne sont pas les plus tranquilles. Ce sont les gangs et les junkies. C’est là que Roberto Sanz est mort, alors qu’il ramenait son fils au domicile de son ex-femme.

La suite relève de la virtuosité sans cesse renouvelée de l’écrivain. Évidemment que Bosch va soulever des lièvres, que Heller va faire des miracles et que tout finira bien. Mais ce qui surprend toujours dans les romans de cet auteur, c’est cette faculté qu’il a de nous faire naviguer encore et encore dans le système légal américain. Quasiment au pas désormais plus lent de son héros, Hieronymus Bosch, et qui se bat autant contre la maladie que contre la vieillesse. La faculté qu’il a aussi de mettre en valeur les personnages et d’ouvrir des portes. La dernière éclaire Mickey Haller. On entrevoit une transformation personnelle, sans doute plus en adéquation avec l’état d’esprit très légaliste de son demi-frère Bosch. Une jolie transition pour le nouveau scénario, sans l’ombre d’un doute, déjà mijoté par Michael Connelly.

« Sans l’ombre d’un doute » de Michael Connelly, traduit de l’Anglais (États-Unis) par Robert Pépin, Éditions Calmann-Lévy Noir, 450 pages, 22,90 euros.

 

« Les Mouettes » de Thomas Cantaloube : des agents très spéciaux

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Les amateurs du genre ont sûrement tous regardé le mythique Bureau des Légendes et les aventures de Malotru. On pouvait donc se dire mais quelle mouche a piqué le romancier Thomas Cantaloube avec cet ouvrage qui sent très fort le pur produit marketé. En réalité, le résultat d’une opération pas banale lancée par les éditions Fleuve Noir. Une fois n’est pas coutume, un roman sera conçu d’après une production télévisuelle. Exercice un peu casse-gueule dont se sort l’écrivain avec un certain brio. On dévore « Les Mouettes » comme une bonne petite série télé.

Le romanesque. Le capitaine Yannick Cordan qui ne se remet toujours pas de la mort de sa femme Clarisse et carbure aux antidépresseurs ( sans le dire à sa hiérarchie ), ne vit pas très bien d’avoir été relégué au rôle de simple formateur de la DGSE (Direction Générale de la Sécurité extérieure). Lui, le mec de terrain. Autant une offense personnelle qu’un véritable gâchis pour cet habitué des situations les plus compliquées qui puissent exister. Seulement voilà, un de leur jeune élément prometteur est coincé avec les lascars du GSIM (Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans) au milieu de nulle part, dans le désert sahélien. Il s’appelle Alassane Cissoko et sa Légende est Canaque. Cela fait six mois qu’il a infiltré la mouvance djihadiste. Mais quelque chose de big se prépare. Peut-être même un attentat. Auquel cas, les Services ne peuvent se permettre d’être impliqués. Pas bon pour l’image. La question se pose : faut-il l’exfiltrer ou pas ? Le cas de Canaque touche particulièrement le général Marcel Gaingouin désormais directeur du Service Action (SA) de la Boîte et dont les membres sont désignés par le fameux surnom les “Mouettes”. Il avait repéré et recruté le gamin.

Une partie du casting de la célèbre série comme Marie-Jeanne Duthilleul ou encore Jonas Maury est ainsi réutilisée par le romancier. Outre Yannick Corsan ou encore Icare, il y a aussi Stéphane Maranger surnommé Ajax, Fred Bréganton, Jason et Gaspard Caronia alias Actéon. Une des règles en vigueur au sein du SA est l’anonymat d’où les surnoms. L’allure des gaillards est très loin des clichés du gars surdimensionné aperçu dans les séries américaines. C’est le physique passe-partout de Malotru qui domine. « Entre eux, ils s’appelaient même parfois les chats maigres ». L’objectif principal étant de passer inaperçu tout le temps, ne pas se faire remarquer, règle de base. Petit tour de chauffe pour les quatre agents avec une mission avortée en Albanie et une autre plus musclée en Serbie où il est question de livraison d’armes. Icare est toujours chargé d’évaluer le ratio péril/engagement. Le « b.a-ba » des missions est immuable : on ne la joue jamais solo parce que pas question de mettre en danger le groupe. Mais Icare n’est pas du genre à obéir au doigt et à l’œil. On a toujours besoin de héros. Même anonymes.

La géopolitique est l’autre grand acteur du roman de Thomas Cantaloube. En l’occurrence, la présence française au Sahel. On apprend ainsi qu’il y a deux versions. L’officielle : celle qui affirme que les soldats français ont été appelés en 2013 par le président malien afin de stopper les djihadistes qui ont pris le contrôle du nord du pays puis foncé vers Bamako, la capitale. L’officieuse : qui est d’endiguer la menace conjuguée des terroristes islamistes et des séparatistes Touaregs galvanisés par l’effondrement de la Libye. Nom des opérations successives : Serval, Épervier, Barkhane. Avant un repli contraint au Niger en 2022, une reprise en main par les Russes sous la houlette du groupe de mercenaires Wagner, et le départ définitif de la France sous Emmanuel Macron. Thomas Cantaloube est méticuleux et précis. Il donne autant d’éléments fictionnels que d’informations réelles sur le fonctionnement des Services. Il passe au tamis les faits historiques et ceux qu’il crée de toute pièce. Un savant mélange nerveux et viril de ce qu’il faut dans un univers d’ordinaire fermé au public. Mais grâce à lui, on regarde par le petit trou de la serrure et on prend la mesure de ces héros anonymes qui se sacrifient pour la France. Sans pathos, avec une raideur quasi militaire et une abnégation exemplaire. La fin appelle une suite. Déjà en cours d’écriture. Évidemment.

« Les Mouettes » de Thomas Cantaloube, Éditions Fleuve Noir, 334 pages, 20.90 euros.

 

 

« Au Crépuscule » de Jaap Robben : l’amour sublimé

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Banal. Une jeune femme tombe amoureuse d’un homme marié. Elle le sait, elle s’en moque. Jusqu’au moment où la nature s’en mêle. L’heure n’est plus à l’insouciance, à la béatitude sucrée. L’heure est aux grandes décisions, aux grandes désillusions.

« Au Crépuscule » est un roman de Jaap Robben. Le poète écrivain néerlandais revisite le thème de l’adultère entre un homme qui ne quittera jamais son épouse et une jeune fille qui doit en subir les conséquences dans une société bigote et étouffante. Comment faire du neuf avec un thème aussi éculé. L’amour est éternel. Il relève des mêmes ressorts quel que soit l’époque. On aime quelqu’un qui est déjà pris. Il y a toujours un après. Délicat, souvent difficile, parfois dramatique. Comme l’histoire de Elfrieda, Frieda, Ida.

« Je me suis parfois demandé si j’avais vraiment existé avant de rencontrer Ott ». La puissance de l’aveu claque comme la première gifle de son enfance. Mars 1963, sur la rive du Waal. Le lac est gelé. De cette rencontre, Frieda se souvient de tout, quatre-vingt-un ans plus tard. « La petite bande de poignet visible à la lisière de son gant. La surprise que j’ai éprouvée à la vue de ses cheveux gris … » Il s’appelle Otto Drehmann. Il aime les papillons. « Certains d’entre eux ont de la poudre d’étoile entre les ailes. » Son rêve : découvrir une espèce inconnue. Elle sera son Ida. Il est plus vieux mais ils vont se découvrir comme de jeunes adolescents. Leur première fois sera maladroite et puis viendra la découverte de l’autre, de son corps à lui et le sien. Ils formeront un tout. Fugace, éphémère mais intense. Il lui dit : « Je ne t’ai pas découverte. Tu existais avant notre rencontre. » Elle lui répond : « Je ne sais pas. » Alors, ils se donneront un nom : les Tenderloo.

Il lui aura fallu la mort de son mari Louis, de son déménagement seule, dans une maison de retraite, la grossesse de la copine de son fils unique Tobias, pour que les souvenirs affleurent, peureux puis entêtants. Elle aussi un jour, dans l’obscurité de sa mémoire, elle a eu un autre enfant.

Le premier. Avec Otto. Dans un monde régi par un catholicisme rigide, une époque où les femmes célibataires sont encore des filles/mères. Autant dire des traînées. Sa mère le voit tout de suite, elle qui a élevé quatre filles. Frieda vit encore dans une forme d’innocence. Oui, elle a du retard, mais elle n’a jamais eu des règles régulières. « Tu nous infliges ça. » Le verdict est sans appel. Elle est chassée de la maison par son père. Otto n’a pas encore déserté. Il envisage même d’élever l’enfant avec sa femme qui ne peut en avoir. Après tout, c’est bien le sien. Frieda le regarde comme s’il était fou.

Elle ira donc au couvent de la Fondation Paula, chez les sœurs. Il y a un hôpital. Les religieuses ont l’habitude. Le secret, elles connaissent. Elles savent l’enfouir à jamais, hors de portée des hommes, hors de portée de la vérité. Les pages qui relatent l’accouchement, la séparation, l’abandon pour ne pas dire la reddition de Frieda, sont bouleversantes. On s’interroge. Comment peut-on jamais se remettre d’une telle histoire ? Comment peut-on aimer à nouveau, enfanter encore ?

Il y a des signes qui ne trompent pas. Ces moments de colère absolue, incompréhensible aux yeux de Louis. Cette distance avec ses parents retrouvés alors que Tobias les adore. Mais que peuvent-ils comprendre ceux qui l’entourent. Alors qu’elle-même a jeté ses souvenirs dans un carton posé là, bien au fond d’une cave ou d’un grenier, inaccessible à ses propres yeux. La mort de Louis réveille quelque chose en elle. Otto. Qu’est-il devenu ? Est-il mort ?

La modernité de l’histoire se niche aussi dans le rapport mère/fils. Frieda avoue ce passé douloureux. Tobias ne la juge pas. Au contraire. Il l’aide dans sa quête de savoir ce qu’est devenu le bébé aux deux pieds. Le bébé de Mademoiselle Tenderloo. Une fille ou un garçon ? Les bras de la sœur ce jour-là ont emmené le bébé. Frieda, son Ida, a crié Otto. Elle l’a vu s’éloigner. Une tâche sombre au bout du couloir. On lui a dit d’oublier, elle a sombré. Elle s’est réveillée à plus de 80 ans. Et elle a su. Enfin. Jaap Robben nous a parlé d’amour, de bonheur et de chagrin. D’identité effacée. Il nous a conté une histoire éternelle. Tant qu’il y aura des femmes et des hommes.

« Au Crépusucule » de Jaab Robben, traduit du néerlandais par Guillaume Deneufbourg, Éditions Gallmeister, 416 pages, 24,90 euros.

 

« Coliseum » de Thomas Bronnec : le loft de la politique

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Le Loft version Thomas Bronnec. Quatre politiciens réunis dans le même bocal, 24h sur 24h pendant trois jours sous les yeux intrusifs de dizaines de caméras sans état d’âme. Bienvenue dans Coliseum, le dernier roman décapant de l’écrivain français. Dans ce genre d’histoire, il faut toujours un cocktail de rage, d’ambition et de fric. Voire de sexe. C’est exactement ce que possède Noémie Lorentz, directrice de la société de production Ladybirds. Une killeuse dans son genre. Elle va devenir la cheffe d’orchestre d’une nouvelle forme de scrutin pour élire le futur président de la République. Ainsi en a décidé le camp de la majorité qui traverse une grosse crise existentielle et s’imagine la résoudre par un artifice paillette tendance télé-réalité. Le candidat sera choisi au terme d’une émission intitulée, « The One ». Parité oblige, il y aura deux femmes et deux hommes. Muriel Brey, Nadia Sadaoui, Yann Privat et enfin Nathan Calendreau. Ce dernier occupe une place particulière dans l’espace mental de Noémie. Il fut son amant.

Alors que l’émission se met en place et que l’on suit pas à pas les mouvements, pensées et erreurs des cobayes/candidats, un serial killer se balade dans la nature. À dix jours d’écart, deux meurtres, deux hommes, avec le prénom d’une femme et la date à laquelle elle a été tuée, inscrit sur une feuille gentiment déposée sur leur poitrine. Qu’est-ce que c’est que ce truc ? Bizarrement, en juillet neuf femmes sont mortes puis cinq le mois suivant. Silence radio. Mais ces deux hommes et ces messages sibyllins alertent les autorités. L’affaire prend très vite un tour politique. Il semblerait que quelqu’un réclame vengeance pour des victimes féminines. Une fois n’est pas coutume.

Dans son précédent roman, Thomas Bronnec avait imaginé une sorte de dictature écologique à faire frémir. Cette fois encore, sa diabolique imagination a accouché d’un scénario d’enfer. Réduire un candidat à la présidentielle en un vulgaire produit jetable sélectionné sur un plateau télé. Du pur marketing. L’ascenseur émotionnel est au rendez-vous. On s’émeut, on s’indigne, on traverse les épreuves des candidats en même temps qu’eux, on respire ou pas. C’est atrocement réussi. Thomas Bronnec est le meilleur des producteurs de shows politiques littéraires de ces dernières années.

Coliseum de Thomas Bronnec, Éditions Gallimard Série Noire, 272 pages, 18,50 Euros.