Une aventurière, une vraie. Voilà ce que dit une amie de Alissa Descotes-Toyosaki. Et quand il faut, une journaliste. Avec une curieuse passion : les Touaregs et l’uranium. Sahara Rouge ne raconte pas autre chose.
Ce n’est pas donné à tout le monde de traverser clandestinement la frontière algérienne avec six chameaux et parcourir neuf cents kilomètres avec un chamelier fraudeur qui ne boit pas de thé. Cette aventure de dingue, quasi initiatique, la demoiselle l’a racontée dans un livre précédent, La Caravanière, qui lui a valu le Prix Terres d’ailleurs en 2025. Sahara Rouge est davantage une compilation de reportages menés dans des territoires souvent interdits, contaminés et dangereux : Fukushima, Niger ou encore Mali et camps de réfugiés du Sahel. Au fil de ces enquêtes, la journaliste constate que ces zones qui regorgent de ressources naturelles sont prises en otage par la géopolitique, par les rivalités entre États, les multinationales et les mercenaires. Obligeant les populations locales à passer en mode survie.
Fukushima est sans doute l’événement fondateur de cette fascination pour les terres empoisonnées où l’histoire industrielle du monde pénètre les sols et les corps. Franco-japonaise, Alissa se trouve justement au Japon lorsque survient la catastrophe nucléaire de Fukushima. On aime beaucoup le coup de fil de la rédactrice en chef adjointe du journal Libération qui l’appelle en avril 2011, la félicite et lui propose une pige comme « envoyée spéciale » dans une zone de menace nucléaire pour la somme de 148 euros, photo comprise mais sans prise en charge des frais. Alissa décline la proposition. Mais ne lâche pas l’affaire et travaille pour d’autres médias. La voilà donc dans cette zone ultra radioactive, ultra contaminée de Futaba peu touchée par le tsunami mais où règne un silence de mort. Le village en contrebas a, quant à lui, été avalé par la vague. Les villageois ont été évacués. Ceux qui n’ont pas voulu ou pu partir sont morts d’abandon, les secours n’étant jamais venu en raison du degré de radiation. Alissa ne flanche pas et se rapproche aussi près que possible du centre de Fukushima. Au point d’entrer dans la zone interdite du bourg d’Iitate. « Les autorités avaient laissé les six mille habitants baigner pendant plus de six semaines dans une radioactivité équivalente à celle qui sévissait autour de la centrale avant de les évacuer ».
En 2013, elle est encore là et suit le scénario surréaliste concocté par le gouvernement conservateur japonais qui lui permet d’annoncer que « la situation à Fukushima est sous contrôle ». Mensonge éhonté qui a pour but d’aider les autorités à décrocher les JO de 2020, à la stupeur générale de la population japonaise. Ces jeux Olympiques seront placés sous la bannière de la « Reconstruction et de la Résilience ». Las, un méchant virus met la planète à l’arrêt. Les JO sont reportés d’un an et se dérouleront à huis clos. Le coronavirus semble davantage effrayer les habitants peu enclins à accueillir la flamme olympique, remarque-t-elle, non sans malice.
Il lui suffit d’un coup de fil pour changer de braquet. Alissa Descotes-Toyosaki quitte l’archipel nippon et se rend au Niger parce qu’un ami touareg de longue date, l’appelle au secours. « Viens voir ce qui se passe chez moi, les animaux et les gens sont tous malades ». Alissa va couvrir la route de l’uranium et se frotter au passage au gouvernement français qui n’aime guère que des journalistes traînent leurs guêtres du côté de chez Areva. Et ne parlons pas de la mine chinoise, la China National Nuclear Corporation. Que des structures qui se trouvent sur les routes nomades de ses amis Touaregs.
Le récit de cette reporter aventurière est intéressant à plus d’un titre. Les régions de prédilection qu’elle couvre ne font pas franchement la Une de la presse occidentale et quand on en parle, le narratif dominant est bien rodé. L’origine franco-japonaise d’Alissa Descotes-Toyosaki constitue un avantage. Il permet une autre lecture des événements. Souvent salutaire et parfois décevante. Lorsqu’une prise d’otages sanglante se déroule en Algérie où des citoyens japonais sont tués, sa double nationalité lui permet de constater que le Japon n’échappe malheureusement pas au discours dominant. De quoi rendre furieuse cette journaliste clairement militante. Ce qui la conduit au Mali après le départ des troupes françaises et l’arrivée du groupe paramilitaire Wagner. Elle n’a pas de programme, de budget ou de fixeur. Elle veut juste percer le black-out sur cette région où tout le monde sait et personne ne parle des massacres qui se déroulent à l’abri des regards. Un modèle du genre pour les apprentis journalistes et photoreporters.
Sahara Rouge est incarné. Alissa Descotes-Toyosaki écrit à la première personne, explique sa démarche, et nous livre ses émotions. Par petites touches. Juste comme il faut. Histoire de nous rappeler que le métier de reporter est de parler des autres et d’expliquer le monde. Ce qu’elle fera le en personne le 10 mars au bar culturel du 61, à Paris.
Sahara Rouge de Alissa Descotes-Toyosaki, Éditions Payot Voyageurs, 240 pages, 20 euros.
