« Le Fantôme de Mao » de Qiu Xiaolong : cherchez la femme

Un riz sauté brûlant ! Pas de quoi en faire une histoire. Eh bien si. Surtout quand le plat est destiné à Anying, le fils aîné de Mao Zedong. Et que ce dernier n’a pas le temps d’en avaler une bouchée, les bombes américaines pulvérisant le repas. À ce stade-là, on ne parle pas de dégât collatéral mais de crime. D’ailleurs, des années plus tard, le général Peng qui avait été incapable de protéger Mao fils, fut sanctionné et rétrogradé au plus bas échelon du gouvernement.

Comme très souvent avec Qiu Xiaolong, tout commence par la nourriture. Le Fantôme de Mao ne déroge pas à la règle. D’autant que ce mets devenu mortifère pourrait bien être à l’origine de la Révolution culturelle chinoise. Une enquête digne de l’inspecteur Chen Cao ! Mais une enquête dangereuse. L’ancien inspecteur en chef du Bureau de la police de Shanghai le sait. Chercher, fouiller n’est jamais anodin en terres chinoises. Et quand il s’agit du passé et du Grand Timonier en personne, on est vraiment dans le rouge total.

Un écrivain a disparu. Il s’agit de Hong. Originaire de Shanghai, le prosateur a commis un crime de lèse-écriture dans un article, en rédigeant cette phrase : Un plat de riz sauté aux œufs est un mets ordinaire, qui peut être délicieux. L’inspecteur Yu, ami de longue date Chen, affirme que ce n’est qu’une métaphore sans aucun lien avec la guerre de Corée et l’histoire de Mao. Les deux hommes ont l’habitude d’échanger sur des sujets politiquement sensibles. Et celui-ci en est un. Pour Chen, il ne fait aucun doute que c’est un retour de bâton de l’ère impériale. « Si un nom propre contenait un caractère identique à celui de l’empereur, cette personne devait en changer sur-le-champ, sous peine de prison. » En creusant un peu, Chen découvre que cette phrase culinaire n’est sans doute qu’un prétexte. La vraie raison semble liée à la Révolution culturelle. Et aujourd’hui comme par le passé, il y a des sujets et des mots tabous.

Cinquante ans après la mort du révolutionnaire chinois, “toute référence à la Révolution culturelle est devenue un tel tabou dans ce pays.” D’après Qiu Xiaolong, écrivain chinois installé aux États-Unis, “ aucune exception n’est tolérée. Il s’agirait d’un ordre direct de notre empereur Rouge actuel, assis sur un trône doré et dans la Cité interdite.” Grâce au professeur Liang, grand spécialiste de cette période historique, et qui par le plus grand des hasards vient d’écrire sur le sujet et cherche à faire sortir son manuscrit hors de Chine, on en apprend de belles au sujet de Mao. On découvre ainsi que le bonhomme (l’auteur le qualifie de coureur de jupon au cœur froid), aurait été bigame, toujours très impatient de mettre dans son lit la dernière de ses conquêtes. Ses proches n’échappent pas à sa gloutonnerie sexuelle.

Un disciple de Mao, Liu Shaoqi, numéro deux du Parti communiste chinois de l’époque, et qui inventa le maoïsme, en a fait les frais. Marié à la très jolie Wang Guang Mei que Mao convoite sans pudeur, il ne peut guère lutter. D’autant que Mao se pique de poésie et l’abreuve de sonnets sirupeux. « La poésie a toujours été bien davantage qu’un exercice littéraire  : c’est un langage codé, un outil politique, un masque derrière lequel les puissants expriment  ce qu’ils ne sauraient dire ouvertement. Mao, qui se voulait poète autant que révolutionnaire, maniait cet art avec une maîtrise empreinte de perversité. » Pour l’historien Liang, la jeune femme a été le détonateur de cette Révolution culturelle. Les grandes idées et la politique, c’est bien mais l’amour est encore plus puissant. Mao, ce tombeur aurait même eu une histoire avec Anna Louise Strong, une journaliste américaine de gauche, très proche des communistes chinois. « Strong avait-elle aussi enlacé ses jambes blanches et luisantes de sueur avec celles de Mao, sur le même grand lit kang chauffé au charbon.” La liste de ses frasques est impressionnante. Elle s’accompagne aussi d’une grande cruauté. Non content de piquer la femme de l’autre, le dirigeant communiste s’assurait de la mort du non rival, comme ce pauvre Liu Shaoqi qui mourut dans des conditions atroces. La famille n’apprendra son décès que deux ans plus tard.

Le Parti communiste chinois aime donner le la. En 1981, il a effectivement reconnu que cette initiative avait été une catastrophe. Mais il en a aussi fixé les règles d’interprétation. Revenir dessus n’est pas une bonne idée, comme si le récit officiel devait suffire et que le peuple était invité à passer à autre chose. Certes, Mao est toujours présent. Dans la mémoire collective, dans les livres, sur les monuments. Mais désormais, les silences à son encontre en disent plus longs que tous les hommages. Qiu Xiaolong ne vit pas en Chine. Il peut se permettre de donner sa version des faits. Et il s’y prend comme toujours, à travers une sorte de polar court et délicieux. Une mise en bouche délicate en attendant le suivant.

Le Fantôme de Mao de Qiu Xiaolong, Éditions Liana Levi, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle Vial, 224 pages, 21 euros.

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