« Les doigts coupés » de Hannelore Cayre : « La ligne, c’est l’homme, la femme, c’est le cercle »

Hannelore Cayre est une guerrière qui vient d’écrire sur une autre guerrière. « Les doigts coupés », roman noir préhistorique, l’auteure insiste, – pas de conte ou de tribune féministe -, sort dans un moment de tragédie personnelle. Quel regard portera -t-elle plus tard sur cette période sombre, lorsque l’intime encore une fois chahuté, aura cicatrisé, quand il sera retourné se dissimuler dans les interstices d’une douleur si violente que seul un affrontement sans concession avec soi et l’autre pouvait en atténuer les effets. Aujourd’hui, la vie a succédé à la mort d’un être proche. Hannelore Cayre qui vient de dire adieu à une longue vie d’avocate pénaliste, publie un livre et sa fille, la photographe Louise Carrasco, attend un enfant. L’avenir se dessine plus doux, plus clément. Il tient les forces de l’obscur à distance. Pour l’instant.

Un rideau de pluie. Une petite ville de province qui accueille un grand festival, celui des Rendez-vous de l’Histoire de Blois. « C’était atroce, j’avais une montagne de manuscrits à lire, il faisait un temps de chien, » raconte la créatrice de la « La Daronne » en 2017, avec une franchise décapante, véritable marque de fabrique d’une femme grande (1.80) qui, quand on l’observe attentivement, nous fait un peu penser, à ce moment-là, à Françoise Dorleac (sœur de Catherine Deneuve) par sa vitalité restée intacte et une désinvolture narquoise propre aux gens qui se méfient des épreuves enrobées d’un papier cadeau. Alors, en ce jour pluvieux et de confinement, Hannelore, un patronyme qui vient du côté de sa mère autrichienne, tente d’échapper à cette ambiance morose en se plongeant dans la lecture des romans qu’elle doit lire en tant que juré, mais qui se perdent dans les méandres de la grande Histoire. Ce qui provoque chez elle un instant d’agacement et une remise à plat de Dominique Manotti sur la définition d’un roman noir, et que reprend volontiers Hannelore Cayre. « En quoi, les forces sociales rendent un crime possible, en quoi la société rend l’homme criminel. Voilà ce qu’est un roman noir. Mon livre n’a rien à voir avec un plaidoyer féministe. J’ai raconté des faits, la vérité de cette époque injuste pour les femmes. »

Un débat sur l’archéologie et le handicap va parachever la genèse d’une histoire qu’elle n’a pas encore imaginée. « Ce fut la révélation, s’exclame-t-elle. La préhistoire ne m’avait jusque-là jamais passionné. Mais j’ai eu devant moi une conférencière qui expliquait que la bonne santé d’une société se mesure aux soins que cette même société apporte aux handicapés. Elle avait pour postulat de départ la théorie de Margaret Mead, une anthropologue qui a révolutionné la discipline, et qui disait « l’homme, c’est la sollicitude, l’intervention du collectif pour aider. » Elle a parlé d’une main artificielle élaborée au Moyen Âge. J’ai trouvé ça génial, je tenais un sujet. » Caisse de résonnance évidente pour cette écrivaine qui à l’âge de 26 ans perd une partie de sa mobilité dans un très grave accident de voiture. Elle en a gardé une petite claudication et un handicap à la main. De fil en aiguille, elle approfondit ses recherches et s’intéresse plus précisément aux chasseurs-collecteurs et la répartition du travail entre les sexes qui est abominable. Le livre prend forme. Mais il ne portera pas sur une faiblesse mais sur une force toute féminine, qu’elle appelle Oli. « Une héroïne qui va sortir du cercle. »

L’héroïne. Sa famille compte dix membres. Elle-même a un frère jumeau, Daïno. Lui peut tout, elle presque rien. Elle n’a pas encore pris la mesure de sa condition de fille. Une gifle l’éveille au sentiment d’injustice. Et surtout marque le début des hostilités entre elle et « Oncle-aîné », le chef de la tribu. Elle aurait dû comprendre. Il lui avait déjà coupé les deux doigts de la main gauche parce qu’elle l’avait défié en allant chasser alors que c’est strictement interdit aux filles et femmes depuis des temps immémoriaux. « J’en ai marre d’avoir tout le temps faim alors que je suis aussi forte et grande que Daïno, sauf que lui il mange tout ce qu’il veut alors qu’il est demeuré ! » La révolte gronde. « Oli est l’élément disruptif, elle s’attaque à l’Ordre incarné par Oncle-aîné, souligne Hannelore Cayre. D’ailleurs, il le lui rappelle : « La ligne c’est l’homme. La femme, c’est le cercle. » Oli apporte le chaos, d’ailleurs pas que dans sa famille, mais partout où elle passe. »

L’écrivaine a fait des tonnes de recherche, étudié toutes les grottes de l’Hexagone avant de se lancer dans l’aventure de ce roman. Qu’elle construit autour de deux temporalités. Partir de maintenant pour revenir à l’avant. Ainsi met-elle en scène Adrienne Célarier, universitaire paléontologue, qui entend bien accéder à la gloire avec la découverte de la grotte de Winiarczyk, à Savignac-de-Miremont, en Dordogne, lorsqu’elle présente son film à une nuée de spécialistes et de journalistes. Que vont-ils découvrir, à quoi vont-ils assister ? Á l’une des plus importantes découvertes archéologiques d’Europe occidentale : deux squelettes dont celui d’une femme avec 150 pochoirs de mains mutilées. Et ce qui abrite cette grotte, désormais concurrente de celle de Chauvet, la chapelle Sixtine de la préhistoire, c’est sans doute la première scène de crime de l’Histoire. « J’ai vraiment enquêté pour trouver la trame narrative, la différence entre les chasseurs et les collecteurs de l’ère glaciaire, je n’avais pas de plan défini à l’avance, j’ai même du temps à l’écrire, mais j’avais une question évidente en tête : à quel moment l’humanité a -t-elle déraillé ? »

Au moment d’une prise de conscience. Celle de la place de la femme dans l’ordre préétabli, 35 000 ans avant notre ère. Ces dernières sont au bas de l’échelle. Déjà. « L’évolution de l’Homme a été coûteuse pour la femme, poursuit la romancière. Les hommes se sont octroyés les plus gros morceaux de nourriture et les femmes en ont été privées pour qu’eux puissent survivre. Ils ont aussi bénéficié de tous les moments de plaisir, elles étaient cantonnées aux tâches le plus ardues en plus d’enfanter. » Ce que comprend confusément Oli et qu’elle combat avec de plus en plus de force. On assite à la transformation, à l’éveil intellectuel de la jeune femme qui, en osant braver les interdits, en osant s’éloigner du groupe pour aller à la rencontre d’autres tribus, constate qu’ « Oncle-aîné » est un fieffé menteur et que ses mensonges n’ont servi qu’à une chose : garder le pouvoir. « C’était vital pour moi, je voulais pousser les gens à la réflexion, je voulais qu’ils se disent, au fond, la conscience c’est quoi. Lorsque Oli se regarde dans le reflet de l’eau, et qu’elle se demande, les gens me voient-ils comme ça et moi je suis où en réalité. Imaginez la lente prise de conscience de cette jeune femme dans une humanité qu’elle discerne à peine. »

Prenons la reproduction. Oli tire quelques conclusions. Le jus blanc que transmet l’homme à la femme dans l’accouplement, voilà ce qui fait les bébés. La preuve : Les « Étrangers », les Blancs que Oli a croisé sur sa route de la découverte du monde, l’un d’entre eux s’est accouplé avec sa petite sœur Rava et « neuf lunes plus tard, à la fin du printemps, le bébé est né ». Et ce n’est pas tout pour Oli qui insiste dans sa démonstration :  » L’Étranger a versé son liquide blanc avec son sexe dans ton trou et voilà et voilà ce que ton ventre a fabriqué : un enfant aux couleurs mélangées. » La chasse réservée aux hommes ? Oli trouve la parade. Grâce à l’une de ses sœurs qui lui offre l’arme fatale : le propulseur. Fabriqué à partir d’un os de renne, il serait peut-être, selon la paléontologue Adrienne Célarier, l’arme à qui l’on doit le premier ravage humain de la biodiversité. La romancière n’est pas sans humour, elle garde à l’oral et à l’écrit une distance teintée d’humour pour nous faire avaler en réalité des vérités difficiles à dire, mais qu’elle ne s’épargne pas de partager.

Tandis qu’au fil du roman, Oli et son destin s’accomplissent, l’humanité prend forme. Les Sapiens rencontrent les Néandertaliens, les uns se  transforment, les autres disparaissent. Parcours initiatique d’une jeune fille qui se regarde dans l’eau de mer, qui grâce à un moment de rébellion, creuse sans le savoir une nouvelle destinée à la portée universelle. Désormais, la vie se déclinera sans homme adulte et au printemps, Oli se rendra à la grotte aux femmes-ancêtres raconter sa nouvelle vie. « Cette femme est venue du fond des âges nous dire quelque chose, conclut Adrienne Célarier. Á chacun d’entendre quoi… » « Il faudrait être aveugle aujourd’hui, ajoute Hannelore Cayre, pour ne pas voir que, dans ce monde où pour la première fois le numérique permet à des gens d’un bidonville de Bombay de savoir ce qui se passe dans les milieux les plus favorisés, l’avenir de l’humanité est en suspend et que quelque chose va péter. » La mutilation des femmes n’aura-t-elle servi à rien?

« Les doigts coupés » par Hannelore Cayre, Éditions Métailié, 192 pages, 18 euros.

 

 

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