«À balles réelles : ou la stratégie de survie de Sergio Ramirez

Il faut lire Sergio Ramirez et son dernier roman, « À balles réelles ». Non pas en tant que simple lecteur de polars mais en tant que soutien à l’écrivain qui, pour la deuxième fois de son existence, connaît l’exil. Le Nicaragua a sombré dans la dictature en 2018. Trois ans plus tard, Sergio Ramirez, grande figure morale et littéraire du continent sud-américain, ancien vice-président et premier centraméricain à remporter le prix Cervantes en 2017, est poussé hors des frontières. Un mandat d’arrêt a été émis contre lui par le régime de Daniel Ortega. Les deux hommes se connaissent bien. Tout est lié. Leur propre passé et celui de leur nation pour laquelle tous deux ont combattu Somoza. Rupture politique mais aussi amicale, voire sentimentale. Participer à une révolution quand on est jeune n’est pas rien, on y croit, on se bat pour un monde meilleur. Désormais réfugié à Madrid en Espagne où il se remet d’une longue maladie, Sergio Ramirez est passé dernièrement par la France pour y parler littérature. Dernier rempart contre la barbarie, bouée de sauvetage pour un homme qui pense aujourd’hui mourir en exil. Il a 80 ans. Lisez « À balles réelles ».

On retrouve l’inspecteur Dolores Morales (un homme), déjà présent dans une trilogie commencée en 2008, et qui s’achève avec ce dernier opus. L’ex-policier devenu détective, est un vétéran de la lutte sandiniste. Il est avec son acolyte Rambo à la frontière de Las Manos, du côté hondurien. L’amour le pousse à rentrer. Fanny souffre d’une rechute de son cancer. Mais le retour s’avère semé d’embûches. Parce qu’un homme de l’autre côté fait la pluie et le beau temps. L’inspecteur Anastasio Prado, surnommé Tongolele, un bonhomme qui aime passer inaperçu. Pour l’accomplissement des basses-œuvres, c’est toujours mieux. Il est aussi le chef des services secrets. Il a tout pouvoir.

Le duo de fugitifs s’est réfugié chez Monseigneur Bienvenu Ortez. Ce dernier organise la poursuite de leur périple. Pendant ce temps-là, à Managua, la ville est en ébullition. La femme du président que tout le monde considère perchée et qui croît aux énergies cosmiques, a décidé de faire planter des arbres de vie gigantesques en métal de couleur, un peu partout et notamment dans les établissements scolaires, y compris les universités. Les étudiants n’apprécient pas du tout, c’est le début de la révolte. Tongelele entre alors en action. Ses milices aussi. Le romancier a le don de dépeindre des personnages hauts en couleur. Le style foisonne, les phrases sont presque callipyges, cela tourbillonne, bouillonne. On a l’ex-femme de ménage, le spécialiste des réseaux sociaux, le clochard du Marché oriental ou encore la sacristaine de l’église. Sans oublier le “ Masque ”, mystérieux compte twitter qui balance révélation après révélation. Comme celle de dire que le président a construit son pouvoir sur des fake news.

Roman policier oui mais sur fond de réalité historique. En 2018, une révolte estudiantine est réprimée dans le sang. Des milliers de jeunes descendent dans les rues de la capitale puis se bunkérisent dans les facultés croyant être à l’abri. Le pouvoir montre son vrai visage et vient les déloger. Il tue les petits-enfants de sa propre révolution. Daniel Ortega et sa femme Rosario Murillo ont décidé de ne rien partager. Il y aura près de 400 morts. Depuis le régime emprisonne tout opposant, y compris les hommes d’église. Au mieux sont-ils expulsés. L’ouvrage de Sergio Ramirez est estampillé « livre interdit » dès sa parution au Nicaragua. Le public ne pourra le lire sous sa forme papier mais grâce à une sorte de piratage solidaire, il circule sur WhatsApp. La puissance des images et des mots, tous les dictateurs les redoutent. Ce n’est pas pour rien que le livre est depuis toujours dans le viseur des censeurs. Envoyée spéciale au Nicaragua en 2018, j’ai eu la chance de m’entretenir avec Sergio Ramirez, à son domicile. Il n’arrivait plus à écrire. Cet entretien prend tout son sens aujourd’hui alors que paraît le roman en Français et qu’il insiste à qualifier de policier. Ortega ne semble pas être Poutine mais la peur rôde. L’écrivain veut vivre et écrire. Sa contribution à l’Histoire de son pays.

Lire l’intégralité de l’interview dans Interviews/Reportages

«À balles réelles», par Sergio Ramirez,  traduction de Anne Proenz, Éditions Métailié/Noir, 336 pages, 23 euros.

 

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