« La Cité des mers » de Kate Mosse

C’est un livre qui devrait être mis entre les mains de toutes les jeunes filles du monde entier. Formidable épopée féministe, le troisième tome d’une série de romans inspirés par la diaspora huguenote, qui s’étend de la France au XVIe, en passant par Amsterdam et les îles Canaries, « Le Cité des Mers » de Kate Mosse nous embarque sur les flots tourmentés d’une époque où les femmes contraintes à vivre selon des règles strictes réussissent à s’émanciper, en utilisant tous les subterfuges possibles. D’un romanesque assumé, des personnages qui ne manquent pas de panache, et une tonne d’informations sur le monde maritime au temps des grandes conquêtes européennes et où les conflits religieux font rage, le roman se dévore.

La France, la Hollande, grande Canarie, un bout du Cap en Afrique du Sud et les océans. Kate Mosse nous fait beaucoup naviguer. L’histoire commence en 1621, à Las Palmas de Grande Canarie. La potence est prête. Une victime peu banale est sur le point de mourir. Une femme. Comment est-ce possible ? Sorcière ? Non, mieux, une capitaine de bateau, celle du Vaisseau fantôme. La foule se délecte à l‘avance. Pas tous les jours que les jupons d’une dame vont disparaître dans la trappe.

Flash-back, onze ans plus tôt. Mai-juillet 1610, Paris, La Rochelle et Carcassonne. Louise Reydon-Joubert a 25 ans. Elle est en passe d’hériter de son père. Cela lui permettra d’acquérir richesse et liberté. Mais sa grand-mère Minou, 68 ans, est inquiète. Elle revient dans la capitale française 38 ans après la terrible nuit du massacre qui avait suivi le mariage royal d’Henri de Navarre et Marguerite de Valois. La guerre de religion l’avait fait fuir. Mais il n’y a pas que ça. Des rumeurs circulent. Il y aurait un autre enfant. Louise pourrait ne pas hériter. La visite chez le notaire est autant désirée que redoutée. En attendant, Louise se rend sur le port. Elle regarde les bateaux. Son rêve : prendre la mer. La flotte van Raay est l’une des plus petites opérant sous les auspices de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales à Amsterdam, la seule à appartenir à une femme et à être entièrement dirigée par celle-ci. Cornelia, la propriétaire, regarde Louise avec bienveillance. Elle l’emploie mais dans les limites du possible. Elle se refuse à lui donner le droit de naviguer sur La Vieille Lune. Louise enrage.

À des kilomètres de là, à la Rochelle, l’un des principaux foyers du protestantisme et le symbole de la résistance catholique. Une mère indigne frappe sa fille. Son jumeau, le garçon, est mort, c’était son préféré. Elle n’a que faire de cette bouche à nourrir. Elle la conduit chez son frère qui dirige une entreprise de vin florissante, Barenton et Fils. Elle a imaginé un stratagème pour se débarrasser de cet enfant. Elle va le faire passer pour un garçon. Désormais, il s’appellera Gilles et travaillera pour l’oncle. Finis les coups et les brimades. Mais le soulagement a un prix. Elle ne sera plus jamais une fille.

Kate Mosse n’a pas son pareil pour nous conter une histoire où le contexte politico-religieux de l’époque se mêle aux sentiments amoureux des différents protagonistes. On découvre ainsi l’appétit vorace des puissances en place, avides de découvrir de nouveaux territoires pour mieux les piller. Ce sont des trésors à portée de larges navires eux-mêmes menacés par les pirates qui écument l’océan Atlantique. Des masses flottantes où les femmes n’ont pas leur place. Pour les marins, elles portent malheur. Alors pas question de les laisser monter à bord, lors d’une expédition au bout du monde.

Mais Louise n’est pas du genre à courber l’échine. Son héritage lui donne du pouvoir et elle va s’en servir. Grâce à Cornelia, elle a décroché le graal. Ou presque. Elle a acheté La Vieille Lune, ce navire de quinze toises de long, de trois mâts et d’une large cale basse. Il a été conçu pour transporter la cargaison la plus grosse possible. Elle est enfin sur un bateau. Mais elle ne peut le commander. Pas encore. Ce sera la capitaine Janssen. Entre-temps, la mère de Gilles est revenue sur le devant de la scène de la crapulerie. Elle y entraîne sa fille/garçon. Un meurtre. Une fuite. La Vieille Lune. Louise s’entiche de ce garçon, l’annonce à Janssen. « Nous serions deux à nous joindre à l’expédition. Le neveu et marchand de vin tué, et moi-même. »

Un roman d’aventures sur des mers déchaînées avec de vieux matelots superstitieux. Un prêtre d’une piété maladive qui voit trop de choses. Rongé par la culpabilité chrétienne. Louise attirée par Gilles. Rien n’est impossible pour cette intrépide personnage. Elle finira par commander le navire. Elle ira même plus loin, elle s’attaquera aux pirates. Kate Mosse a beaucoup d’imagination mais elle s’est aussi inspirée du réel. Elle s’est appuyée sur les légendaires capitaines pirates, Anne Bonny et Mary Read. Des capitana flamboyantes, incandescentes et parfois cruelles. Des pionnières à une époque où le corps des femmes est plus que jamais corseté par les hommes. Des pionnières qui font feu de tout bois pour exister, pour vivre un destin. Pour vivre aussi. Tout simplement.

« La Cité des mers » de Kate Mosse, traduit de l’anglais par Caroline Nicolas, Éditions Sonatine, 512 pages, 23,90 Euros.

 

 

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