Qui baise qui? C’est une façon un peu lapidaire de résumer Les Crapules, le très audacieux roman de Aymeric Patricot. Mais compte tenu du sujet exploré, il y a quand même du vrai.
Sabine est une actrice porno. Elle a un fils, Mathieu, un adolescent de 14 ans. Un jour, elle est convoquée par la principale. Une cassette circule dans l’établissement. Sabine en est la vedette mais ce n’est pas du Walt Disney. On peut la voir sous toutes les coutures et en pleine action dans un film pornographique. Depuis son fils est harcelé. Mais la principale, garante de la moralité supposée de son école, rejette d’emblée la faute sur la mère et le côté inacceptable de ce métier honteux. « Quand on affiche ses fesses sur Internet, c’est bien pour qu’elles soient vues. »
Que faire ? S’excuser, courber l’échine ? Sabine n’éprouve aucune honte. Ce qui va la faire sortir du bois, c’est la disparition de son fils. Et elle tranche dans le vif, parce que Sabine est certes une dame qui s’offre dénudée au regard des hommes, mais elle est aussi une mère. L’inquiétude la gagne. Doit-elle prévenir la police ? Non. Tandis qu’elle fait tout pour récupérer sa progéniture, elle nourrit également sa vengeance, aidée dans ce combat par Joseph, un acteur/collègue et un bourgeois aux relations compliquées avec son frère. Qui a envoyé cette fichue cassette! « Qui pouvait la haïr à ce point ? Elle n’avait pas à se justifier. Comment retenir les hommes de se palucher ? Le porno n’était pas une activité sale. » On la suit alors dans cette entreprise un peu bancale au cours de laquelle, Sabine croise des mères de familles bien propres sur elles, des hauts fonctionnaires salaces, des adolescents à la dérive et des petits caïds de banlieue. À partir de là, on comprend que le roman noir de Patricot où le sexe, l’argent, le chantage et les rapports de domination s’entremêlent dans une société obsédée par l’image, n’est justement pas ce qu’il paraît. L’auteur démontre que le porno n’est finalement que la partie visible du décor. Derrière les corps exposés, il y a surtout des jugements à l’emporte-pièce. Et derrière la morale, beaucoup de désirs tordus, soigneusement dissimulés.
Le portrait de Sabine est surprenant à plus d’un titre. En réalité, il s’agit d’une femme qui se réveille. Sans talent particulier, destinée à une vie ans relief, mais dénuée de tout préjugé, elle découvre par hasard le monde du sexe filmé. Et il se trouve qu’elle va aimer. Élève disciplinée, elle devient une partenaire accomplie et épanouie. « Tu es belle, tu es bien cambrée, tu jouis fort, tu sais y faire. » Huit ans à œuvrer dans ce qu’elle considère comme le porno propre des actrices joliment consentantes. Elle incarne ainsi le premier message de l’auteur. Mais au fil de son enquête personnelle, la naïveté bien heureuse de l’actrice se fissure. Et nous avec.
On plonge alors un univers de mots, hardeur, anti-colique, des descriptions pas vraiment romantiques de verge de toutes les tailles, et des hommes qui se servent du sexe pour prendre le pouvoir sur les femmes. Fini le porno cool, assumé et décomplexé. La force du roman repose sur les épaules d’une héroïne passe-muraille qui se rend sur un plateau de tournage hard comme d’autres vont au bureau remplir des formulaires. Et si au début, on se laisse prendre au dépourvu par cette femme au métier pas banal et que les hommes regardent sous le manteau, on reprend très vite nos esprits. Non, le porno n’est pas une activité professionnelle comme une autre. Oui, la femme est encore une fois soumise aux désirs des hommes, et surtout à leur pouvoir. Alors qu’elle est pourtant l’une des leurs, dans ce cercle fermé du sexe débridé, et tente de jouer à jeu égal, il existe toujours un mâle dominateur pour la remettre à sa place. À la fin, la rébellion de Sabine apparaît au grand jour, salvatrice, presque un doigt d’honneur au fonctionnement d’une société avide d’apparences et de respectabilité factice. Et là, on se dit, mais qui a baisé qui en réalité, dans ce bal des crapules ?
Les Crapules de Aymeric Patricot, Éditions Héliopoles/Collection Serge Safran, 368 pages, 23.90 euros.
