Le roman de Richard O’Rawe est un fil d’acier, tendu à l’extrême avec en toile de fond Belfast, une ville fière et sombre encore marquée par le conflit nord-irlandais. Une histoire de braquos ultra réaliste avec un héros irrésistible coincé entre les flics et les gars de l’IRA, prêts à tout pour avoir une part du gâteau.
Le 9 décembre 2004, une banque de Belfast est attaquée et les voleurs repartent avec un butin de 26.5 millions de livres qu’ils chargent dans un camion. L’auteur, ancien membre de l’Ira, n‘a pas participé à cet audacieux braquage mais fut lui aussi un voleur pour le compte de l’organisation, dans un passé tumultueux. De solides connaissances qui l’ont sûrement aidé pour la construction au scalpel de ce formidable roman.
Le plan. Préparation quasi militaire. James O’Hare, alias «Ructions», n’est pas un type qui rigole. Cela fait deux ans qu’il travaille sur ce casse du siècle de la National Bank de Belfast. Tout seul. Parce qu’il n’a confiance en personne. Même son oncle, Johnny «Panzer» O’Hare, qui est dans la boucle, est traité de façon soupçonneuse. Pour réussir, Ructions utilise la technique du tiger kidnapping qui consiste à prendre en otage les familles des employés de la succursale bancaire à qui l’on veut soutirer les codes, afin d’ouvrir les coffres et sans alerter la police. Pas de sang, pas de cow-boys, de la haute voltige, du travail d’orfèvre. Ructions possède le génie d’un Einstein. Panzer dit de lui qu’il est son «Uri Geller». Il ne croit pas si bien dire.
Prise d’otages méthodique. Deux équipes pour choper les deux cadres qui vont leur servir de sésame. Ructions n’est pas en reste. Il s’occupe de l’une des familles dont l’une des femmes est déjà séquestrée, quelque part. Précieux moyen de levier auprès du mari. Description clinique de l’auteur qui veut faire passer un message : c’est un job, juste un job. « Du point de vue de Liam et de Declan, le chaos le plus total semble régner, un véritable pandémonium. Mais la réalité est différente. Chaque gifle, chaque coup de poing, chaque humiliation, chaque mot d’agression et d’insulte sert le même objectif : briser toute velléité de résistance et les amener à un point où ils se comporteraient comme des chevaux sur un manège, un point où ils obéiraient aux ordres sans réfléchir». Le vol spectaculaire est raconté de l’intérieur. Par les protagonistes à la manœuvre et par les victimes. Des dialogues au cordeau, des hommes (des vrais) dont la violence est le métier et des pauvres malheureux qui ont assez de jugeote pour ne pas jouer les héros. Sans pathos, avec autant de lucidité que de cynisme. Hormis le butin – soit « quarante millions de sterling, sept millions de d’euros et deux millions en devises étrangères, principalement des dollars américains. Sur cette somme faramineuse, seuls vingt-huit millions de livres sterlings sont utilisables, le reste état de la monnaie neuve. Il leur resterait la bagatelle de trente-cinq millions » -, bandits et otages ont paradoxalement un but commun : sauver leur peau. Parce que dehors, il va faire froid, tout le monde les attend.
Les femmes. Parce qu’il en faut toujours. Fatales, forcément. Il y a Maria, la future ex de Ructions. Et Eleonor, l’insider, celle dont le chef va tomber amoureux. Le facteur humain de Graham Greene. Le grain de sable qui change la donne. Comme ce petit con de Finbarr O’Hare, l’impulsif, et fils de Dunbar. Mais à l’échelle du crime, il y a un ordre à ne pas transgresser. Voler c’est bien, tuer aussi, se taper des gamins, pas bon du tout. Les Provos, les types de l’IRA, vont sans souvenir. Billard à mille bandes. Laisser les flics dans le noir, oui possible, mais berner ceux de l’IRA, jamais. Ils sauront que ce n’est pas eux qui ont fait le coup et ça va pas le faire. Pas question que Murdoch, «cet enculé mais un enculé de l’IRA» laisse passer un tel butin, sans prélever sa part. C’est-à-dire, tout. Lutte fratricide entre les membres de l’organisation dont certains ont clairement relégué leurs beaux idéaux dans les poubelles de l’enfer. Braquage à Belfast vaut bien plus que le montant braqué. Braquage à Belfast est une pépite trempée dans un réalisme noir à faire aimer les bad guys for ever.
Braquage à Belfast de Richard O’Rawe, traduit de l’anglais (Irlande) par Dominique Jeannerod, Éditions Gallimard Série Noire, 416 pages, 22 euros.
