« Les Fantômes de Shearwater » de Charlotte McConaghy: au chevet d’un monde qui disparaît

Une île. Perdue au milieu de l’océan austral. Un homme en est le gardien. Il s’appelle Dominic Salt. Il a trois enfants, Raff, Fern et Orly. La mère n’est plus de ce monde. Mais il y a une autre femme. Elle gît échouée sur les rochers. Une tempête féroce en est la cause. Plus rien ne sera comme avant sur l’île de Shearwater.

Plus de 700 000 exemplaires vendus. Lauréat du Prix des Librairies en mai dernier, Prix Babelio 2026 et Grand Prix des Lectrices de Elle, Les Fantômes de Shearwater de Charlotte McConaghy ont accumulé les récompenses sans forcément faire beaucoup de vagues. Et pourtant, le résultat est là  : un roman fin et brillant où le thriller psychologique et écologique est mis en scène avec une finesse de dentellière.

Cela fait huit ans que la famille Salt garde les lieux. Elle habite le phare. La vie y est en général très simple, faîte de routines journalières. « Une vie de vent, de pluie et de brouillard…de séances d’observation pour tenter de faire la différence, de loin, entre un pétrel géant et un albatros… de questionnements permanents sur ce qu’il faut leur dire (aux enfants) du monde que nous avons laissé derrière nous. » La fonction de la réserve mondiale de semence de Shearwater est de survivre à l’espèce humaine. Parce que enfouis dans des coffres et sous terre, il y a des graines, de minuscules points noirs, des trésors qui pourraient aider à recréer à partir de zéro la chaîne alimentaire. Mais la montée des eaux a précipité l’initiative. Les chercheurs sont partis dans des conditions un peu troubles. Dominic et ses enfants doivent trier les graines et les conditionner avant de partir eux aussi, dans deux mois. Les consignes sont claires. Les semences sont plus importantes que leurs vies. Mais est-ce bien raisonnable de demander cela à un père ?

Qui est cette femme ? Comment est-elle arrivée là, par quel bateau ? Elle dit s’appeler Rowan. Que veut-elle véritablement ? Les détails surviennent distillés comme du poison. Un baleinier, Yen, a accepté de la prendre, quatre jours de mer, avant le naufrage. Orly, le fils de neuf ans, est le premier à qui elle parle. À qui elle ment. Hank. Voilà ce qu’est venue chercher Rowan. Hank son mari, botaniste arrivé sur cette île plusieurs mois auparavant. Heureux, dans un premier temps. Puis il a envoyé des emails. « Je suis en danger. Envoie des secours. » Où est-il, que lui ont-ils tous fait ? Parce qu’elle le sent, ils sont tous coupables. Elle les approche un à un, tente la division. Que croit-elle ! Ce quatuor est soudé jusqu’à la mort.

Roman polyphonique à l’atmosphère crépusculaire, Les Fantômes de Shearwater donnent la parole à tour de rôle aux protagonistes. Dominic claquemuré dans une culpabilité mortifère. Orly, le petit dernier de neuf ans, la source de ce malaise paternel, et qui possède une connaissance encyclopédique des graines, des plantes et des mécanismes de survie du monde végétal. L’incarnation d’une innocence perdue. « On fait partie du patrimoine mondial de l‘Unesco car nous sommes le seul endroit a u monde où le manteau terrestre se soulève et se trouve exposé. » Fen, l’adolescente agacée par ce père sévère et fermé, et qui nage « avec les otaries mâles et les femelles qui ne sont pas sur le point de mettre bas. » Elle aime cette île mais elle a l’intime conviction que Shearwater les détruit tous. Et il y a Raff qui a pris conscience qu’il « portait en lui une sorte de danger, un danger que son père avait reconnu bien plus tôt et qu’il avait tenté de contenir. »

C’est le troisième livre de Charlotte McConaghy. À chaque fois, la nature y est puissante, véritable personnage, victime et survivante. « Une ambiance préhistorique règne ici. Une sensation écrasante des époques reculées, du temps et de quelque chose de glaçant. Ce sont les os et les algues sanguinolentes, le sable noir, ce sont les couleurs et l’isolement, l’étrangeté des animaux, la brume, cet endroit oppresse… » L’approche de la romancière n’a rien de militant, sa préoccupation est sourde, insistante. Elle nous harponne par le prisme de l’individu et de ses émotions. Les trois enfants, chacun à leur manière, font corps avec cette terre de salut. Ils la défendent. À n’importe quel prix. On avance à petits pas dans une intrigue parfaitement maîtrisée où l’être humain n’est qu’un petit point, au large d’une banquise à la dérive. Le monde est au bord du gouffre, à la merci d’un effacement inéluctable que la romancière nous soumet, mélancolique et en apparence pleine de mansuétude. Parce qu’en réalité, Charlotte McConaghy pose la question douloureuse du choix en cas de crise majeure. Que ferions-nous et qui choisirions-nous de sauver ?

Les Fantômes de Shearwater de Charlotte McConaghy, traduit de l’anglais (Australie) par Marie Chabin, Éditions Actes Sud/Gaïa, 384 pages, 23,50 euros.

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