« Les Évadés du convoi 53 » de Benjamin Fogel : un récit familial salvateur

Il l’a trahi. Elle le fera aussi. Mais tandis que sa trahison est le résultat d’un comportement de jeune crétin volage et égoïste, celle de l’amante blessée jettera une famille toute entière dans l’enfer des camps nazis. Une histoire vraie. Celle de Robert et Paul Fogel. Et c’est le petit-fils, Benjamin Fogel, qui nous la raconte dans un roman aussi puissant que terrifiant. Les Évadés du convoi 53, le récit d’une ignominie et d’un acte de bravoure méconnu.

Prendre de la distance et de la hauteur. On imagine la difficulté de l’auteur. S’approprier cette légende familiale sans en faire la sienne à 100%, se rappeler que ce sont ses aïeux qui ont traversé cette épreuve, retenir ses larmes et sa colère afin de reconstituer les événements tout en les enveloppant dans une trame romanesque qui ne viendrait pas pour autant annihiler la dramaturgie réelle de l’événement. Un sacré pari. Un tour de force accompli avec délicatesse mais sans concession par le journaliste/écrivain Benjamin Fogel qui rend ainsi un vibrant hommage à ses ancêtres valeureux.

La jalousie est mauvaise conseillère. Lucie Jaouan est amoureuse de ce juif. Elle dit Juif comme elle pourrait parler de Français. En réalité, elle ne voit aucune différence entre les deux. Mais la vision d’un corps de femme nue dans le lit de son amant, elle n’a pas besoin de sous-titre. Son beau-frère a raison. Tous des menteurs et des fourbes, ces Juifs! Elle envoie d’abord une lettre. Puis comme rien ne se passe, elle se rend à la police. Cette fois, la dénonciation porte ses fruits. “Une Française au service de la justice”.

Le 26 février 1943 à 6 h 30 du matin, toute la famille Vogel est arrêtée. Si Hélène, la mère, ne comprend pas, Robert a deviné que ses frasques sexuelles sont à l’origine de leur arrestation. Il se confie à son petit frère Paul, mais ne peut se résigner à l’avouer à ses parents. La faute est trop lourde, la culpabilité abyssale. La suite est une succession de déplacements, de voyages en train dans des conditions innommables.

Il y a un premier arrêt à Drancy. “Le camp était bondé, les gens apeurés et désorientés. L’air était saturé de braillements. Un brouhaha assourdissant, entrecoupé de brefs silences de mort”. Hélène entend parler d’un certain Sylvain Kaufmann. Elle se moque de ce qui peut lui arriver mais ses fils… “Je peux vous promettre une chose, lui dit-il, je ferai mon possible pour qu’il n’arrive rien à vos garçons”. Il ne croit pas si bien dire.

Puis ce sera le train et la première tentative d’évasion. Un échec mais une rencontre. Celle de Sylvain Kaufmann et des frères Vogel. Sylvain a tenu parole. Un groupe va se former. Treize hommes qui refusent de se soumettre et qui entrent en résistance. Sylvain est le meneur. Il est l’autre personnage phare du roman. Charismatique, malin et altruiste. Jusqu’à la folie. Celle de prendre des coups à la place d’un autre. Ainsi, quand Robert incapable de se dénoncer face à son bourreau de peur de mourir, Sylvain vole à son secours. Et manque de succomber aux sévices infligés. Benjamin Fogel a choisi de ne pas édulcorer la personnalité de Robert. On est un peu surpris. Mais il a raison. On contemple ces hommes, des héros ordinaires, tantôt faibles, tantôt forts. Parce que rester digne dans cette entreprise de déshumanisation est une gageure. Ceux qui ont été pris en otage en savent quelque chose. On survit toujours au dépend de quelque chose, de quelqu’un…

La quatrième tentative d’évasion est la bonne. Armand, le père, a compris. Sa femme est trop forte. Elle ne passera pas dans l’espace dégagé par les fuyards dans ces wagons de la mort. Armand a déjà décidé. Il ne la laissera pas. Seuls ses fils seront sauvés. “Ils seront 13 forcenés prêts à s’évader. 13 hommes prêts à tenter le tout pour le tout. 13 morts en sursis. Ou 13 héros en devenir. Comment savoir, songe Paul, le benjamin. Ils seront tous repris. Dans la réalité, les parents, Hélène et Armand seront gazés le jour même de leur arrivée au cap d’extermination de Sobibor. Robert qui n’a eu de cesse de veiller sur son petit frère, qui a survécu à Auschwitz, mourra deux mois après sa libération.

Le roman de Benjamin Fogel est une nouvelle piqûre de rappel de ce que les hommes peuvent infliger à d’autres. Grâce au parcours dramatique de son grand-père Paul et de ce qu’il en dira plus tard, l’auteur porte en lui le visage d’une humanité malmenée mais triomphante. Benjamin Fogel  s’est servi de sa propre et tragique histoire familiale pour tenter de nous toucher. Il y est parvenu. Mais les autres, ceux que le goût de la guerre et le sang contaminent ? Y verront-ils un avertissement, un signe des cieux ? À la lecture des guerres qui se sont déclenchées autour de nous depuis 2022, on peut en douter.

Les Évadés du convoi 53 de Benjamin Fogel, Éditions Gallimard, 304 pages, 21 euros.

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