« Si tu sors te balader tout seul la nuit, le rougarou va te trouver. Mettre sa main de ténèbres sur ta bouche. T’étouffer dans les feuilles mortes. Une vieille légende cajun, la manifestation des marais dans toute sa gloire cruelle. » Nos derniers jours sauvages de Anna Bailey nous plonge dans l’État humide et poisseux de la Louisiane où « quand la nuit tombe, le bayou s’anime de ses sons surnaturels », où les alligators veillent d’un œil glauque sur cette espèce humaine assez téméraire pour continuer à vivre dans cette nature saturée de tout.
On est à Jacknife. Loyal May revient. Elle en était partie après un drame dont elle était à l’origine. Une trahison, une amitié brisée. Suite à un article de presse signé de sa main dans le Bayou Leader et au vitriol sur la famille de Cutter, sa grande amie, qu’elle avait fait passer pour « des tarés consanguins de la campagne profonde », la rupture amicale avait été consommée et le départ, voire la fuite, incontournable. Mais la voilà de retour, sa mère Rosa May perdant la boule et nécessitant une attention constante. Loyal retrouve le Bayou Leader, quand Cutter est retrouvée morte. Loyal n’aura donc pas pu se réconcilier avec elle.
La thèse du suicide est d’abord évoquée mais ne cadre pas avec cette punkette des marécages. En tout cas, Loyal n’y croit pas du tout. La famille Labasque est connue comme le loup blanc dans la région. Infréquentable, problématique. Les frères de Cutter, Beau et Dewall, ont la pire des réputations. Ils survivent en chassant les alligators qui vous surveillent « avec la lenteur d’un reptile ». Les soupçons se portent sur eux. Ont-ils pu faire du mal à leur sœur ? Comme toujours dans ce genre de roman de l’Amérique des invisibles, il y a un shérif. Dan Broussard, élu par la population, marche sur le fil de la probité, un pied dedans, un pied dehors. Les flics du coin sont tatoués, racistes et alcooliques. Ils frappent les braves gens dans la nuit, sur les parkings à l’arrière des bars. Ils s’associent à de méchants bikers pour le trafic de la meth. Ils sont le problème, jamais la solution. Broussard n’est pas plus mauvais ou meilleur que les autres. Il louvoie et croise les doigts. Il a un double intérêt personnel à ce que la thèse du suicide l’emporte, avec une nouvelle élection en ligne de mire. Les électeurs n’apprécieraient pas qu’il y ait eu un meurtre dans leur bled. Ce qui s’avère être la triste réalité, bien évidemment. Qui savait, en outre, que Cutter était enceinte ?
Dans cette course à la vérité, dans cette quête de rédemption personnelle, Loyal est épaulée par Sasha Petitpas qui, lui, est resté et travaille à la fois au Diner et au Bayou Leader. Sasha qui exècre Dewall et le soupçonne d’avoir quelque chose à voir dans la mort de sa propre sœur. Mais une partie de chasse dantesque pour capturer les alligators le fait sombrer dans un monde nouveau où la virilité se dissout dans l’eau comme la poussière est balayée par le vent. Les deux hommes incarnent la complexité des sentiments. Sasha et Dewall, qui au premier regard, se sont reconnus.
Évidemment que le trio Labasque trempe dans un truc louche. Mais la mécanique de la tragédie est de grande ampleur. Leur association avec un certain Dirk Greenacre va les précipiter dans un trou noir. La prose de Anna Bailey est incendiaire. La drogue devient « un paradis barbelé » sous sa plume poétique. Mais elle dépeint aussi avec une grande humanité cette Amérique des laissés-pour-compte blancs, persona non grata dans leur propre communauté. Cutter n’a pas échappé au déterminisme social, Loyal s’est efforcée d’y parvenir. Nos derniers jours sauvages est un roman noir dans un décor de cinéma où les gens se battent pour rester droits et dignes.
Nos derniers jours sauvages de Anna Bailey, traduit de l’anglais par Hélène Esquié, Éditions Sonatine, 352 pages, 22 euros.
