À l’aune de ce qui se passe aujourd’hui dans la région, le roman de I.S. Berry tombe à pic. Nous sommes à Bahreïn dans le golfe Persique. Le petit royaume est gagné par la contagion du Printemps arabe débuté en 2010 chez le voisin tunisien. Mais l’enlisement a été rapide et la presse internationale a vite conclu que la Révolution dans le coin n’était qu’un pétard mouillé. Pourtant, le roi et les Américains ne sont pas tranquilles. Et si Téhéran attendait son heure.
Le roman I.S. Berry n’a pas tout de suite cartonné aux États-Unis à sa sortie en 2023. Il a fallu la critique avisée du Washington Post pour alerter la planète polar espionnage qu’un nouvel auteur, en l’occurrence une femme, venait de se faire connaître. La suite est un conte de fée pour la romancière. Elle est multirécompensée et remporte le célèbre Prix Edgar Allan Poe du meilleur premier roman. Le public aime les histoires d’agents secrets et les filatures sont à la mode. Berry a été agente opérationnelle pour la CIA. Elle fait donc partie de ces auteurs qui connaissent un peu leur sujet sur le bout des doigts. Se mettre dans la peau d’un homme pour suivre le personnage principal est aussi plutôt bien vu. Mais ce qui fait tout le sel du roman repose sur le lieu choisi pour mener l’intrigue : le royaume de Bahreïn. Le territoire convulse, les chiites veulent une part de la rébellion du Printemps arabe, ils menacent directement les sunnites au pouvoir. Au milieu, les Américains et leur soi-disant neutralité. Au milieu, la CIA et son intime conviction que les mollahs iraniens fournissent des armes à leurs frères chiites. Au milieu, les petits soldats de l’Agence qui se démènent sur le terrain pour tenter de comprendre quelque chose.
Comme Shane Collins dont le poste à Manama la capitale sera clairement le dernier de sa carrière d’espion. Vingt-cinq ans de CIA, ça use. Le bonhomme est blasé et bien porté sur la bouteille. Classique. Il est sous les ordres de l’étoile montante du moment, le trentenaire Whitney Alden Mitchell, convaincu que les Gardiens de la Révolution, les Pasdarans, sont derrière tout ce bordel. Collins se doit de traire son informateur, Rachid, alias SCROOP, pour identifier les potentiels soutiens iraniens sur lesquels s’appuieraient les sympathisants du mouvement du 14-Février afin de mener à bien leur insurrection. Mais SCROOP lui sert une autre version. Il essaie de convaincre son agent traitant qu’en réalité, les attentats et autres tentatives de déstabilisation du pouvoir, sont menés par le gouvernement bahreïni qui enfume son « ami américain ». Info, intox, un pas en avant, un pas en arrière, la danse est toujours la même pour ce genre de duo contre nature. On se méfie l’un de l’autre.
Suivre Shane Collins, c’est aussi visiter Bahreïn sous toutes ses coutures. On a la carte postale des enclaves surprotégées des expatriés mais aussi les banlieues chiites que le gouvernement délaisse, voire maltraite. Il y aurait donc des pauvres dans le royaume. Pas la meilleure des publicités. Pas le problème de Collins qui passe d’un milieu à l’autre, avec une indifférence alerte de vieux briscard en bout de course. Parce que pour lui, « Manama n’était inspirée ni par l’élégance des édifices coloniaux ni par le cachet d’une architecture traditionnelle. Contrairement au chaos truculent qu’on retrouve parfois au Moyen-Orient, celui de Manama n’avait rien de pittoresque : du tracé des rues aux clameurs urbaines, tout semblait artificiel. » Une femme va le sortir de sa léthargie alcoolisée. Almaisa, jeune artiste à la beauté renversante, aussi énigmatique que dangereuse. Le fameux facteur humain de Graham Greene, ce petit truc qui rend aveugle les plus imperméables aux sentiments. Parce que des signaux annonciateurs d’une fin autre que celle imaginée par Collins, il y en aura.
Un attentat qui visait pour la première fois les Occidentaux va précipiter le mouvement. On le comprend dès les premières lignes du roman, tout est bancal dans cette association mercantile entre le roi et les Américains qui sont présents avec leur Ve flotte depuis 1995 afin d’assurer la sécurité maritime du pays et notamment le fameux détroit d’Ormuz. Mais qui aurait prédit, que c’est cette même Amérique qui allait provoquer la fureur du voisin iranien, plus de dix ans après cette révolution avortée. Si I.S. Berry pousse le bouchon très loin en faisant chuter les dirigeants du régime royal, dans la vraie vie, l’Iran ne retient plus ses coups depuis février 2026, date à laquelle le régime des mollahs a frappé pour la première fois. Déjà en 1981, une tentative de coup d’État imputée aux Iraniens, avait ébranlé le régime. Cette fois, fiction et réalité se confondent. Alors, on les imagine ces femmes entre deux cocktails, ravagées de ne pouvoir se rendre au SPA du dernier 5 étoiles, et pressées désormais de déserter ce paradis artificiel.
Dans ce dédale de mensonges, de contre-feux et de contre-vérités, l’agent Shane Collins essaie tout simplement de faire son métier : espionner. Mais il découvre que la réalité du terrain ne correspond pas forcément au narratif exigé par Washington. I.S. Berry a su saisir cette ligne de front invisible qui peut faire pencher d’un côté ou de l’autre. Les magouilles sont des bombes à retardement. Sans le vouloir, l’ex-agente de la CIA a écrit un roman d’espionnage prémonitoire. Et le final qu’elle a imaginé n’est pas moins délirant que ce qui est en train de se produire depuis que Donald Trump et son allié israélien ont décidé de bombarder l’Iran.
Dans l’Ombre de Téhéran de I.S. Berry, traduit de l’anglais (États-Unis)par Charles Dejonge, Éditions Toucan Noir, 388 pages, 19.90 euros.
