« Lakota » de Caryl Ferey : un anti – western rouge et noir

Il n‘avait pas encore posé son regard acéré sur cette région du monde. C’est chose faîte. Mais comme toujours avec le romancier français Caryl Ferey, il ne s’intéresse pas à l’enveloppe glamour de ce que l’Amérique offre aux touristes en mal de grands espaces, mais bien à l’envers d’un décor fondé sur le meurtre et l’expropriation. Lakota est un roman noir où le folklore n’a pas sa place, et où le territoire est avant tout historique et politique.

Ses enfants, désormais adultes, n’en croient pas un mot. Le corps de leur père, Jake Crow Dog, ancien militaire lakota, surnommé le Général, a été repêché dans le fleuve Mississippi et la police a rapidement conclu à un accident. Winona (Fille première née) et Wade qui pourtant n’ont gardé que des relations houleuses avec leur géniteur, se disent que rien ne colle dans cette histoire. Crow n‘allait plus depuis belle lurette dans la réserve lakota (Ceux qui sont unis) de Rose Bud. Alors, qu’est-ce qui lui a pris de revenir sur le terres de ses ancêtres. A-t-il eu envie de revoir sa sœur ?

La scène qui introduit Duane est douloureuse. Elle l’est pour le corps violenté de Duane lorsqu’il enfourche le taureau sur lequel il doit rester huit secondes s’il veut avoir la chance d’empocher la prime. Duane n’en tiendra que six. Les applaudissements sont polis « Il n’y a pas de place pour les perdants au pays du Grand-Père-Blanc.» Mais elle l’est aussi pour le peuple indien tout entier. La détresse des Nativ-Americans est résumée dans ce rodéo où l’homme tente de rendre le pouvoir sur la bête. Ce n’est plus l’animal qui est domestiqué mais bien l’Indien que l’homme blanc, le cow-boy Marlboro, a réussi à renvoyer dans les cordes d’un ring appelé réserve. Le Général avait tourné le dos à ces foutaises lakota en s’engageant dans l’armée de l’Oncle Sam. Il en était sorti ivre de violence et d’amertume. «Ce que je peux dire, souffle son fils, c’est que l’Amérique lui a cassé le dos mieux que moi au rodéo. »

En un chapitre, Caryl Ferey applique une méthode qui lui a plutôt réussi jusqu’ici. Il s’immerge dans les us et coutumes locales. Son propos est noble : il ne s’agit pas de faire main basse sur une culture pour se l’approprier et donner ainsi une couleur à son récit. Non. Le romancier observe, étudie et s’imprègne d’une Histoire, d’un territoire et de son peuple à qui il redonne une dignité souvent malmenée. Il y a eu Zulu en Afrique du Sud, Mapuche en Argentine ou encore Okavango au Botswana. Caryl Ferey défend toujours une cause. Avec Lakota, il ne déroge pas à ses propres règles. On passe de la monte sans selle du bronco (« cheval sauvage ») aux esprits de Wakan Tanka. L’objectif reste toujours une réhabilitation de ceux que l’on a piétinés depuis trop longtemps.

Le frère et la sœur, des sangs mêlés, embarquent dans un road-movie dans l’État du Dakota du Sud où les souvenirs, et pas forcément les meilleurs, vont refaire surface. Leur mère Judy, une Blanche, a fini par ficher le camp, lassée de prendre des coups de cet ivrogne déchaîné. La grand-mère Charlotte est morte. Il reste Ehawee, 65 ans, l’autre grand-mère malade, la sœur du Général. Elle confirme la venue de Jake, sa volonté de faire pénitence pour un vieux meurtre, sombre héritage du passé que les générations suivantes doivent réparer, faute de trouver auprès des esprits. Mais Jake voulait aussi se rendre à Rapid City rejoindre les activistes d’un collectif, NDN, dont le leader s’appelle Two Bears.

Il y a bien sûr les Blancs pourris, la flicaille locale incarnée par un shérif hors la loi et maître en son royaume : Ray Standford. Le centre de son monde ? Le Grand Ouest qui compte le Montana, le Wyoming, l’Idaho le Nebraska et le Minnesota. De quoi perdre la boule. Il était devenu shérif « non par vocation et désir de justice , mais pour que les choses restent ordonnées, dans cet état pour l’éternité », alors « si ceux qui sont là sont majoritairement blancs, c’est que les Indiens n’ont pas su s’adapter à la modernité. » D’emblée, il ne voit pas d’un bon œil ces militants, et encore moins cette sang-mêlé et son frangin, le rodéo-boy. Parce qu’il en a des choses à cacher l’homme au revolver, comme les disparitions de ces femmes autochtones. Le sujet n‘est pas nouveau mais rien n’y fait, les années passent et le problème sévit toujours, comme si leur vie ne valait toujours que quelques brins d’herbe sur un sol meurtri tout juste bon à y voir défiler des tournages de films réalisés et destinés aux Blancs. Lakota porte bien la signature de l’auteur qui excelle lorsqu’il fait dialoguer enquête criminelle et mémoire collective dans un décor contaminé. On aime beaucoup les voyages de Caryl Ferey.

Lakota de Caryl Ferey, Éditions Gallimard /Série Noire, 429 pages, 21 euros.

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