Un bar, le seul encore ouvert toute l’année. Celui d‘Hélène. À travers le regard et la voix de la jeune femme, on a la radioscopie d’un petit village français dans un Médoc saturé de soleil et parfois traversé par la tempête. Le reste est une démonstration de force subtile et ourlée d’une narration savamment maîtrisée. Une très jolie réussite.
On s’ennuie beaucoup dans le patelin. Les mêmes gens qui racontent les mêmes histoires, avec leurs lots de malheurs ou de bonheurs. De fidèles représentants de l’humanité réunis quotidiennement, et qu’Hélène écoute avec une distance salvatrice. Jusqu’au jour où des ballots de dope échouent sur le rivage voisin. On en rigole. Il y a du grand comique dans cette histoire de trafic clandestin qui serait orchestré par les méchants cartels d’Amérique du Sud. En réalité, la rigolade ne va pas durer. Et, constat sans appel : l’argent rend fou.
Tout est parti d’un drop off, la récupération de colis (essentiellement de la drogue) jetés en mer, qui a échoué. Dans tous les sens du terme. Cosimo Perri qui émarge pour la mafia italienne avec un sacré background cinéphile (chaque colis est estampillé de la bobine d’Al Pacino dans Scarface) n’a pas du tout l’intention de mourir « dans une vague scélérate ». Résultat, les Vénézuéliens avec lesquels il trafiquote, rejettent à l’eau les huit cents pains de coke pourtant déjà stockés à bord. Problème. La dope vient de Colombie. Des tueurs à gage débarquent afin de récupérer les précieux colis. Et là, on parle de cadavre découpé et de massacre à la tronçonneuse. Modus operandi tout droit importé de Juarez. Manque plus que les corps pendus à l’entrée du village. « Cosimo Perri les regarda s’éloigner avec résignation. Les risques du métier. » Un grand naïf parce que les Vénézuéliens, eux, ont déjà compris que cela ne passera jamais auprès de la maison mère et que l’addition risque d’être mortelle.
L’incident tragi-comique fait la Une de la presse locale. Les autorités demandent aux gens de ne surtout pas garder la marchandise, si par le plus grand des hasards, ils devaient tomber sur un ballot de drogue. Mais comment résister ? La convoitise, l’histoire de la pie attirée par le métal doré ! Fleur et son copain foncent droit devant. Et tout se joue devant Hélène, majestueuse, derrière son comptoir. « Jason, Fleur et Arnaud furent les premiers dont je sus avec certitude qu’ils avaient trouvé des pains de cocaïne sur la plage. Je me dois de l’avouer, ce sont Fleur et Arnaud qui m’intéressent le plus dans cette histoire. Je n’ai pas eu d’enfant. »
Tout est un régal dans cette tranche de vie provinciale perturbée par la mondialisation. Les observations de Yan Lespoux sur ce qu’est devenue notre civilisation, sont d’une finesse réjouissante. L’arrivée de cette richesse dévoyée aiguise les appétits des amateurs qui se heurtent au principe de réalité. Dealer est un vrai métier, il ne suffit pas d’avoir la marchandise, encore faut-il pouvoir l’écouler. Et c’est là que le bât va blesser. L’histoire est véridique, elle fit sensation. Depuis, il y en a eu d’autres. Le romancier s’en est emparé et s’est amusé. Les personnages, de véritables pieds nickelés de la dope, ont été affublés de surnoms, Témesta, Créatine, La Torche ou encore Poupoule. « Le surnom, c’est parfois l’art du contrepied… c’est un peu comme les couteaux. Chacun a le sien… qu’on ne choisit pas forcément…le mien, c’est Sue Ellen. » Tous ces gens se connaissent par cœur, ne s’apprécient pas forcément tous les jours mais ils font partie d’un décor familier, d’une pièce de théâtre bien rôdée où chacun tient sa place. La coke et ce qu’elle suscite va faire exploser cette gentille routine. Avec Les Amateurs, Yan Lespoux signe un roman noir social et démontre que le crime s’accommode parfaitement de l’ultra-libéralisme mondialisé tandis que les gens, les vrais, s’y perdent. Sans bruit.
Les Amateurs de Yann Lespoux, Agullo Éditions, 240 pages, 21.50 euros.
