« Munich en ruine » de Chris Follon : la culpabilité allemande

L’heure des loups. Celle où le gris l’emporte. Il n’y a jamais rien de blanc ou noir en temps de guerre. Et quand la paix s’installe, enfin, on espère que la couleur l’emportera. Mais on a tort. Parce que l’avidité de l’homme n’a jamais de limite.

Munich en ruine, surprenant roman de Chris Follon, un digne disciple de Philip Kerr ou de Harald Gilbers. 1946, les Alliés ont gagné, Hitler s’est suicidé, le peuple allemand est à terre et ceux qui ont docilement servi le régime nazi ne pensent qu’à se planquer ou à se présenter comme les pauvres victimes d’un fou furieux. Ben voyons. L’administration américaine qui dirige la ville de Munich ne l’entend pas ainsi. Elle a pour mission de pister, poursuivre et parfois punir tous ceux qui ont joyeusement participé au bon fonctionnement de la machine hitlérienne. Ils sont là pour dézanifier le pays.

Un homme en particulier mène la danse. Le sergent Bob Bohman. Un flic américain originaire de San Francisco de confession juive et pour qui le raisonnement est simple : tous coupables. Il a des méthodes peu orthodoxes qui ne sont pas du goût de la hiérarchie militaire. Alors, quand les corps de trois femmes sont retrouvés, on le renvoie à son métier premier : flic. On lui colle un autre policier, Vermeer Dietrich, un ancien soldat allemand, considéré comme au-dessus de tout soupçon. À eux de mettre la main sur le dingue surnommé Le Barbier qui a eu la très mauvaise idée de s’en être pris à une militaire américaine. Si les cadavres allemands intéressent peu les Yankees, ils ne peuvent laisser passer le meurtre de l’une des leurs. Au contact de Dietrich, Bohman va apprendre la nuance.

Enquête quasi prétexte. Parce que le romancier, avocat de profession, a préféré braquer ses projecteurs sur la mise en place de la paix. Pas facile comme entreprise. Après la capitulation, l’Allemagne a été divisée en quatre secteurs d’occupation : celui des Soviétiques, des Britanniques, des Français et des Américains. Ces derniers gèrent à eux tous seuls, la capitale bavaroise. Dans l’ensemble, tout ce gentil petit monde se tire la bourre. La rivalité  entre les deux géants américains et soviétiques préfigure la Guerre froide et la division de la ville en 1949. « Aujourd’hui, les Russes et les Américains n’étaient plus de vrais alliés. Si les seconds sollicitaient des informations, il était probable que les premiers exigeaient en échange une contrepartie. » Et c’est bien ce qui inquiète Hans Folber, personnage qui a toute notre attention. Ancien membre de la SS, il a réussi à masquer son identité et travaille désormais (comble de l’ironie) pour ce bureau spécifique de l’armée américaine qui traque les nazis. Le salopard qui admet lui-même « avoir fait le sale boulot« , s’attend tous les jours à être démasqué et ne pense qu’à s’échapper de ce camp de prisonniers allemands.

Les vaincus ont toujours tort, c’est bien connu. Mais le concept de moralité et de toutes ses déclinaisons est mis sous le tapis par toutes le parties en présence. Dans ce paysage fracassé, il n’y a pas de place pour les faibles. Birgid, infirmière revenue du front de l’Est, entend bien survivre, quoi qu’il en coûte. Le marché noir en fait partie. Elle s’associe avec des crapules sans foi ni loi qui, eux-mêmes, fricotent avec des soldats américains. Le roman de Chris Follon est sans pitié pour les vainqueurs. Mais il interroge aussi sur la culpabilité collective. Lorsque Birgid (franchement antipathique) retrouve Samuel, son amour de jeunesse en qui elle voit une forme de nouveau départ (la rédemption, elle s’en moque, elle ne se sent coupable de rien), leur face à face illustre la douloureuse question de ce que savait réellement le citoyen allemand lambda sur les camps de concentration. « Auschwitz », explique Samuel . « Où ça », demande Birgid. « En Silésie, lui répond – t – il, un grand camp de travail et d’extermination où étaient déportés la plupart des Juifs à partir de 1943. » «  Et ils sont morts là-bas », demande Birgid qui enchaîne affirmant qu’elle n’était pas une nazie… Ne cherchez pas de manichéisme dans ce polar historique, il n’y en a pas. L’avocat qui signe son deuxième roman est plus finaud que ça. Il dresse le tableau d’une débâcle suivie d’une victoire où les libérateurs dans leur toute puissance et forts de leur bon droit, imposent une justice à géométrie variable en fonction de leurs propres intérêts. De quoi désespérer de l’espèce humaine.

Munich en ruine de Chris Follon, Éditions Toucan Noir, 400 pages, 19.90 euros.

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