Gabino Iglesias ne montre aucun signe de ramollissement. Le bonhomme cultive son penchant tortionnaire pour la cause littéraire. Et c’est toujours sacrément bon.
Dans La Maison des os et de la pluie, pas touche à maman. On a beau avoir vu le jour dans le Barrio Obrero, on n’en est pas moins le fils de quelqu’un avant de devenir un petit dur, un vieux salopard ou un tueur né. Justement, Bimbo vient de perdre sa mère. Maria a été rafalée devant la discothèque où elle travaillait. Et ça, ce n’est pas possible.
Alors, il réunit ses amis, ses camarades de classe : Gabe, Xavier, Tavo et Paul. À la vie, à la mort chez ces cinq gamins. Mais là, on n’est plus dans la cour de récréation, on est de plain-pied dans le monde des adultes, dans celui qui deal et zigouille à tour de bras. Parce que de l’innocence, il n’y en a jamais eu à San Juan, Porto-Rico. Territoire non incorporé aux États-Unis depuis 1898, il n’a rien à offrir. Hormis un passeport, sans même de carte électorale. Le romancier ne rate pas une occasion de dénoncer l’abandon de cette île par la maison mère. Celle où ils veulent pourtant tous aller. Comme Natalia, la copine de Gabe. La seule à avoir encore un peu de bon sens.
Le récit est tordu, fantastique parfois, sanglant toujours. La vengeance n’est pas un plat qui se mange froid dans la région, elle est le moteur de toutes les colères immédiates. Elle est aussi mauvaise conseillère. D’abord, on commence par trouver celui qui a tiré, puis celui qui a donné l’ordre. Et de fil en aiguille, on se retrouve à dessouder un grand nombre de lascars, coupables ou non. Peu importe. Bimbo s’est transformé en taureau qui ne voit que le rouge de la mort. Il entraîne dans ce sillage mortifère ses amis, Gabe en tête de gondole. Ce même Gabe qui se dit qu’il fait une connerie mais qui, au nom de l’amitié, ne lâche pas son pote. Le problème, c’est que le meurtrier appartient au clan du narcotrafiquant le plus dangereux de l’île. Et qu’au moment où les cinq jeunes portoricains décident de régler leurs comptes, un ouragan d’une puissance exceptionnelle s’abat sur l’île.
En 2017, Porto-Rico a été frappé par l’ouragan Maria de catégorie 4 qui a laissé l’île exsangue. Le prénom de la mère décédée est donc d’un symbolisme chargé. Il est associé à la catastrophe et au malheur. À dix ans, Gabe a vu son père mourir à cause d’un autre ouragan. La nature est aussi belle que hostile dans ce décor de lune de miel. Elle ne détruit pas seulement les maisons, elle hante les âmes parce qu’après chaque mise à terre, elle laisse derrière elle des fantômes qui parasitent le sommeil des habitants. Gangsters et innocents croient et craignent les signes du destin et n’hésitent pas à se placer sous la protection des orishas, les divinités de la Santeria.
Mais Maria n’était pas si pure. Elle, aussi, a succombé au trafic de drogue. Peu importe pour son fils et Gabe, qui au nom de cette amitié indéfectible, accompagne son ami sur un chemin où les cadavres s’amoncellent. La superstition habite Bimbo. Ce qui permet à l’auteur de se lâcher complètement. Lorsque le chef des narcos local est tué, Bimbo s’attelle à exorciser de potentiels démons. Il commence par lui couper la langue puis s’attaque aux yeux. « À l’aide du pouce et de l’index, raconte Gabe, il a soulevé la paupière droite, avant de lui planter le couteau dans l’œil, avec un petit pop bien audible…maintenant que les deux globes oculaires étaient dans la bouche d’El Brujo, il était temps de partir. Niveau violence, j’avais mon compte. »
Des scènes du même genre, il y en a un bon paquet. La marque de fabrique du romancier. Parce que chez Gabino Iglesias, la violence n’est pas seulement celle des armes ou des cartels. Elle est partout. Dans la pauvreté, dans les traumatismes de l’enfance. Dans les familles décimées. Dans une île régulièrement frappée par une nature traîtresse. Les maisons tiennent à peine debout, gorgées de sang et d’os, et où les morts attendent en embuscade. Gabino Iglesias reste une voix majeure du « barrio noir ». Avec ce quatrième roman, l’auteur qui vit à Austin, Texas, confirme ses talents de conteur habité et impitoyable, capable de magnifier le gore pour en faire une esthétique de la résistance. On n’oublie jamais d’où l’on vient.
La Maison des os et de la pluie de Gabino Iglesias, traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre Szczeciner, Éditions Sonatine, 400 pages, 23,50 euros.
