Le Morvan et le Mali. Des kilomètres de distance. À priori, rien à voir. Et pourtant. Sur plus de cinq cents pages, Pierre-Olivier Capéran nous démontre brillamment le contraire.
Martin Reinhard est un monsieur qui n’a pas la forme. Quelque peu à la dérive après un chagrin d’amour, il vit désormais à Château-Chinon où il a repris un cabinet vétérinaire sur le déclin. Il lui a fallu la vision d’un chevreuil sur la route pour tout larguer et s’installer dans cette région du Morvan. « Son esprit scientifique résistait. Mais il savait, au fond de lui, que l’épisode du chevreuil avait tout décidé…Comme un enchevêtrement de nœuds qui se défait soudain sans effort. »
Des nœuds dans la tête, son copain Julien Baillet semble en avoir un paquet. La soldate Victoire qui sert avec lui dans l’armée française au Mali, en est persuadée. En fait, les deux se connaissent depuis le lycée et ont fait leurs classes à Belfort. Il y a un truc pas clair chez son frère d’armes. Mais pour l’heure, ils font partie d’un convoi à destination de Kidal, dans le nord-est du pays. Une histoire de chèvre va tout faire déraper.
À ce stade du roman Les Hallucinés, on avance encore dans le noir. Les fils ne sont toujours pas connectés. Retour chez Martin. Le vétérinaire a découvert que le hameau où il a élu domicile n’est pas banal. Tous les habitants, sauf lui, y sont apparentés. Et ce n’est pas la seule bizarrerie. Désormais, quand il regarde au loin, il voit une tache bleue. En quelques chapitres, les éléments d’un mystère, d’un nuage noir qui enveloppe Martin a pris forme. Les bâtisses se dressent sourdes, inquiétantes et menaçantes.
Un carnage ne va pas arranger l’atmosphère. Une vache et son veau. Salement massacrés. Le fils, Nathan, 12 ans, serait le coupable. Il a même blessé son père. L’employé agricole a dû l’assommer. Le gendarme Markovic a lui aussi échoué dans la région. Encore un personnage en déshérence. Le Morvan n’est plus ce territoire paisible que l’on admire l’automne. Il devient soudain le théâtre d’une violence aussi brutale que incompréhensible. Martin surfe sur Internet. Quelque part en Afrique, un homme parle de cette tache bleue… Là-bas, justement, Victoire se heurte à une réalité qui lui échappe. Elle devait rentrer en France mais elle a renoncé. Elle veut comprendre le changement de son camarade. Pourquoi, désormais, elle a des gars à ses trousses qui veulent lui faire la peau. Mais à qui se fier ? À cette journaliste du journal Le Monde ?
On avance nous aussi un peu. On oscille entre le roman noir, l’horreur et la guerre. Le Mali, la tache bleue, l’armée, les vaches mortes, des symptômes de quelque chose. Un empoisonnement, une contamination ? On a été comme Martin, on a plié, douté, halluciné devant l’irrationnel, avant de se redresser, d’ouvrir les yeux. Et la tache au loin s’est éloignée. Entre folie et lucidité, Pierre-Olivier Capéran signe un premier roman costaud où le pays d’Afrique de l’Ouest et la campagne française ne sont que des décors, des creusets où l’homme se tord et se perd. Le lecteur, lui, ne décroche jamais. Pris au piège. Envoûté.
Les Hallucinés de Pierre-Olivier Capéran, Éditions Rouergue Noir, 496 pages, 23 euros.
