« Base Toundra » de Olivier Truc : la neutralité et ses zones grises

L’honneur a un prix. L’épisode historique suédois que nous relate Olivier Truc dans Base Toundra nous montre que le pays qui afficha une neutralité tapageuse lors de la Seconde Guerre mondiale, n’a pas vraiment tenu ses engagements. Pire, il a flirté avec le déshonneur.

La capitaine suédoise Maria-Pia Tedelius du régiment de dragons du Norrland, alias K 4 dans le jargon local, unité spécialisée dans les opérations commando en zone arctique, s’apprête à accueillir le capitaine français Guy Puech de la 1er compagnie du 3e Régiment de Parachutistes d’infanterie de Marine (RPIMA). Au programme : un mois d’exercices en commun dans les conditions extrêmes qu’offre la Laponie. La Suède a demandé à rejoindre l’OTAN. « Une décision qui n’allait pas de soi pour un pays neutre depuis deux siècles. » Ce concept de neutralité est au cœur du dernier et formidable roman de l’écrivain français.

En réalité, la Suède a commencé à collaborer avec l’OTAN en 1944. Mais au moment où l’officier Puech pose ses rangers dans cette contrée, à l’aéroport de Kiruna, il ne mesure pas l’obsession suédoise autour de ce concept et n’a aucune idée de ce qui l’attend. Notamment, ce que lui réservent les problèmes culturels locaux. Sa rencontre avec le chef sami, Torkell Nutti, est plutôt rugueuse. « Je vois que le capitaine français ignore tout de nos conditions de vie », commente Nutti. C’est sûr. Ne pas pouvoir utiliser les hélicoptères Caracal afin de ne pas effrayer les rennes n’était pas ce à quoi s’attendait Puech. Grosse adaptation en perspective. Il y en aura d’autres. Mais la découverte de trois cahiers écrits par un autre capitaine, un Suédois, le pilote Stig Blumfors, va le plonger dans une drôle d’histoire, lui faire remonter le temps, et redonner un peu d’honneur à un autre pilote, le Français Joseph Vivarès.

Septembre 1939. Ainsi, commence le premier cahier. La guerre a éclaté. Le capitaine Stig Blumfors est un soldat dépité. Lui qui rêvait de grandes batailles héroïques se retrouve au fin fond du Nordland, à deux pas des frontières norvégiennes, finlandaises et soviétiques. Seule consolation, son Junkers F 13, un avion solide qui lui permet d’atterrir sans encombre sur cette base qui doit rester absolument secrète. À tel point que des années plus tard, lorsque Tedelius et Puech commenceront leur enquête, ils ne trouveront rien sur Internet. Silence absolu sur les événements ayant eu lieu sur l’aérodrome F67 durant la période allant de septembre 1939 à mai 1945. La mission de Blumfors est de faire respecter une neutralité musclée sur ce territoire blanc et polaire de 4700 km2 et qui va accueillir autant d’avions anglais qu’allemands. Mais dès les premières heures, il se heurte au patron de la base, le major Dager Trulsson qui ne fait aucun effort pour dissimuler ses penchants nazis. « Un con, mais avec des amitiés allemandes qui le protègent », selon un soldat de la base. Trulsson n’a pas du tout la même conception de la neutralité que Blumfors. «Vous croyez que votre sens de la neutralité est la bonne, aboie – t- il ? La neutralité, elle s’invente au fur et à mesure qu’on la vit. C’est un art ! L’art de la survie qui ne s’accommode pas de positions tranchées intenables à la longue . »

Le roman d’Olivier Truc utilise ces deux temporalités d’avant et après-guerre. Le décor demeure. La Laponie, immensité blanche, que le romancier/journaliste occupe de façon romanesque depuis de nombreuses années. Cette fois, il a découvert un épisode peu glorieux de son pays d’adoption qui évoque l’or spolié, les trafics et les secrets d’État. La trame romanesque se présente sous la forme de ces trois cahiers remis à la capitaine par Mirjá, sa grand-mère. Cette dernière manque de s’évanouir lorsqu’elle rencontre le soldat français, et qu’elle apprend qu’il est parachutiste. « Mirjá laissa échapper le tisonnier qui tomba sur le sol. Elle porta la main à sa bouche comme si elle avait vu le diable. » « Traduis à ton ami, dit-elle, à sa petite-fille. Il y a eu un pilote français assassiné, là, sur l’aérodrome. » « Base Toundra » devient alors une mine d’informations sur cette Suède si vertueuse en paroles.

En réalité, plus de deux millions de soldats allemands ont transité par le pays au cours de la guerre. Dès que la Norvège puis la France ont capitulé, les autorités se sont enfoncées chaque jour un peu plus dans la compromission. Le major Trulsson incarne ce double jeu. Quand, Blumfors s’émeut auprès de lui de survoler non seulement « les trains de minerai de fer en partance pour Narvik, puis l’Allemagne », mais aussi des trains transportant des soldats allemands, Trulsson ne voit pas où est le problème. Au niveau national, on est plus hypocrite. De peur de se mettre à dos le Reich, le gouvernement interdit aux organes de presse de divulguer les horreurs commises par les Allemands. Il n’y a que le Göteborg Handels och Sjöfart tdning à afficher sa ligne antinazie. Sur la base, la tension ne cesse de grandir entre les deux hommes. L’arrivée de ce soldat français n’arrange rien. Et la capitaine Maria – Pia Tedelius  se demande quel rôle a joué sa grand-mère dans ce récit. Ce qui permet à Olivier Truc de nous faire un clin d’œil, en mentionnant son enquêteur fétiche  Klemet Nango. Et surtout d’aborder la mémoire, collective et individuelle de cette Suède qui a voulu oublié ce chapitre du récit national où la morale se dispute à la lâcheté.

Au fil des pages, les deux militaires fascinés par ce qu’ils lisent, comprennent que le drame est inéluctable. Le capitaine Blumfors le consigne si précisément dans ses écrits qu’on finit par avoir peur pour lui. « J’ai promis la vérité à ce carnet . » Cela pourrait lui coûter la cour martiale. Peu lui importe. Il ne veut pas avoir honte. L’arrivée d’un Suédois va faire exploser l’équilibre déjà très précaire de la base et mettre à jour des choses encore plus inavouables. Base Toundra est autant un roman de guerre et d’espionnage qu’un récit historique qui prend une dimension particulière, dans le contexte géopolitique actuel avec une Russie de plus en plus agressive qui pousse les pays européens à choisir leur camp.

Base Toundra de Olivier Truc, Éditions Métailié Noir, 432 pages, 22 euros.

 

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