« Les Révérentes » de Addie E. Citchens : le blues des pécheurs

Le Mississippi. Mais pas n’importe lequel. Le Mississippi Delta. Un monde dans un monde. La romancière américaine Addie E. Citchens tient beaucoup à cette précision. Parce que si l’État tout entier est pétri de religion, ce coin en particulier vibre d’une ferveur incandescente qui tourmente les âmes les plus fragiles. Elle en a tiré Les Révérentes, un premier roman d’une splendeur céleste qui lui a valu d’être la première lauréate de la bourse FSG new-yorkaise (Farrar Straus & Giroux), décernée aux écrivains débutants.

Le drame est là. Tapi dans cette fratrie bénie. Cinq garçons dont des jumeaux. Le père est le révérend baptiste Sabre Winfrey Jr et sa Première dame, Priscilla Stringer, est une héritière des Stringer de Clarksdale, entrepreneurs de pompes funèbres. Épouse dévouée, sa fierté d’être mariée à l’homme d’église est sans limite. « Le 14 février 1976, mon mari m’a expliqué que parce qu’Ève avait mangé la pomme, j’allais devoir manger le serpent. » Jusqu’au jour… «  Il m’a fallu un long moment et une chute cruelle pour saisir qu’il ne s’était jamais agi de nous, mais de lui seul. » Ce sera la première voix du roman.

L’autre est aussi celle d’une femme. Beaucoup plus jeune. Diamond Bailey, élève du lycée de Dominion High. Comme Emanuel John Winfrey, surnommé Wonderboy, le fils du Rév’, celui dont toutes les filles sont amoureuses. « Quand il vous choisissait, fallait pas glousser sur lui avec vos copines, sinon elles devenaient tellement jalouses qu’elles essayaient de salir votre nom. » Mais le miracle arrive, le plus populaire des garçons s’intéresse à elle et c’est comme ça qu’un après-midi, elle se retrouve chez lui, dans sa chambre, et que la Première dame ouvre la porte. Le Malin a remplacé le divin. La femme du Rév’ sent déjà au loin les flammes de l’enfer tandis qu’elle regarde horrifiée son fils chéri, cet innocent, ce Wonderboy, se masturber au-dessus du corps nu de cette catin. À partir de là, tout fout le camp dans le monde bibliquement parfait de la famille Springer.

Pour les amateurs de blues, la ville de Clarksdale, ce n’est pas rien. Si avant, on était pressé d’en ficher le camp, aujourd’hui on y vient quasi en pèlerinage. Muddy Waters en est originaire. Et tous les ans, en août, un festival du Blues cultissime s’y déroule. C’est donc dans ce trou perdu du Delta que la romancière a grandi, bercée par les notes de cette musique désormais patrimoine culturel américain. Dans une interview accordée à la presse américaine, Addie E. Citchens explique que, pour restituer le Mississippi Delta dans son roman, elle a réalisé qu’il lui fallait conserver « the musicality, the flavor, the joie de vivre » du lieu, malgré son délabrement et son histoire. Et cette musicalité, on la retrouve dans les expressions du coin. « Bonjour mon mari…Tu crois que tes fils n’ont pas idée de la manière dont tu vis ? Enfin, j’imagine que ce que tu leur enseignes n’a pas d’importance à tes yeux… » Ce à quoi le Rév’ rétorque : « À la femme, IL a donné un utérus, et à l’homme la domination – voilà ce que j’enseigne à mes garçons, car c’est ce que dit la Parole vivante de Dieu. »

Son Wonderboy de fiston a reçu cinq sur cinq la parole du messager du Tout Puissant. Et au fil des chapitres, alors que le couple noir et chic se désintègre violemment, la personnalité du prodige explose petit à petit. Ce sont alors les voix de ces deux femmes sous emprise qui saturent les ondes. Chacune à leur façon, elles tentent de s’extirper de ce marigot psychologico-patriarco-religieux. Parce que Dominion, bourgade imaginaire, pourrait tout aussi bien s’appeler Sodome et Gomorrhe. Le royaume du Rév’ dissimule tout un tas de turpitudes dénoncées par l’église qu’il est censé représenter. L’homme derrière sa chasuble est un prédateur. On ne peut plus classique. Il vise sa secrétaire. Mais son fils, Wonderboy, « cet étudiant brillant et athlète d’exception« , va commettre l’irréparable. Le blues raconte toujours une histoire. Souvent celle du Mississippi. La romancière fait de même. Un pasteur lubrique dont les sermons enflammés et tapés par sa femme rythment l’ouvrage. Cette même épouse trompée, alcoolique et qui avale les somnifères comme d’autres s‘empiffrent de bonbons, et des enfants contaminés. Certes. Wonderboy est un psychopathe. Mais son crime ultime aux yeux des deux communautés, blanche et noire, n’est-il pas au fond toujours cette vieille obsession rance, celle d’avoir franchi la ligne invisible de la race. Après tout, on est au Mississippi. « J’arrive pas à croire qu’il est mort ce beau gosse, soupirait une adolescente…il avait pas besoin d’aller violer personne, encore moins une foutue Blanche. » Un sacré premier roman. Une partition de blues qui parle de transmission maudite dans un monde ficelé par les hommes. Et d’émancipation chaotique, mais réelle.

Les Révérentes de Addie E. Citchens, traduit de l’anglais (États-Unis) par David Fauquemberg, Éditions Christian Bourgois, 288 pages, 22 euros.

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