Dès les premiers jours de la Guerre civile espagnole, les écrivains du monde entier ont choisi leur bord. Des décennies plus tard, Arturo Pérez-Reverte fait, lui aussi, un choix. Son camp n’est ni celui des nationalistes ou des républicains, il est celui de la littérature. Avec Ligne de Feu, il n’y a pas de héros ou alors ils sont tous des héros. L’ancien correspondant de guerre espagnol qui revient sur les terres de sa jeunesse journalistique, la guerre, semble vouloir livrer un ultime combat, le sien, intime, et transformer la bataille en matière romanesque, quitte à se mesurer à ses prestigieux prédécesseurs comme Vassili Grossman ou Ernest Hemingway, dans la fabrication du récit des armes, du bruit et de la fureur. Sorti en 2020 en Espagne et tiré à 150.000 exemplaires, Ligne de Feu a suscité un tel engouement que le chiffre s’est envolé à plus de 400.000 ouvrages. Le roman historique débarque aujourd’hui chez Gallimard, dans la collection « Du monde entier ». Et on n’est pas déçu.
Le créateur du célèbre capitaine Alatriste a beaucoup tourné autour de cette guerre racontée par son père et grand-père. Comment traiter ce conflit qui fut le premier du genre dans lequel le point de vue idéologique et moral des faits rapportés, ont davantage compté que les faits eux-mêmes. Le plus important étant l’écriture d’un récit. Le romancier a abordé ce sujet dans ses écrits précédents mais Ligne de feu est son grand roman consacré entièrement à un épisode de ce drame national. Épisode capital puisqu’il marquera le début de la fin pour l’Espagne républicaine. C’est donc bien un grand pas en avant que Arturo Pérez-Reverte franchit en s’attachant cette fois à un face à face meurtrier qui s’est déroulé sur ses terres natales, lui, l’homme de presse témoin d’une vingtaine de conflits ailleurs dans le monde, dans la première tranche de son existence professionnelle.
Le roman est structuré en trois grandes parties qui correspondent aux trois temps de cette bataille homérique, décrite sur près de sept cents pages. Il y a l’invasion et le franchissement de l’Èbre par les Républicains, puis les combats au cours desquels les deux camps s’affrontent pour prendre ou reprendre les postions et enfin, la reconquête nationaliste suivie de la retraite républicaine. C’est une construction quasi militaire qui englobe tous les combattants et ne permet aucune héroïsation d’un personnage en particulier. La véritable bataille de l’Èbre s’est étendue de juillet à novembre 1938. À cette date-là, les forces républicaines franchissent le fleuve par surprise, afin de reprendre l’initiative face aux troupes du général Francisco Franco. Les troupes d’El Caudillo sortiront vainqueurs mais accuseront des pertes colossales, au cours de ce qui fut le plus sanglant des affrontements de la Guerre civile espagnole. Arturo Pérez-Reverte imagine un village de trois cents maisons, Castellets del Segre, qui lui apporte la liberté fictive nécessaire. La Guerre d’Espagne, et cet affrontement en particulier, illustrent totalement ce qu’il a appelé un entêtement sanglant. Dans une interview accordée à la sortie du livre, l’auteur expliquait : « Ce fut un choc entre deux béliers. Typiquement espagnol. Les deux camps, selon l’expression consacrée, ont jeté toutes leurs forces dans la bataille, conduisant leurs hommes à l’abattoir. Une horreur en affrontait une autre. »
Dans le roman, ce sont donc dix jours de combat, d’un camp à l’autre, d’un point de résistance à l’autre et une kyrielle de personnages qui expriment les deux idéologies en cours et que le romancier désigne de façon triviale : « Les fachos et les rouges. » Il serait vain de nommer tout le monde mais quelques-uns sortent du lot et permettent aux lecteurs de comprendre, et parfois de souffler, face à ce qui ressemble fort à un carnage assumé (des deux côtés) raconté au raz des tranchées, hyperréaliste, jusqu’à plus soif. Il met en scène la XIe Brigade mixte de l’armée républicaine constituée en autres, de communistes, d’anarchistes, de socialistes et des Brigades internationales. Le romancier se permet aussi quelques anomalies historiques (il en raffole) lorsqu’il inclut parmi les soldats, des femmes, alors qu’elles n’ont jamais combattu en première ligne. Comme Patricia Monzón, dîtes Pato, dix-neuf ans, et parfaite dans le genre. Idéaliste, la militante exaltée prend part à la lutte en tant que milicienne communiste affectée aux communications. Idéologiquement dans la ligne de Moscou, elle discute peu les ordres mais va sortir de cette cécité politique au contact de la violence du terrain, et surtout du capitaine Juan Bascuñana, officier professionnel contraint de mener ses hommes à la mort. Leurs discussions frisent le discours contre-révolutionnaire mais laissent entrevoir un possible glissement intellectuel si jamais ils devaient en réchapper.
Le camp adverse, celui des nationalistes, est composé d’une grande partie de l’armée régulière, de monarchistes, de catholiques traditionnalistes, de la Légion espagnole, les fameux legionaros, un tabor marocain de Regulares, des requêtes carlistes, des phalangistes, de l’armée régulière franquiste. Sans compter les hommes sans grande conviction politique, simplement parce que la guerre les a placés de ce côté de l’échiquier . Comme Ginés Gorquel Martinez, 34 ans, prêt à tout, y compris à déserter, pour aller retrouver femme et enfant. Originaire d’Albacete qui se trouve en zone républicaine, le soldat constate, amer, qu’il aurait tout aussi bien pu être dans l’armée ennemie s’il ne s’était pas rendu par hasard à son travail à Séville, où on l’a recruté le 18 juillet 1936. «Les hasards de la vie…il est menuisier, il ne comprend rien à la politique, il a un jour voté à gauche mais il ne s’en souvient même plus… » Le romancier lui attribue un comparse, le caporal marocain Selimán al-Barudi qui finit par devenir une sorte d’ange gardien. Gorquel n’en croit pas ses oreilles, le Maure combat de son plein gré. «Les tarlouzes de rouges ne peuvent être de Mahomet, ils ne sont pas droits, brûlent moabites, tuent les saints. Ils sont jaramis, mauvais. Nous venons aider le hach Franco pour sauver Espagne ». C’est l’un des duos les plus réussis du roman. Il montre bien comment des amitiés improbables peuvent se nouer sur le front. Il y en a d’autres, plus cérébraux, qui opposent conviction et doute. Les jeunes étant plus enclins que leurs aînés à suivre aveuglément une doctrine ou un homme.
Nul ne peut parler de cette période historique espagnole sans mentionner les correspondants de guerre qui, à cette époque, ont fait fi de cette sacro-sainte objectivité. Mais ceux qui s’attendent à un traitement plus approfondi seront déçus. On sent la volonté non dite de l’écrivain, qu’il est devenu depuis longtemps, de fuir les états d’âmes de ces bêtes de terrain. «Le correspondant de guerre a été mythifié, alors que c’est un touriste de la guerre avec un billet d’avion dans la poche. Quand tu as fini, tu t’en vas, et si les choses tournent mal, tu te casses…Le soldat, lui, ne peut s’en aller. C’est comme un marin dans la tempête, il ne peut pas descendre du bateau. » Martha Gellhorn et Virginia Cowles sont mentionnées une fois, Hemingway (qui lui a couvert la Guerre d’Espagne) quatre fois. Comme si l’Espagnol avait réglé cette question à titre personnel depuis belle lurette, et qu’il refusait de se mettre en scène par procuration. Il n’a pas de double fictionnel (c’est tout à son honneur), l’enjeu est ailleurs. Il est de donner la parole aux autres, aux anonymes, à ceux que l’on a exploités et roulés dans la farine à grand coup de tartine idéologique. Des deux côtés. Tous les travers du correspondant de guerre sont soulignés sans forcément beaucoup d’acrimonie mais sans concession, non plus. L’Américain Hemingway est le moins épargné avec Vivian Szerman qui, selon l’auteur, est un condensé des reporters citées ci-dessus, et d’une autre dont il ne dévoile pas le nom . Interrogé sur cette catégorie de la profession, Arturo Pérez-Reverte ne retient d’ailleurs qu’un seul nom : Manuel Chavez Nogales. Lui fut un témoin direct du conflit espagnol. Il en a tiré un recueil de neuf récits, A sangre y fuego. Héroes, bestias y martires de Espana, dans lequel il se garde de prendre position sur le plan idéologique. La seule chose qui compte pour lui, ce sont les hommes et la conviction que la littérature peut parler de la guerre autrement que par un discours politique.
Les idéaux seraient-ils dangereux ? Peut-être. Dans Ligne de feu, chaque camp est cadenassé dans ce qu’il considère comme la vérité, sa vérité. Haro sur les intellectuels et les nervis du pouvoir de Staline, comme Ricardo, alias Russkof, le commissaire politique, envoyé de Staline, prêt fusiller à tout va celle ou celui qu’il estime trahir le grand projet soviétique importé en terres hispaniques et sorte d’antichambre avant la prise de pouvoir du reste de l’Europe. Chaque personnage représente un courant. Parfois, à la limite de la caricature. Mais cela permet à l’écrivain de souligner la spécificité de cette guerre traversée aussi par le régionalisme et l‘identité qui l’accompagne. Les Catalans, les Basques, les Andalous, les Galiciens ou encore les Castillans vivent la guerre différemment. Résultat, un personnage peut posséder des identités parfois contradictoires. Une façon de dire que le correspondant de guerre étranger et ses prises de position manichéennes n’a pas forcément tout compris à ce conflit.
En Espagne, certains critiques ont reproché au père littéraire de la géniale Reine du Sud de mettre finalement tout le monde dans le même sac, en refusant de se situer. En réalité, Arturo Pérez-Reverte ne prend qu’une position et une seule parce que sur sa ligne de feu, il ne voit que la peur et la faim, la fatigue, la camaraderie et l’instinct de survie. Avec ce roman, il lance un signal majeur : faire de la littérature son unique champ de bataille.
Ligne de feu d’Arturo Perez-Reverte, traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli, Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, 656 pages, 25 euros.
