« L’Homme du Sud » de Greg Iles : le grand embrasement

Il faut lire Grégoire Iles. L’homme du Sud américain poursuit son autopsie cruelle et douloureuse des rapports entre Noirs et Blancs dans un pays où la démocratie est taillée en pièces. Avec son personnage fétiche, l’avocat Penn Cage, le romancier mène une intrigue survitaminée d’où l’on ressort essoré, comme après un cent mètres avalés par un Usain Bolt en lévitation.

Nous sommes toujours dans le Sud profond entre Natchez et Bienville, Mississippi. En 2023, à un an de la présidentielle américaine qui voit Donald Trump briguer un second mandat. La région est hautement inflammable. Dans tous les sens du terme. Deux manoirs ont pris feu à Natchez. Les Fils bâtards de la Confédération ont revendiqué les incendies. Il y en aura d’autres. À l’échelle nationale, une bavure policière a mis le feu aux poudres à Memphis, une dizaine de jours auparavant, déclenchant des manifestations dans les grandes villes du pays. Ici, un concert de rap est organisé en soutien au drame de Memphis. La fille de Penn Cage, Annie, devenue avocate et militante (les chiens ne font pas des chats) supplie son père de venir y faire un saut. Ne serait-ce parce qu’un homme auquel on se s’attendait pas est déjà sur place à serrer la main de politiciens noirs.

Il s’appelle Robert (Bobby) E. Lee White, il a 43 ans. D’une beauté hollywoodienne, cet ancien des forces spéciales anime un talk-show radiophonique qui attire près de douze millions d’auditeurs et cartonne tout autant sur le réseau social Tik Tok. Conservateur et blanc, il a fait irruption sur la scène politique américaine après la publication d’un livre d’un ancien membre de la Delta Force, révélant que ce Bobby avait tué le second du djihadiste Abou Moussab al- Zarquaoui, au cours du fameux raid 2008, en Afghanistan. Il y a même laissé un bras. De quoi intéresser certains donateurs du Parti républicain, attirés par le profil moins tapageur que celui de Donald Trump. Petit gars du Sud, diplômé en droit de l’université Vanderbilt et auteur de deux ouvrages sur le Sud et la Cause perdue, le personnage est suffisamment fascinant pour que l’auteur lui consacre le premier chapitre de ce tome de plus de mille pages. «L’idée que l’une des campagnes les plus importantes du XXIe siècle puisse décoller d’un petit coin du Mississippi n’était pas moins probable qu’elle l’avait été en 1980, quand Ronald Reagan avait lancé le message politique allusif le plus controversé de tous les temps depuis la foire du comté de Neshoba, non loin de là. Et qui était donc Reagan, à l’époque ? Un ancien gouverneur, un acteur au chômage». Dans l’univers de Iles, ce candidat natif de la région a bien l’intention de reléguer le chef de la meute MAGA, dans les accidents de l’histoire électorale de cette jeune nation.

Parce que si l’on retrouve Penn Cage toujours plus malade, sa fille Annie et toute la galaxie des personnages des précédents tomes, l’individu à suivre est bel et bien Bobby White. Puissant, roué, mystérieux, suffisamment anguille pour troubler, voire rallier un électorat normalement hors de sa portée. Qui est-il ? Beaucoup se posent la question dans le coin. Penn Cage le connaît depuis longtemps mais a du mal à le cerner. Les vieux Blancs suprémacistes bon teint (les autres ont bien compris) de la région s’interrogent également. Est-il des leurs ? Peut-on parier sur cet outsider et lui refiler de quoi mener une campagne digne de ce nom. Bobby White est le visage d’une Amérique virile, patriotique et guerrière. Il est autant le Mal que Penn Cage représente le Bien. Ancré dans son époque, il domine les réseaux sociaux mais ne renonce pas aux bonnes vieilles combines et les coups tordus de la politique sudiste. Le meurtre ne lui fait pas peur. C’est un condensé de l’Amérique blanche d’aujourd’hui qui ne s’est pas remise de l’élection de Barack Obama. Bobby White pourrait se définir en trois mots : virilité, spectacle et domination. Un Hulk à qui il fallait bien opposer un autre personnage, Penn Cage ne se suffisant pas, à lui tout seul.

Il s’agit de Kendrick Washington. Héros malgré lui, réminiscence de Martin Luther King, ce musicien saisit à bras le corps cette nouvelle destinée, embarqué dans les convulsions historiques d’un Sud qui ne guérit pas. Il incarne un courage qui n‘est pas basé sur le culte de la violence et de la division, au contraire, il en appelle à une forme de résistance pacifique que ce Sud malade repousse de toutes ses forces, comme s’il guerroyait avec l’Antéchrist en personne. L’homme du Sud consacre la fin de Penn Cage. On l‘a suivi de nombreuses années. On le laisse, perclus de douleurs, bourré de médicaments qui défoncent (autre maladie américaine). Et l’on comprend que le romancier n’a pas du tout chercher à nous rassurer. L’Homme du Sud marche sur un brasier colossal dont les ombres du passé enflamment encore le présent. Crépusculaire et incandescent.

L’Homme du Sud de Greg Iles, traduit de l’anglais (États-Unis) par Jessica Shapiro, Éditions Actes Sud/Actes noirs, 1312 pages, 21.99 euros.

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