« Étranger à la dérive » de James Lee Burke : au loin, les derricks, Bonnie Parker et Clyde Barrow

C’est un roman sur le tourment et les fautes. L’âme humaine, toujours et encore. James Lee Burke a changé d’État mais les hommes et les femmes sont partout les mêmes. Faibles et forts, corrompus et droits, courageux et lâches. Au-delà de la brume, on ne distingue plus les soldats confédérés, mais une voiture, une Confederate aux pneus blancs filetés, avec à son bord un couple de la mythologie américaine, Bonnie Parker et Clyde Barrow, la dernière obsession du romancier américain.

Tout change et rien ne change avec le créateur de Dave Robicheaux, personnage emblématique de la prose ample et christique de l’auteur. Cette fois, il met en scène la famille Holland avec le grand-père, un homme dur et bourru, un ancien Texas Ranger puis marshal fédéral, une figure mythique de l’Ouest, la boussole du petit-fils, Weldon Holland, dans une vie tourmentée. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Weldon s’engage. Il rencontre ceux qui formeront à jamais l’ancre de sa future existence : le sergent Horace Hershel Pine et la résistante Rosita Lowenstein. Rentré aux États-Unis, Weldon épouse Rosita et s’associe avec Hershel. Grâce à un procédé unique au monde en matière de soudure, le tandem lié à la vie et à la mort, créé la Dixie Belle Pipeline Compagny. Nous ne sommes plus en Louisiane mais au Texas. Le trio ne sait pas où il met les pieds.

On entre dans la danse. Tout est souvent par deux chez l’auteur. Il instaure une sorte de balancier du Bien et du Mal, du Yin et du Yang, de l’amour et de la haine, de la bonté et de la sauvagerie. Le Texas est aussi sec que la Louisiane était humide. Sec et poussiéreux. Mais on retrouve cette violence endémique à cette jeune nation. Ici, ce n’est pas l’or de la Californie qui sort de terre mais cette masse sombre, épaisse et gluante, l’or noir. De quoi affoler les plus gourmands. L’Amérique rapace, dopée aux dollars. James Lee Burke est un prêcheur. Il bat le rappel de ses ouailles, nous les lecteurs, et nous emporte dans un tourbillon de sentiments puissants, il en appelle à Dieu, peut-être. La sainte, cette fois, n’est plus une nonne défroquée mais une rescapée des camps, le corps labouré par des mains inhumaines. Rosita a fait ce qu’elle devait faire. Subir pour survivre et surtout épargner la mort à sa famille.

Le roman est une tragédie comme souvent chez Burke. Celle de l’Amérique et de ses illusions perdues. La convergence des mythes : celui des hommes qui se font seuls, et celui de l’Ouest. Weldon et Pine sont des autodidactes qui se heurtent à une fausse aristocratie auto-proclamée incarnée par Roy Wiseheart, ex-pilote des Marines, rongé par la culpabilité d’avoir abandonné son chef d’escadrille, homme à femmes, marié malheureux, en quête perpétuelle d’un assentiment paternel qui ne vient jamais. Ami ou ennemi de Weldon? L’homme est une anguille. Il admire le courage, la droiture morale de Weldon mais il appartient aussi au milieu des grands propriétaires des magnats du pétrole. La beauté tordue de ce personnage tient au fait qu’il n‘est pas simplement le vilain mais un homme tragique piégé, incapable de choisir le camp du Bien par paresse et facilité.

Tous les coups sont permis dans ce Texas héritage d’une frontière tiraillée entre les idéaux fondateurs et les forces de l’argent. Flics corrompus, photos dégradantes volées, racisme et antisémitisme, il faut toute la noblesse de ce trio, Weldon, Rosita et Herschel, pour parer à cette violence destructive. Burke s’obstine à trouver du bon chez les gens. Même Linda Gail, la femme de Hershel, à priori une dinde décérébrée, «c’était une jolie fille, et je suppose qu’elle était plus intelligente qu’elle ne le paraissait au premier regard», finit par trouver le chemin de la sagesse et de la bravoure. Étranger à la dérive traverse la Grande Dépression, prend son envol à l’après-guerre, les derricks remplacent les pistolets. Mais comme au temps du grand Ouest, l’honneur se dispute toujours à la crapulerie. Les hors-la-loi ne sont plus les fauchés Clyde et Barrow, mais des individus en costume taillés sur mesure. «L’Amérique venait d’entrer dans une ère nouvelle : pour le meilleur comme pour le pire, nous étions les nouveaux pèlerins.» À 89 ans, James Lee Burke est bien plus qu’un romancier du noir. Il est devenu la mémoire d’un Sud qui convulse, qui se tord sous les coups de boutoir des puissants, témoin privilégié de l’implosion de l’Amérique de Norman Rockwell.

Étranger à la dérive de James Lee Burke, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christophe Mercier), Éditions Rivages/Noir, 496 pages, 22.90 euros.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.