« L’Assassin de Pigalle » de Gabriel Katz : les fantômes de l’Occupation

Dernière adresse ? «Auschwitz-Birkenau, Bloc 20.» De quoi faire taire les plus bavards ou les forts en gueule. De quoi scotcher tous les flics de la terre. D’ailleurs, Max Weber, inspecteur à la Brigade criminelle de Paris reste coi devant ce meurtrier qui lui fait face sans faire mine de camoufler son geste. Weber n’est qu’au tout début de ses surprises. Il va bientôt découvrir que derrière L’Assassin de Pigalle se cache une réalité que la nouvelle France préfèrerait passer sous silence.

Voilà le début d’une intrigue qui s’appuie sur la période pas très sympathique de la Libération, en France. Mendel Jankovic, considéré comme vagabond, ne cherche pas à se dérober, ni même à fuir. Il semble attendre sagement la police dans cette chambre miteuse d’un hôtel borgne de Pigalle, à Paris. Embarqué en garde à vue, il ne lâche rien, hormis qu’il veut un avocat. Pendant ce temps, la police identifie la victime, un certain Antoine Morey. Justement, Jankovic, il en sait des choses sur ce Morey. Le mort est un ancien de La Carlingue, cette Gestapo française qui semait la terreur sous l’Occupation. Le décor est planté, l’auteur, Gabriel Katz, ne perd pas de temps. Pas de longues digressions scéniques, pas de monologues prises de tête, non, un chapitre d’attaque efficace suivi d’un second, tout aussi percutant.

«Quand on a passé sa vie à raser les murs, on a du mal à y croire.» C’est sûr. Antoine Morey peut remercier la guerre. Destiné à une vie de petit marlou entrant et sortant de prison tous les quatre matins, son existence prend une tout autre envergure quand de bons Français décident de donner un coup de main, voire de se substituer à la Gestapo allemande. Surnommée La Carlingue, ces gentils collabos vont s’en mettre plein les poches au nom de l’État français. Voilà donc le profil du macchabée de l’inspecteur Weber. Pas reluisant comme CV. Mais un meurtre reste un meurtre.

Weber n’est pas au mieux de sa forme. Ancien parachutiste qui a connu son heure de bravoure en Normandie, il traîne une sorte de micro dépression depuis la fin de la guerre. Mais il est sourcilleux et cette histoire l’intrigue. Au grand dam de sa hiérarchie qui voudrait régler ce meurtre comme un fait-divers peu surprenant. Après tout, on est à Pigalle, le repaire de la pègre de l’époque. Cette période de règlements de compte, de découvertes désagréables où les gentils sont finalement les méchants, où il faut faire des choix, comme celui de laisser filer quand ça arrange tout le monde, ce n’est pas la tasse de thé de ces hiles qui ont déjà à gérer un après-guerre compliqué. Alors se disent-ils, laissons la grande Histoire aux dirigeants qui en feront ce qu’ils veulent ensuite dans les livres scolaires.

Gabriel Katz s’est inspiré d’un des moments les moins glorieux de l’Histoire du pays. À cette époque de l’occupation allemande, la rue Lauriston à Paris est un secret de polichinelle pour les Parisiens. Tous savent qu’il ne faut surtout pas tomber dans les pattes de la bande criminelle d’Henri Lafont et de Pierre Bonny. Pendant des mois, ces derniers pillent les demeures des familles juives, démantèlent des réseaux de Résistance, et tout ça en toute impunité. Et si d’aventure, ils se demandent ce que deviennent les Juifs arrêtés, le fameux Antoine Morey haussant les épaules, lâche toujours:  «Alors, ça, j’en sais rien.» Un type sans conscience trouve toujours le sommeil.

La Carlingue se révèle être une sale organisation à mi-chemin entre collaborationnisme et grand banditisme. Avec leur laissez-passer de l’occupant, leurs membres peuvent aller partout en France. Et ils ne se gênent pas. La ville de Tulle n’a rien oublié. L’officier qui accueille Weber éclaire crument ce policier ignorant. «Ils sont là les fantômes de la Carlingue, à chaque coin de rue, avec leur chape de terreur, comme des hyènes sur une carcasse… Ils ont marqué une population au fer rouge et quand ils sont enfin partis, laissant la place  une deuxième vague, les SS de la division Das Reich, qui ont pendu quatre-vingt-dix-neuf de ses habitants pour l’exemple.» Les survivants espèrent disparaître dans les replis de la mémoire nationale. Le terreau idéal pour un roman policier. Gabriel Katz construit une intrigue assez tordue et truffée d’informations sur cette période avec un twist final assez savoureux qui nous fait avaler cette pilule toujours amère de la raison d’État.

L’Assassin de Pigalle de Gabriel Katz, City Éditions, 287 pages, 19.90 euros.

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