« Mission Damas » de David McCloskey : un agent américain au cœur du régime syrien

Dans le genre, « Mission Damas » est clairement le thriller d’espionnage du mois, voire de l’année. Notre cœur s’arrête souvent de battre, suspendu aux prouesses de Sam Joseph, espion qui émarge pour la CIA et qui n’a pas son pareil pour semer ses alter-ego syriens dans les venelles qui ceinturent la Mosquée des Omeyyades, à Damas. David McCloskey, ancien analyste à la CIA, nous plonge dans le monde du recrutement d’agents ennemis dans la Syrie de Bachar al-Assad. Un premier roman choc ciselé par une volonté tendue d’enseigner aux lecteurs les techniques de filature d’un réalisme à couper le souffle. Du grand art.

S’il y a bien un truc que les sbires d’Assad savent faire, c’est franchir toutes les lignes. Et celle-là, elle est costaud. Assassiner une diplomate américaine, faut pas avoir froid aux yeux. Se payer le luxe de la torturer façon petits oignons, c’est carrément la timbale. Et c’est exactement ce que les nervis du pouvoir syrien ont eu le culot d’accomplir. Au fond, qu’est-ce qu’une petite diplomate, même américaine, à côté d’une population que l’on kidnappe, séquestre et assassine, sans aucun état d’âme tout au long de la journée depuis plusieurs années, et plus récemment, depuis le début du soulèvement populaire en 2011, à un rythme quasi industriel avec le blanc-seing de l’ophtalmologiste qui a succédé à son père, Hafez el-Assad. On est au cœur de la machine de mort du président alaouite. Les sous-sols obscurs, les cellules qui suintent la peur, la pisse et tout autre bonne chose. Les ustensiles qui vous broient les membres, vous arrachent les yeux, on est au royaume des dingues qui ont vendu leur âme à Lucifer. L’humanité les a désertés. Pas de retour possible, pas de rédemption.

Vous oubliez l’amour. La seule lumière au bout du tunnel. Peut-être. Sous les traits de Mariam Haddad, haute fonctionnaire du palais présidentiel syrien. Zélée, convaincue, efficace, fiable et chrétienne. Au point d’être envoyée à l’étranger. Ce qui n’est pas rien dans ce genre de pays paranoïaque. Ce sera Paris. Où elle est censée convaincre une figure de l’opposition de rentrer vers la mère patrie, moyennant l’effacement de son statut de rebelle. Manière douce ou forte, elle a carte blanche. C’est là qu’elle rencontre Sam Joseph. Elle sait parfaitement à qui elle peut parler. Les Américains sont off limit. Damas serait mis au courant dans la seconde. Elle a un type des moukhabarats sur le dos en permanence. Rien ne leur échappe. Et pourtant.

Sam Joseph est en embuscade. Il a pour mission de la recruter. Il est Number one dans la discipline. C’est son sport de prédilection. Quinze fois en dix années de service, le meilleur de sa promotion à la Ferme.  » La plupart des recrutements prenaient des mois, voire des années. Sam était une espèce rare. » Il doit pousser la haute fonctionnaire syrienne à retrouver le salopard qui a tué Valerie Owen après une ex-filtration ratée. Une des premières règles de l’Agence est de ne jamais coucher avec sa source, et encore moins d’éprouver des sentiments. Mais le cœur a ses raisons. On retrouve donc Mariam et Sam à Damas. Évidemment qu’il l’a retournée. Trop même. Il en est tombé amoureux. Mais son arrivée en Syrie n’est pas passée inaperçu. Le SVR, le Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie, a prévenu leurs homologues syriens que le deuxième secrétaire de l’ambassade américaine Samuel Joseph appartient à la catégorie « suspecté CIA ». Le contact aurait été établi à Paris par l’intermédiaire de Mariam Haddad…

Les bons petits soldats de la machine Assad se mettent en ordre de marche avec chacun son agenda. Servir le maître aveuglément demeure l’option privilégiée. Mais le soir, après une journée dans les entrailles d’une terre de sang, parfois, on pèse le pour et le contre. Un regard suffit : une femme, des enfants. Sauver sa peau et celle de sa famille ou continuer à nourrir un régime carnivore. La trahison est un bonbon au miel dans la Syrie de Bachar. Il se déguste longtemps, invisible sous le palais. Dans la brochette des plus méchants du genre, il y a le général Ali Hassan, le directeur du Bureau de la sécurité du Palais. Il espionne les espions. C’est à lui que le président fait appel quand il veut démasquer un traître. Le président adore semé la zizanie chez ses lieutenants. Le général Rustum Hassan, commandant de la Garde républicaine, et Basil Mahkluf. Le premier est à la tête de la Direction des missiles et des fusées de la Garde républicaine. Le second est dingo. Il est le lieutenant du premier, le petit frère qu’Ali n’est pas et ne sera jamais. Tout ce petit monde tient les rênes du pays, version tueries de masse dans une opacité morbide. Et avec l’aide des Russes, ils sont invincibles. Ou presque. C’est l’un des temps forts de l’ouvrage. Sam Joseph semant les moukhabarats et les baladant dans une capitale désormais ciblée par les rebelles de la Révolution. Rarement exploitées de cette façon dans un roman d’espionnage, les scènes de filature sont époustouflantes. L’ancien analyste de la CIA qui a forcément eu le feu vert de son ancienne boîte pour publier le roman, dévoile quelques techniques de cet exercice de haute volée.

Les deux côtés mettent le paquet. Sept équipes – quatre russes et trois syriennes – qui opèrent en voiture, à pied et à des positions fixes. En face, un seul homme, Sam Joseph. Première règle : rendre la situation si insupportable, si ennuyeuse pour l’équipe de surveillance adverse qu’elle décide d’aller affecter ses ressources ailleurs. Puis traverser la ville de Damas par palier. « Avec changements de directions multiples, demi-tours, et une demi-douzaine d’arrêts. Se servir aussi des lacets en épingle à cheveux de la vieille ville. » L’idée est autant de les semer que de leur faire perdre du temps. On suit Sam longer la mosquée des Omeyyades, manger une glace, on s’arrête, on réfléchit, on gagne du temps. Impressionnante promenade d’agent de terrain. Une leçon d’espion. David McCloskey aborde la politique étrangère de son pays sous mandature Obama d’un œil critique. La fameuse ligne rouge oubliée malgré l’attaque chimique du régime sur sa propre population. La réalpolitique d’une démocratie et une dictature aux méthodes sans limites. Au milieu, des femmes et des hommes qui tentent de vivre, de survivre et parfois de faire ce qui est juste. Le romancier américain transcende le genre. Et rejoint le cercle très fermé des auteurs qui savent de quoi ils parlent.

Mission Damas de David McCloskey, traduit de l’Anglais (États-Unis) par Johan-Frédérik Hel-Guedj, Éditions Label Verso pour Le Seuil, 576 pages, 22,90 euros.

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.