Se méfier des fans. Toujours. Le roman de la jeune Sud-coréenne Lee Heejoo nous prouve que l’on a bien raison. Encore plus flippant et tordu que Misery de Stephen King, Holy Boy aborde la question de l’emprise. Celle du fan envers son idole. Jusqu’à la folie.
Kathy Bates était seule. Là, elles se sont mises à quatre pour parvenir à leurs fins. Dans un grand moment de délire total, ces « sasaeng », groupies acharnées et obsessionnelles, imaginent un plan qu’elles ne tardent pas à exécuter. Elles vont kidnapper leur idole, Yoseph, immense star de la K-Pop d’une beauté du diable, et l’enfermer dans un chalet au milieu de nulle part. Aussitôt dit, aussitôt fait. Anna, une quarantaine d’années, est la meneuse. Elle le dégoûte. Mihee, la plus jolie, « ce serait elle qu’il épouserait », serait la plus vulnérable mais gare à la bienveillance excessive. Nami est une jeune chamane, elle est persuadée d’avoir un lien prédestiné avec Yoseph. Pourtant, lui ne la voit que comme « un robot » : « À tout moment, il s’attendait à ce que ses mains froides et insensibles lui arrachent ses entrailles d’un geste mécanique, de la même manière qu’elle lui servait à manger. » Et enfin, Heeae, la femme de ménage du propriétaire du chalet qui cache bien des secrets.
Comme toujours dans la littérature policière sud-coréenne, l’intrigue se garde d’être simple. On part d’un huis clos classique avec les tensions psychologiques qui vont avec puis on bifurque sur une narration constituée de surprises et de rebondissements en tout genre, nourrie d’éléments tragiques avec des retours en arrière qui expliquent le présent. Ainsi apprend-on que le pauvre garçon est un enfant adopté et que sa mère n’est autre que Heehae… Et que toutes se sont croisées à un moment de leur vie.
La star idolâtrée se réveille dans un lit et ne comprend rien à ce qui lui arrive. On lui parle d’accident, son corps est bandé de partout, et on lui affirme qu’il doit avant tout se reposer. D’un œil endormi, il voit défiler ces quatre dingues à son chevet. Elles parlent doucement ou pas du tout, le nourrissent, le soignent et le rassurent. Très vite, l’idole ressemble à un hamster qui tourne dans sa cage, incapable de prendre la tangente. La beauté fascine. La Corée du Sud est l’une des premières destinations au monde pour la chirurgie esthétique. Le cadeau de fin d’année pour les filles avant l’entrée à l’université est l’opération des yeux qui sont débridés. La base. Si les parents ont de l’argent, ce sera aussi les pommettes et le menton. La bouche à la Angelina Jolie est un repoussoir. Yoseph incarne cette quête sans fin d’un idéal physique dans lequel lui et ceux qui s’y noient se retrouvent prisonniers. On ne va pas spoiler la suite, ce thriller fonctionne sur la peur qu’il diffuse tout au long des chapitres. La notion d’enfermement est à tiroirs multiples. Elle est comme ces images dont les jeunes se gavent 24h24, inconscients d’être les nouveaux otages d’une époque ultra connectée. Holy Boy nous le rappelle de façon quasi clinique.
La jeune romancière ne craint pas l’irrévérence. Cette obsession de la beauté combinée à la jeunesse, elle choisit de la traiter de façon provocante. Ce n’est pas un vieux qui s’amourache d’un jeune garçon mais une femme. Lee Heejoo excelle à démontrer que cette plastique parfaite dissimule souvent des âmes tourmentées animées des plus vils sentiments. La beauté serait-elle une malédiction ?
Holy Boy de Lee Heejoo, traduit du coréen par Cécile Castelli et Bee-ah Lee, Éditions Verso pour le Seuil, 352 pages, 19,90 euros.
